Mongolie

Naître au fond d’un lac

Telle est la croyance des mongols de cette région du Nord Ouest, berceau du chamanisme, à la frontière sibérienne. Nous avons voulu comprendre comment un lac peut être à la fois une mer et “la Mère”…quitte pour cela à plonger dans ses eaux claires inconnues, à la découverte des eaux sacrées et mystérieuses de Mongolie…et de ses habitants si accueillants…

Galerie photos

Journal de Bord

Texte : Philippe Beaumois
Illustrations : Anne-Sophie Cord’Homme

Mardi 28 Août

La poussière, âcre, rentre par tous les joints du camion, s’insinue partout, jusque dans nos poches, s’incruste dans les narines et sèche nos gorges assoiffées. Depuis trois jours, nous sommes entassés à sept dans l’ancienne ambulance russe et, sans le talent de notre chauffeur Onour, notre véhicule ne serait qu’une épave de plus au bord de la piste. Depuis trois jours, l’immense plaine des fils de Temudjin est notre royaume. Oulan-Bator n’est plus qu’un lointain mirage, et la civilisation, un lointain souvenir. Je regarde Bernard et son mètre quatre-vingt-dix, plié sur la banquette, dans le sens inverse à la marche, essayer de ne pas se briser le crâne contre les parois du camion.

A mes côtés, Tulga, notre guide, m’interpelle, un sourire aux lèvres :
– Alors Philippe, enfin chez moi, sur la terre de mon peuple !
– Oui Tulga, ton pays, un immense mystère pour nous, et nous comptons sur toi pour faire sa connaissance.

Tous approuvent, dans un brouhaha général, entre les secousses, au milieu des sacs caméras et des provisions.
Trois jours plus tôt. Submergés par les bagages, Pierre-Marie, Bernard et moi-même, nous interrogeons du regard, avec une moue d’inquiétude, dans l’aéroport d’Ulaan- Bator. Une nouvelle tête fait partie du groupe Nature Eau Scope. Dominique Beck, lyonnais, et surtout grand plongeur, nous accompagne douze jours. Calme, tranquille, l’agitation environnante ne semble pas le toucher outre mesure. Il me regarde, sourit, et, sans échanger une parole, j’ai compris, il en a vu d’autres. Une chance, car Nature Eau Scope, par définition, sur le terrain, c’est plutôt sportif ! Bernard continue à récupérer sacs, bagages divers, caméras, bouteilles pour la plongée, compresseur, qu’il entasse à mes pieds. Pierre-Marie sort du bâtiment. Normalement, nous sommes attendus. Sinon, il va y avoir un problème. Mais Gamba, petit, brun, un sourire jusqu’aux oreilles n’a pas failli. Depuis six mois, avec Tulga, ils préparent sur le terrain, cette grosse expédition. Location du véhicule avec son chauffeur, l’essence, les provisions, les chevaux pour la partie randonnée au lac Khövsgöl, le canot pour la descente de la rivière Egin Gol, tout cela est sous leur responsabilité.

C’est l’aïmak central, l’aïmak de Tov, qui abrite Ulaan-Bator. L’aïmak de Tov est une des dix-huit provinces qui composent cette jeune république. Deux millions et demi d’habitants, la moitié de ceux-ci urbanisés et l’autre moitié qui nomadise sur un territoire grand comme trois fois la France. Un territoire sans frontières, sans barrières. Mais aussi un pays où tout est à faire, où tout est à construire. Même une route reliant l’ouest et l’est du pays semble un insurmontable défi. Comment financer pareille entreprise ? Rien qu’une route, ce sont des millions de dollars à trouver. Et pas auprès de la population, dont la moitié voyage au grès des saisons en totale autarcie. En attendant, ses dirigeants sourient à l’encombrant voisin du nord, la Russie, et parle poliment à son immense voisin du sud, la Chine. Difficile à imaginer alors que sous l’autorité de Temudjin, devenu Gengis Khan en 1206, l’empire mongol s’étendait du fleuve jaune au Danube, et de la Sibérie au golfe Persique. Deux fois plus grand que l’empire romain à son apogée ! Il faut savoir également que le mot “mongol”, regroupe sous cette appellation les innombrables tribus qui ont accepté de gré ou de force, de se regrouper sous la bannière de Gengis Khan… Les autres ont été exterminées. Ulaan-Bator, capitale où cohabitent immeubles et yourtes, 4×4 rutilants, camions à l’agonie, avec probablement plusieurs fois le tour de la terre dans les roues, charrettes à chevaux. C’est l’Asie ; le code de la route est … approximatif, les changements de direction … impromptus, et les piétons des cibles potentiels. Ulaan-Bator compte aujourd’hui environ 650 000 habitants, dans une ville où l’empreinte architecturale socialiste est évidente. Grandes artères rectilignes, grandes barres d’immeubles austères et tristes. Nous zigzaguons au milieu de la circulation, tentant d’éviter l’accrochage, les nids de poule qui ressemblent étrangement à des trous de bombes ! Aujourd’hui mardi 28 août, 18 heures, nous finissons de charger les pommes de terre, le riz, les conserves, les allumettes, les saucissons qui vont lentement sécher pendus dans le camion, et, les sacro-saintes bouteilles de vodka, qui “doivent ” servir à la fois de présents, de lien de conversation et de passeport. Sur le toit, les huit bidons d’essence, les tentes… le tout recouvert d’une bâche et soigneusement ficelé, les chaos de la piste valant largement ceux du Paris-Dakar. L’avantage est que le chronomètre nous est inconnu, nous n’avons personne sur le dos et voyageons seuls, en toute liberté, un bien-être inestimable .Il ne saurait en être autrement, notre programme, chargé, ne pouvant subir aucune autre contrainte que les nôtres.. Il fait jour encore, lorsque nous quittons Ulaan-Bator, pour un mois de voyage. Nos espoirs se tournent en premier vers la météo. Fin août ici, il peut neiger. Nous sommes sur un plateau, à environ 1500 mètres d’altitude, tout est possible. Pour l’instant, l’air est limpide, un souffle d’air d’une exceptionnelle douceur nous enveloppe, les collines ondulent à perte de vue, et c’est un immense bonheur de fouler ce sol dont nous avons rêvé si longtemps, qui a demandé tant de travail, tant d’énergie Nous cahotons à soixante kilomètres-heure, sur la route principale qui appelle une réflexion :
-Tulga, dis-moi, cette route, c’est vraiment la route principale ? Quand doit-elle être réparée ?
– Tulga, sérieux, voir gêné : Mais, elle a été réparée l’année dernière ! Elle est donc aujourd’hui en très bon état.
A quoi donc ressemble alors la piste ? Je pars déjà avec un mal de dos, je crains de rentrer avec les vertèbres ruinées.
23 heures, la nuit est tombée sur la steppe A la lueur des phares, le camion a quitté la piste et s’est arrêté, on ne sait où ; peu importe. Nous descendons du camion, entourés d’un silence impressionnant, après le vrombissement du moteur. Nous osons à peine troubler la magie de ce moment plein de grâce. La tête dans les étoiles, les trois tentes sont montées rapidement ; Onour avec Gamba, Tulga et Dominique, Pierre-Marie, Bernard et moi dans la troisième tente ; celle que nous connaissons si bien, la tente du Spitzberg. Un repas froid est avalé rapidement. Puis Gamba trouve l’instant de ce premier bivouac propice à une offrande. Une offrande aux dieux, bien sûr, et la bouteille de vodka surgit subitement entre ses mains. La première, d’une longue série de bouteilles est ouverte, mais il ne faut le dire à personne ! La bouteille fait le tour du groupe ; chacun trempe l’extrémité d’un doigt dans le liquide, puis à l’aide du pouce, une goutte est projetée au ciel, à la terre… et le reste est bu consciencieusement. Quelques minutes plus tard, allongé dans le duvet, je pense aux huit cent kilomètres qui nous séparent du lac Khövsgöl.

Le 8 septembre, toutes les plongées devront être faites. Toutes les images sous-marines tournées. Parce que le 8 septembre, Dominique repart pour Lyon et nous devrons continuer à trois comme nous l’avons déjà fait, mais les séparations, dans ces moments là, sont toujours un peu difficiles, à la hauteur des moments partagés. Pour l’instant le ciel et la terre sont à nous. Et les poissons ? Peut-être !

Mercredi 29 août.

J’émerge lentement vers sept heures. Pierre-Marie et Bernard sont déjà dehors ; il en sera ainsi pendant tout le voyage. Je sors la tête de la tente. Le temps est parfaitement clair. Je salue tout le monde, Tulga aux gamelles, Gamba et Onour s’affairent de leur côté, et la caméra tourne. Le soleil dépasse lentement le sommet de la colline située à quelques kilomètres. Au pied de la colline, quelques yourtes s’éveillent également. La fumée sort des tuyaux des poêles, et monte, rectiligne vers un ciel d’un bleu étourdissant. Il fait déjà quinze degrés. Le petit déjeuner, à base de pain et viande n’est pas du goût de tout le monde. Mais, qu’y faire ? L’avenir nous réservera bien d’autres surprises culinaires !
Le camion rechargé, nous reprenons la piste vers l’ouest. Cette piste, c’est un véritable appel à l’aventure, un pari vers l’ailleurs… et l’autre . L’autre, que nous regardons comme un étranger, et dont nous avons tant à apprendre. L’autre, l’homme qui est devant nous, dont les priorités sont à cent lieues de nos mesquines petites misères quotidiennes ; pour qui chaque jour est une lutte pour la survie, et qui nous renvoie brutalement au visage, notre confort, tellement anesthésiant que l’on ne s’en rend même plus compte. Envoûtés par ce ruban de poussière défoncé, sur lequel nous ne savons de quoi sera faite la seconde qui vient, nous continuons la piste plein ouest. De chaque côté, des yourtes, ou plutôt des gers, puisque c’est la dénomination mongole qui convient ici ; le mot yourte lui, est russe. Les Mongols s’installent souvent en famille : les parents, les enfants, les grands-parents, le schéma le plus fréquent, ce sont deux à cinq tentes, avec autour les troupeaux de moutons, chèvres, yacks ou chevaux selon l’option choisie. Puis, selon le niveau de vie, une charrette tirée par les yacks, une carriole aux roues plus ou moins rondes, un tracteur parfois, ou un 4×4 pour les plus riches. Et pour ces derniers, beaucoup, beaucoup de travail. Les juments, par exemple, pour les plus grands troupeaux, doivent être traites toutes les deux heures. Cela signifie que, la traite est terminée, il faut immanquablement recommencer au début. Le lait est pour une partie, bu frais ; mais les conditions de conservations, inexistantes, font qu’il faut le transformer rapidement. Une partie est mise à chauffer sur le poêle de la ger, puis après avoir été longuement remué avec une louche, il reste au repos la nuit, pendant que se forme une épaisse couche de crème. Cette crème, c’est une crème dessert , ou un fromage frais servi sur des tranches de pain. D’autres fromages sont également fabriqués, qui selon le degré de maturation, vont de frais à piquant, et ainsi jusqu’à “l’excellent” fromage caillou, resté à sécher des jours et des jours sur le toit de la ger. Celui-ci, inutile de vouloir le croquer, sauf à risquer d’y laisser sa dentition, car il n’a pas usurpé son nom. Alors, cassé en petits morceaux, vous le sucez lentement, comme un bonbon, mais un bonbon pour le moins acidulé, au goût de lait caillé. Une application supplémentaire transforme le lait en vodka mongole, un liquide transparent comme l’eau, au goût aigre, très prisé et malheureusement beaucoup offert aux voyageurs que nous sommes !
Ici, la mécanique se doit d’être une seconde nature. Nous nous demandons si le parc automobile en panne, n’est pas plus important que le parc roulant. Il ne se passe pas vingt minutes sans que l’on trouve un camion arrêté sur le bord de la piste, une voiture sur cales, des gens penchés sous le capot, couchés sous le véhicule. Alors, la durée de l’immobilisation n’étant pas connue, les familles déchargent le véhicule, installent un campement, et attendent, un certain temps, un temps souvent lié aux compétences du chauffeur. Evidemment, téléphoner à son garagiste et attendre une dépanneuse est une vision purement européenne. Nous en faisons l’expérience vers onze heures quand le camion s’arrête. Nous descendons tous nous dégourdir les jambes pendant que Onour sort la caisse à outils. Caisse plutôt symbolique car nous n’y trouvons qu’une demi douzaine de clés plates, une pince et deux tournevis, guère plus. Et pourtant, c’est avec ce peu de matériel que Onour accomplira, plus tard, un miracle. Pour l’instant, il s’agit uniquement de la pompe à essence, ce qui semble une simple formalité, et un problème résolu entièrement avec le sourire. Vers onze heures trente, nouvel arrêt. Nouvelle panne. Pierre-Marie sort la caméra, car tout autour de nous, les aigrettes nous offrent leurs graciles silhouettes, un reptile attire également notre œil. Un peu plus loin, une nouvelle panne alors qu’un jeune mongol en del, le vêtement national, longue tunique épaisse en laine, laisse paître quelques chameaux. Nous remplaçons les banquettes du camion, par la selle moelleuse du chameau contre un petit cadeau. Nous stoppons vers quatorze heures trente près d’un ruisseau. Tous en short, car il fait très chaud. Tulga allume un feu sous la gamelle avec l’argal, la bouse séchée. Comment voulez-vous faire autrement ? pas un arbre, une branche, une brindille. Alors l’argal, ramassé avec soin pendant l’été et séché représente un carburant fort convenable, voir indispensable, car ici, l’hiver est long ; ce carburant qui alimente sans discontinuer le poêle au milieu de la ger, permet d’entretenir une température intérieure d’environ 20 degrés, alors qu’à l’extérieur règne un froid intense et redoutable. Pendant l’hiver 2000-2001, le zoud, la tempête de neige et des températures de moins vingt à moins trente degrés, ont anéantis les troupeaux les plus fragiles. Pour l’instant, se sont seulement les rapaces qui tournent au-dessus de nous, en attendant patiemment que nos carcasses sèchent au soleil.
C’est aujourd’hui, après trois jours de piste et de poussière, en arrivant à Karakorum, que nous allons faire connaissance avec l’ultime transformation du lait : l’airak. Le lait de jument fermenté. Une véritable friandise liquide, l’objet de toutes les attentions, une spécialité que les autochtones ne manquent jamais de vous faire partager, et vous ne pouvez vous y soustraire, sous peine de lire rapidement l’incompréhension et la déception dans les yeux de ces gens pour qui l’accueil est une seconde nature, un véritable sacerdoce. Karakorum, rien que le nom résonne comme un coup de tonnerre, une invitation à parcourir ces grandes plaines, jour après jour, au gré des saisons, des transhumances. C’est un livre d’histoire qui s’ouvre devant vous. Karakorum fût la capitale de la Mongolie, mais seulement pendant trois dizaines d’années. Une des raisons, en est la situation centrale qui permit à Gengis Khan d’en faire un centre militaire de première importance. Karakorum connût ainsi un certain faste pendant un siècle et demi. Il n’en reste que peu de chose aujourd’hui. Comme Mörön, plus au nord, c’est une ville de maisons basses en briques ou en bois ; De grandes artères séparent des pâtés de maisons entourées de palissades également en bois. C’est un peu une ville comme on en voit dans les westerns. Pas d’eau courante, pas d’évacuation d’eaux usées, mais l’électricité. Pas 24 heures sur 24, mais si tout va bien vous avez du courant quatre à six heures par jour. Mais Karakorum, c’est aussi le monastère d’Erden-Züü, le plus ancien, le plus important et le plus grand monastère bouddhiste de toute la Mongolie. C’est devant l’entrée de ce monastère, que le camion s’arrête une fois de plus.
Nous descendons tous, secouons la poussière de nos vêtements, comme les sept mercenaires, n’ayons pas peur des mots ! Et restons pantois devant l’ampleur de la construction. A l’intérieur d’une enceinte de 400 mètres de côté, il ne reste plus que trois temples sur les soixante qui ont été construits entre le 16ème et le milieu du 19ème siècle. D’ailleurs, ces temples ont été, pendant des centaines d’années, beaucoup détruits et aussi beaucoup reconstruits, jusqu’à la situation actuelle où ne subsistent plus que trois temples debout. Les autres ont subi les assauts du totalitarisme communiste. Les profonds changements que nous connaissons dans la société communiste depuis peu, ont permit un retour progressif aux pratiques bouddhistes et le retour des moines à Erdeen-Züü. Un petit musée est ouvert, en parallèle avec l’activité monastique. Les uns derrière les autres, nous pénétrons dans l’enceinte d’un temple en suivant les dalles cimentées. Nous tournons les moulins à prière, avant de rentrer dans le bâtiment. Une odeur lourde et âcre nous prend à la gorge. Tulga, entré le premier, interroge les quelques moines en prière, et nous fait signe : “entrez, entrez, par la gauche, derrière moi et surtout ne faites pas de bruit !”.
D’un hochement de tête entendu, nous obtempérons. Les moines psalmodient de longues mélopées, au milieu des lampes à huile. Après avoir fait le tour d’une sorte d’autel en U, une jarre attire l’œil de Tulga. Une courte phrase à l’attention d’un moine, et il nous fait signe d’approcher. Circonspects, nous nous groupons autour de l’objet. C’est une cruche, d’environ 10 litres, d’airak, nous informe Tulga la mine gourmande. Je vois différentes “choses” flotter à la surface. Mouches, cheveux et…je ne veux pas connaître le reste. Nous nous regardons, ne sachant que faire, quand Tulga trempe un bol dans la jarre, le porte à sa bouche et avale son contenu voluptueusement. Le bol retourne à la jarre et se retrouve devant le nez de Bernard. Je ne vois pas sa tête. Bernard porte le bol à ses lèvres, ingurgite une partie du liquide, puis le transmet à Pierre-Marie sans s’être évanoui. C’est quand même bon signe ! Pour Pierrre-Marie, c’est différent. Je vois ses yeux tourner dans leurs orbites, je sens le liquide rouler dans sa bouche, et j’imagine son cerveau en train de lancer des messages désespérés : SOS ! SOS !
“Pierre-Marie ! ne crache pas, ne crache pas, les moines sont trop près”, lancé-je avec un regard insistant. Bernard est sorti, lui, pour s’aérer. Pierre-Marie me tend le bol, et en apnée, la mine livide, sort précipitamment. Le bol à la main, immobile, me sentant observé, je ne fais plus un geste pendant un temps qui me paraît éternel, quand Tulga me pousse : “Philippe, dépêche-toi, on n’a pas la journée ! je suis obligé de m’exécuter. Le bol monte lentement, la surface du liquide augmente démesurément, au fur et à mesure que le bol se rapproche. L’odeur, fade, âcre de lait caillé, m’envahit. C’est l’odeur qui nous sautait au visage et à l’odorat en entrant dans le bâtiment. Mes lèvres troublent la surface du liquide, qui m’investi lentement la bouche J’ai vomi, je viens de vomir. Non, pas du tout, ce n’est pas ça ! c’est le goût du liquide que j’avale péniblement qui me ramène durement à des jours anciens de beuveries, avec ce résultat. Sauf qu’aujourd’hui, ce vomi, je ne le crache pas, je l’avale ! Dominique passe l’épreuve également. Pas si mauvais que ça trouve-t-il, cherchant ce qui peut nous mettre dans cet état.
“Enfin ! dit Tulga, impatient. Moi, j’en reprendrais bien une petite louche. Joignant le geste à la parole, le bol plonge dans la jarre, et l’œil pétillant devant une telle merveille, Tulga s’exécute sans se faire prier, plongeant et replongeant le bol, jusqu’à plus soif. Rassasié, ravi, il contemple nos mimiques, nos mines déconfites et Pierre-Marie crachant et recrachant de toutes ses forces, à l’abri des regards. Plus ou moins pâles, nous nous regardons en espérant ne pas avoir à renouveler l’expérience trop souvent.
Remontés en camion, la piste nous emmène à nouveau et de plus en plus loin, vers l’ouest. Quand je pense que nous avons imaginé louer ce camion et le conduire nous-mêmes ! Quelle forfanterie de notre part, quand on découvre la réalité de la piste ; enfin des pistes. Des pistes qui divaguent au gré des envies de chacun. Une piste, trop détruite, se trouvant remplacée par une autre piste parallèle, elle-même accompagnée par une ancienne piste qui sera réutilisée un jour. Ces bras se séparent comme des bras de rivière dans un delta, comme les bras d’un poulpe géant autour des collines environnantes et sur des centaines de kilomètres. Et, si depuis quatre cent kilomètres, nous avons changé de direction… deux fois, sans chauffeur expérimenté, nous serions déjà à tourner en rond, perdus comme des poissons rouges dans l’océan pacifique. Nous roulons ainsi jusqu’à vingt heures trente, un panache de poussière d’environ deux cent mètres accroché au camion comme à une diligence de la Wells Fargo d’une époque bien révolue, ou plus poétiquement à une traîne de comète dans l’azur immaculé. Les étoiles s’accrochent maintenant au velours du ciel, alors que les tentes se reflètent dans la mare d’eau salée devant laquelle nous sommes installés ; la lune nous sourit béatement, inondant la plaine d’une lueur fantasmagorique.

Jeudi 30 août
Sept heures. L’astre solaire remplace en douceur l’astre de la nuit. Malgré notre sensation d’isolement, quelques gers fument dans le lointain ; malgré l’immensité et la faible densité de population, nous ne sommes jamais vraiment seuls. Chaque pause, chaque repas, voit un visiteur, le plus souvent à cheval, s’arrêter, même dans le noir le plus total. Nous entendons d’abord le galop du cheval, puis, surgit un cavalier en del, dans la lueur du feu de camp, comme un fantôme, qui vient s’asseoir prés de notre camp. Quelques mots s’échangent avec nos guides, puis une assiette lui est tendue. Le repas partagé, les cigarettes échangées, il repartira, toujours dans le noir, vers une destination qui nous semble irréelle. Maintes fois, le scénario se reproduira. C’est ainsi que l’on accueille le voyageur, dans ces pays de solitude. Ce matin, nous tentons une toilette sérieuse après le café et les biscuits. Une louche d’eau pour le visage et les mains et nous voilà fins prêts .La province de l’Arkangaï, ou Kangaï du nord, n’offre que peu de différences avec la province de Töv. 10% de la surface de la France, cent dix mille habitants, et une altitude moyenne d’environ deux mille quatre cent mètres. Dans une magnifique continuité, les plaines continuent à dérouler leur tapis de pâturages abondants et de rivières pures et fraîches. A l’infini, des camps de gers, des troupeaux de chevaux, de yacks. Après quatre cent cinquante kilomètres depuis Ulaan-Bator, nous arrivons aux portes de la ville de Tsetserleg, littéralement le “jardin vert”, et capitale de la province. Nous ne pourrons y pénétrer. Pour des raisons obscures, des travaux paraît-il, nous devrons rebrousser chemin, et trouver notre voie à travers la plaine, pour atteindre le lac Terkhin Tsagaan , ou Terkhin Tsagaan Nuur (Nuur pour lac), le premier des lacs devant recevoir la visite de plongeurs français. L’après-midi passera à la recherche d’une hypothétique piste à travers collines, forêts et rivières au franchissement hasardeux et aléatoire, mais avec l’avantage sur les ponts en bois, c’est que le fond de la rivière, on le voit, alors que l’on ne voit pas ce que nous réserve la traversée d’un pont ! Et parfois, dans le doute, le passage à gué semble infiniment préférable à l’autre solution. Même si parfois, moteur noyé, nous devons “faire la pause” en travers du courant, au milieu de la rivière. Dans le milieu de l’après-midi, toujours avec un chaud soleil, nous arrêtons près d’une rivière limpide d’une dizaine de mètres de large. Le camion débarque une équipe de pêcheurs surexcités d’enfin tremper du fil, et à l’occasion, d’améliorer les menus quotidiens. Les préparatifs sont brefs ; Pierre-Marie et Bernard partent rapidement, l’un en aval, l’autre en amont, avec l’espoir de “sortir” les premiers poissons. Je dois dire qu’ici, la pêche n’est pas l’activité principale des mongols, même si quelques uns s’y mettent, mais avec d’autres méthodes, méthodes que nous qualifierons de préhistoriques, mais diablement efficaces. Si efficaces que notre matériel, de pointe paraîtra parfois parfaitement obsolète.
En attendant les poissons, pour l’instant une simple vue de l’esprit, Tulga, prudent, prépare un repas. Gamba et Onour sont repartis pour trouver de l’essence. Cet aspect important du voyage, l’essence, ne manque pas de nous inquiéter. Plusieurs pompes croisées sur la piste se sont révélées vides. Quelques dizaines de litres sont venus alimenter le réservoir affamé, à une pompe où l’électricité manquant, c’est à la manivelle qu’il faudra faire monter l’essence de la cuve au réservoir. Pour l’instant et en attendant le retour du camion, en short et torse nu au bord de la rivière tels des touristes moyens, Dominique et votre serviteur, profitent sans remords du temps, du paysage, du silence, silence qui nous fait tellement défaut dans notre vie quotidienne. La pêche ne sera par miraculeuse, mais quelques ombres et truites lenok, alimenteront agréablement le repas de ce soir. Il faut préciser, que la pêche de la truite lenok, race endémique au bassin hydrologique mongol, était prévue dès le départ pour tenter de rendre le quotidien disons plus confortable. Mais l’objet de tous les fantasmes, de toutes les convoitises, c’est le huchon taïmen, le plus grand salmonidé et le plus grand poisson d’eau douce du monde. Un monstre dont les plus grands représentants peuvent atteindre deux mètres et quatre-vingt kilos. Inutiles de vous dire que pour nos deux compères, c’est plus qu’une pêche ; c’est une chasse, une traque de tous les instants chaque fois que l’eau sera à portée de canne à lancer. Ce poisson mythique fait fantasmer Pierre-Marie et Bernard plus qu’il n’est raisonnable. Mais allez parler de raison à des passionnés ! Peine perdue, plus de son, plus d’image, juste un pur esprit relié à un poisson par un fil ténu, avec tous les accidents, casse par exemple, qui vont transformer le rêve en cauchemar. Nous en ferons hélas, l’expérience. Pour le huchon taïmen, comme pour la truite lenok, septembre n’est pas forcément la période idéale. Pour ces migrateurs, les lieux de pêche sont différents en été et en hiver. Pas de chance, pour le huchon, la période la plus favorable, c’est le printemps ! Cette pêche utilise des méthodes particulières. Ici, l’appât, c’est un rat mort. La taille et l’appétit de ce prédateur redoutable, fait qu’un rat mort au bout d’une ligne, n’est rien d’autre qu’une modeste friandise. Seulement quand un poisson de vingt ou trente kilos mord à cet appât, c’est une véritable guerre qui s’engage. Aujourd’hui, la guerre des gaules n’aura pas lieu. Le huchon est ailleurs, ou n’a pas d’appétit, allez savoir. Néanmoins, ces quelques poissons vidés par des mains expertes, sont les bienvenus. Gamba et Onour de retour avec de l’essence, nous pouvons passer “à table”. Non contents d’avoir fait le plein, Gamba et Onour ont fait quelques courses, et rapporté divers morceaux d’un plat national : la marmotte. Pierre-Marie prétextant un début de dérangement intestinal, échappera à la dégustation, mais Dominique et moi-même goûterons à ce qui est pour les mongols, un apport alimentaire substantiel. C’est sans problème pour des mangeurs de viande comme nous. Le plus malheureux, c’est Bernard dont les habitudes alimentaires sont assez éloignées de ce qu’il est obligé de subir en expédition. Tirer nos deux pêcheurs de bord de l’eau n’est pas chose aisée. Nous reprenons la piste pour le point le plus à l’ouest de notre périple, le lac Terkhiin Tsagaan , que nous atteindrons vers vingt-deux heures trente, cela signifie encore six heures de piste après la pause pêche. La nuit est au rendez-vous à l’approche du lac. A la noirceur environnante, s’oppose le scintillement du lac, qui s’étend sur une vingtaine de kilomètres. Un petit replat nous accueille, quelques dizaines de mètres au-dessus du lac, permettant une fois de plus une installation aisée, avec “vue sur le lac” imprenable. Nous n’avons, une fois de plus, pas à partager ce magnifique endroit avec trois mille campeurs et deux cent caravanes. Le groupe électrogène en route, le montage des tentes et la préparation du repas sont grandement facilités. Les péripéties de la journée et les kilomètres pèsent sur les épaules. Point n’est besoin de nous pousser pour rejoindre les duvets. Morphée nous tend les bras et nous nous abandonnons sans réserve.

Vendredi 31 août
Aujourd’hui est un grand jour. Avec l’appréhension que vous imaginez, je quitte les plongées en piscine, pour une piscine un peu plus grande. Dominique n’est pas sans se poser des questions. Il sait où il va lui, mais accompagné d’un débutant, il lui faudra pas mal de sang froid pour gérer ce moment. Pour l’instant, le soleil au lever de l’équipe, est toujours avec nous, avec tout ce que cela signifie pour Pierre-Marie, d’images à réussir. Les visiteurs se succéderont toute la matinée à notre camp installé à une encablure de la piste. En voiture, à cheval, la curiosité se fera insistante autour du matériel de plongée, que Dominique et moi-même avons étalé sur une couverture. Combinaisons, palmes , ceintures de plomb, masques, détendeurs, tout cet attirail intrigue, et chacun de toucher, palper, examiner, inspecter avec les interrogations que les habitants des gers voisines ne manquent pas de se poser sur l’utilité de ce matériel jusqu’alors jamais vu. Plus loin, les bouteilles branchées au compresseur se remplissent. Douze litres de volume chacune, soit environ à deux cent bars de pression, plus de deux mille litres d’air comprimé et trente à quarante minutes d’autonomie.
Mais pour l’instant, la visite la plus remarquable, est un jeune et magnifique mongol à cheval, en del, la carabine en bandoulière, et un étrange butin accroché à la selle. Il est jeune, malgré la difficulté à lui donner un âge ; pour nous, une vingtaine d’années. Au pas, il s’approche lentement, arrête le cheval et met pied à terre. Comme chaque fois, c’est une occasion supplémentaire de parler pour nos guides. Et pour nous, d’apprendre les us et coutumes de ce pays surprenant. Nous nous approchons tous du cheval pour constater avec surprise, que sont accrochées au flanc de la selle, des marmottes. C’est maintenant la saison de la chasse pour ces animaux parfaitement protégés en France. Ici, c’est un apport de nourriture absolument essentiel, et les trois mois autorisés pour cette chasse, sont amplement remplis. Différentes techniques sont utilisées. Tout d’abord l’affût. Rien de bien nouveau par rapport aux techniques européennes. Une seule qualité : la patience. Allongé sur le sol, la carabine posée sur son trépied, le chasseur ne peut qu’attendre que la marmotte sorte de son trou pour l’abattre. Cela peut sembler cruel pour ces charmantes bestioles, mais dites-vous, que les chasseurs font la même chose chez nous avec les lapins, les pigeons et autres volatiles. Les marmottes sont extrêmement nombreuses, et il ne faut rater la “saison” sous aucun prétexte. Et si chez nous elles se laissent facilement approcher, ici, la méfiance est naturelle comme pour tout gibier face à son prédateur. Les marmottes, ont hélas, un grand défaut, la curiosité. Face à cette particularité, les mongols savent intéresser l’animal, par une sorte de rituel, de danse qui ne manque pas d’attirer l’animal hors de son trou. Habillé le plus souvent de blanc, le chasseur entame une espèce de danse, de sautillement, en agitant une sorte de plumet également blanc de crin de cheval au bout d’un bâton comme s’il s’agissait d’une queue. La marmotte n’y tenant plus de curiosité, laisse ainsi le chasseur s’approcher, jusqu’au coup de grâce.
Le passage de ce chasseur, va permettre à nos guides de “commercer”, et ainsi s’offrir une de ces marmottes, que Onour, Gamba et Tulga regardent déjà d’un œil gourmand. La transaction réalisée, un autre rituel va commencer. D’abord faire un feu, puis le feu en marche, mettre une douzaine de galets à chauffer. Pendant ce temps, la marmotte est ouverte, vidée puis recousue. Pour l’instant, la marmotte possède encore sa fourrure. Le feu ayant rempli son office, les pierres brûlantes, saisies avec une pince sont introduites dans la bête par l’orifice disponible, une fois la tête coupée, dans un étrange et repoussant bruit de combustion, de chair brûlée. Alternativement, pierres et légumes (carottes, pommes de terre, oignons, navets) viennent remplir et gonfler l’animal, jusqu’au moment où l’on attache le cou de la marmotte avec du crin de cheval trempé dans l’eau, assurance de solidité. Ensuite, le corps gonflé, rebondi, devient plus facile à nettoyer de ses poils, opération réalisée au chalumeau. La vue du poil qui noircit, grésille, dans une odeur forte et âcre, n’augure pas un excellent repas pour Pierre-Marie, l’œil collé à l’objectif de la caméra à dix centimètres de l’opération, et pour Bernard dont on connaît l’aversion pour les repas carnés. Il faut imaginer que toute cette opération a pris deux bonnes heures, et que le repas de midi, pour nous européens, sera dégusté vers seize heures. Nos guides trouveront toujours surprenante cette habitude des repas à environ, douze treize heures et dix-neuf, vingt heures. Ils ne comprendront jamais ce besoin de s’alimenter à heures fixes, alors que pour eux, la solution est de s’alimenter…seulement quand on a faim ! C’est tellement logique. Mais ici, le temps n’a pas la même longueur, la même signification, les mêmes impératifs. Néanmoins, nous déjeunerons et dînerons tous les jours ! Arrive l’heure, où la marmotte, cuite, se transforme enfin en repas. Tous accroupis autour de notre futur repas, Onour officie. La marmotte est à nouveau ouverte, et les légumes s’entassent dans un plat, pendant que les pierres encore brûlantes sont distribuées à chacun d’entre nous. Nous faisons sauter les pierres d’une main dans l’autre, d’abord parce que ça brûle ! et qu’ensuite cette coutume est le gage pour chacun de rester en bonne santé. Le jus de cuisson est versé dans un bol qui fait le tour de l’assemblée, sauf qui vous savez ; et quand la marmotte est enfin découpée, pierre-Marie et Bernard n’ont plus faim. Avec Dominique, nous ferons honneur à nos guides qui apprécieront ce partage.
Les bouteilles gonflées, il faut y aller. Le lac nous offre ses eaux sombres, et nous ne saurions le faire attendre plus longtemps. Le plus dur, enfiler la combinaison deux pièces, réellement un peu petite. L’opération terminée, je suis déjà fatigué. Dominique et Pierre-Marie installent la caméra dans son caisson étanche, les projecteurs sont fixés sur leur support, et harnachés de la tête aux pieds, nous parcourons les quelques dizaines de mètres, en pente douce, qui nous séparent de l’eau. Le moment de vérité est arrivé. Les palmes aux pieds, le détendeur à la bouche, à reculons je pénètre dans l’eau. Je n’ai pas de sensation de froid. Seule un peu d’angoisse m’étreint. Normal. Dominique me rejoint et lentement nous éloignons et disparaissons sous l’eau. Je n’ai pas froid, je surveille manomètre et profondimètre, sans m’éloigner de la présence sécurisante de Dominique. Rapidement nous atteignons moins cinq mètres sur un fond de sable légèrement herbeux. Par contre, l’eau et tellement trouble, chargée de plancton, qu’à un mètre, je ne vois plus Dominique. C’est un vrai problème, auquel vient s’en ajouter un nouveau : les oreilles me font souffrir. J’ai pourtant tenté de compenser la pression de l’eau, en passant sous la surface, malgré cela, les tympans ne “passent pas”. Je remonte un peu, dégurgite pour rééquilibrer et repousser les tympans et redescend à nouveau. Sans succès, à moins cinq mètres, ce qui est peu, j’ai mal. Je fais signe à Dominique que je remonte, et le laisse continuer seul. Cette première plongée est une déception. Je retrouve la surface à quelques centaines de mètres de la rive. Sur le dos, je gonfle le gilet stabilisateur et palme lentement vers mes camarades qui m’attendent anxieux, en s’interrogeant sur le motif de mon retour solitaire. Arrivé au bord, mes compagnons m’aident à m’extraire du gilet et de la combinaison qui m’étouffe. Le soleil qui darde de puissants rayons fini de m’asphyxier, et me laisse sur le bord pantelant, épuisé et les intestins à nouveau en révolution.
-“Les oreilles ne passent pas”, expliqué-je à mes compagnons, attentifs à mes paroles. Dominique continue seul, cela ne me plaît pas trop, mais c’est un pro, il sait ce qu’il fait. Néanmoins, on ne peut empêcher de repasser des idées pas très agréables. C’est quand même un baptême de plongée.

Vendredi 31 août, seize heures trente, durée : quinze minutes, moins cinq mètres, température de l’eau : quatorze degrés.
Notre soulagement n’est pas feint quand nous repérons les bulles à la surface, puis une tête qui se dirige vers nous. Dominique, quelques minutes plus tard, débarrassé de la caméra, de son équipement, s’explique :
-“Mauvaise plongée, peu intéressante. L’eau est trop chargée, la visibilité extrêmement réduite. Je n’ai pu utiliser les possibilités de la caméra. De plus, je n’ai vu aucun poisson. C’est une plongée déception pour moi aussi, fait Dominique, se rapportant à mon retour prématuré. La caméra sortie du caisson, Pierre-Marie s’applique à vérifier que les remarques de Dominique, sont hélas bien réelles.
-“Dommage, fait Pierre-Marie, un regard également lourd de déception. C’est quand même une mauvaise surprise de trouver des eaux aussi troubles, dans ces contrées plutôt désertiques. La présence humaine est fort modeste, les courants pratiquement nuls et la pollution apparemment inexistante.
-“C’est vrai, rétorque Dominique débarrassé de sa combinaison qui sèche au soleil, mais le lac Khövsgöl nous sera peut-être plus favorable.
Vers dix-huit heures, le matériel de plongée rangé dans le camion, nous décidons de ne pas rester sur cette mauvaise impression, et tentons un nouvelle opération pêche au lancer, qui malgré notre persévérance, sera aussi infructueuse que la chasse aux images sous-marines. Nous décidons quand même que rien n’entamera la bonne humeur générale, et nous profitons d’une extraordinaire soirée en cinémascope, avec les collines verdoyantes derrière nous, le scintillement du lac à nos pieds, le campement au milieu, et la voie lactée au-dessus.
Le lac Terkhiin Tsagaan ne nous aura livré ni ses secrets, ni ses poissons ! Mais la richesse humaine, la richesse du voyage s’accumule en nous, sans limite, sans pouvoir rassasier le trou sans fond de notre appétit de vivre.
Plein nord. Plein nord pendant 400 kilomètres, vers Möron, Khatgal à l’embouchure du lac Khövsgöl. Ce lac, la “Perle Bleue” de Mongolie, va se déverser dans le lac Baïkal, la plus grande réserve d’eau douce du monde, auquel il est relié par la rivière Egin Gol. Cette province du Khövsgöl, au nord-ouest du pays porte donc le nom du lac le plus profond de Mongolie, 260 mètres, pour 135 kilomètres de long, et 35 kilomètres de large. C’est le second objectif liquide de notre expédition, avec l’espoir qu’il nous laissera filmer ses entrailles. Le paysage change ; des plaines centrales il ne reste rien, remplacées par la montagne, et la taïga a disparu au profit des sombres forêts de cèdres, bouleaux et mélèzes. Un peu plus haut, à environ deux cent kilomètres, la Sibérie. Le campement est établi ce soir à l’embouchure du lac, avec un peu de froid et de pluie.
Pendant deux jours, la piste nous a offert les pièges habituels, trous, ravines, fondrières franchis à cinq kilomètres-heure. Bernard aura raté un des rares, très rares taimens croisés sur notre route. Un animal d’environ 12 à 14 kilogrammes, qu’il va tirer, après une longue bataille, jusqu’au bord, dans vingt centimètres d’eau, et perdre à la dernière seconde, dans un dernier sursaut du poisson qu’il regardera, déconfit, rejoindre les profondeurs de la rivière. Stress, surprise, nous ne savons, mais ce poisson sera l’objet de longues discussions, en dehors du fait que ce sont quelques repas que nous regardons retourner à la rivière ! Dominique et moi-même, pauvres amateurs, sans espoir d’attraper ce poisson-roi, alimenterons quand même copieusement le groupe avec quelques truites lenok de 50 à 60 centimètres qui feront notre fierté. Bernard songera longtemps à se recycler aux dominos, aux cartes ou au tricot, le succès ayant décidé de le fuir obstinément.
Ce soir, il fait frais et humide, mais le plat de mouton préparé par Tulga fleure bon, et nous l’honorons comme il se doit. Dominique ne peut s’empêcher de plonger dans le plat, c’est sa nature ! ainsi que Pierre-Marie, dont les résolutions alimentaires du départ sont tombées à l’eau, comme ses illusions sur le taimen.

Lundi 3 septembre

Une aube frileuse se lève après une nuit pluvieuse et fortement ventée. Il faut attendre 10 heures pour sentir le soleil réchauffer nos muscles endoloris par le couchage sommaire, les journées trop longues et les nuits trop courtes, à mon goût. Nous remontons lentement la rive gauche du lac Khösvgöl jusqu’à un premier camp pour touristes. L’un des rares camps installés en Mongolie, et susceptibles d’accueillir, allez, cinquante personnes ! C’est vrai, nous sommes un peu loin de la côte d’azur ou des Baléares. Remarquez, je n’ai rien contre les Baléares, c’est très bien les Baléares. Mais ici, pour le shopping, les petits cafés en terrasse et les nuits en boites, il n’y a rien à moins de… 700 kilomètres et cinq jours de piste, un détail !
Ce camp est l’occasion de trouver un moyen pour nous aventurer sur le lac, et plonger plus au large. Pas simple car les engins de susceptibles de naviguer sont de deux tailles. Une barque de trois mètres et un bateau, un fort beau bateau de… 15 à 18 mètres. Bien sûr nous nous mettons à rêver de la Calypso, et à se prendre pour Cousteau et son équipage. Malheureusement, le prix, trois cent dollars, ce qui peut sembler modeste, nous ramène sur terre. De longues négociations entre Pierre-Marie, Bernard et l’équipage n’aboutirons pas. Nous aurons rêvé. Nous abandonnons momentanément ce projet pour organiser la seconde plongée de Dominique, sans moi, puisqu’il doit descendre à moins trente mètres. A quatorze heures cinquante, de nouveau équipé, avec caisson étanche, projecteurs, Dominique s’enfonce à nouveau sous les eaux. Pour les six membres de l’équipe, c’est en même temps une période de repos, au soleil qui s’obstine à nous accompagner chaque jour, malgré un vent plus frais, et une période d’attente intenable qui commence. Nous avons tous déclenché les chronomètres qui égrènent chaque seconde des quarante minutes que doit durer la plongée. Une éternité plus tard des bulles apparaissent, puis une tête sort de l’eau. Vivant et entier, dire que c’est un soulagement est un peu faible. Imaginez un problème de plongée ici ! Pas de médecin, de caisson de décompression, rien.
-“C’est mieux en ce qui concerne la visibilité, fait Dominique un fois sorti de l’eau. Le fond est un fond à nouveau de sable et d’herbe, et j’ai quand même croisé quelques poissons, mais très peu.” dit-il alors que nous l’entourons avides d’informations.
“Rien de plus ?” demande pierre-Marie qui accuse le coup.
-“rien de plus, en tout cas guère mieux sauf la clarté de l’eau” en termine Dominique en mettant sa combinaison à sécher sur le camion, pendant que nous rangeons le reste. Nous nous regardons tous, ne sachant comment réagir ; tristesse, déception, colère. Mais non, la moisson n’est pas finie, et les eaux du lac Khövsgöl vont continuer à nous accueillir pendant quelques jours. C’est suffisant pour que la chance tourne. Nous rejoignons ce soir un petit camp de touristes, désert à cette époque, où quelques personnes restent pour gérer d’éventuelles demandes, jusqu’à la fermeture définitive vers le 30 septembre. Puis de janvier à mai, le lac se figera sous l’emprise du froid, et servira de raccourci pour les véhicules qui pourront ainsi, pendant quelques mois éviter la piste, fort mauvaise, qui longe le lac. Ce camp, six à huit gers, au milieu d’un bosquet de sapins, va nous servir de camp de base pour les jours à venir. Pour les prochaines plongées, et pour la randonnée à cheval qui doit nous permettre d’atteindre un sommet proche d’où nous pourrons avoir une vue plus vaste sur ce lac. Nous investissons deux gers, et allons dormir quelques nuits sur des matelas. La différence avec les gers des campagnes, c’est le plancher en bois à la place des tapis, ou de la terre. Mais la construction est la même avec le poêle au milieu, le trou au sommet qui nous vaudra quelques réveils un peu frais, puisqu’il gèlera dans la tente le matin. Mais, quel confort !
Ce camp, c’est un petit peu le paradis, enfin notre paradis. Vous imaginez qu’il y a des toilettes avec l’eau courante, des douches ! Il n’en sort qu’un filet d’eau gros comme le doigt, mais c’est un filet d’eau chaude. Nous atteignons les sommets du luxe avec un petit restaurant, à l’écart des tentes, avec une petite pièce d’une douzaine de mètres carrés, pouvant accueillir dix à quinze personnes. Une grande baie vitrée donne sur le lac à une trentaine de mètres. Nous userons et abuserons de cet établissement où vont se succéder les dégustations de cuisine et boissons locales.

Mardi 4 septembre
Aujourd’hui, Dominique et moi retournons à l’eau. Equipés, nous partons pour une plongée qui a duré quarante minutes. Par un fond de sable, à cinq mètres, inondés des rayons du soleil qui flirte avec les algues grâce à une eau cette fois limpide, sauf quelques lottes d’eau douce évidemment (lotta, lotta), rien qu’un grand vide. A notre retour, la déception de nos amis n’est pas feinte.
-“Comment ! s’exclame Pierre-Marie, toujours rien” Nos mines sont sans appel.
-“Non répond Dominique. Ce lac qui devait se révéler une mère nourricière, n’est en fait qu’un grand garde-manger vide”.
-“Il faudra, ajoutai-je en m’extirpant difficilement de mon accoutrement, remettre en place de doux rêveurs, qui ont longtemps fantasmé sur la prodigalité de ce lac.” Bernard reste coi, ses illusions sur la pêche sont tombées à l’eau depuis longtemps. Au moins nous ne souffrons pas du froid dans l’eau. De plus c’est une plongée réussie pour moi. Collé à Dominique, j’ai surveillé les appareils : manomètre de pression d’air, profondimètre. Pas d’eau dans le masque et je profite de mes huit mois d’entraînement en piscine lors de cette nouvelle plongée.
Le matériel remonté dans les gers et les combinaisons mises à sécher, une nouvelle arrive par l’entremise de nos guides, qui n’ont pas perdu leur temps pendant notre absence sous-marine.
Tulga : “Nous avons découvert un camp tsaatan à quelques kilomètres. La femme de ce camp est chamane. Elle communique avec les esprits. Nous avons parlé, elle accepte que nous lui rendions visite. Tous subjugés par ces révélations, nous voulons en savoir plus. Les questions fusent : “où sont-ils, combien, quand ? Tulga sourit : “Ce soir.Pierre-Marie remonte précipitamment fourbir son matériel, Dominique et moi nous reposer.
Les tsaatans, l’éthnie un peu mystérieuse de ces contrées. La seule, et dernière population à élever des rennes. Bientôt, ils auront complètement disparus. Ils ne sont au plus, que quelques centaines de familles à vivre dans ces immenses contrées perdues, à l’est du lac. Cette ethnie n’est pas une ethnie mongole à proprement parler, mais ils sont d’origine Turque. Leur habitat est d’ailleurs différent de l’habitat mongol puisqu’ils n’habitent par la ger, mais la tente sous la forme tepee indien. C’est une chance inouïe pour nous. Ils sont installés à quelques kilomètres, un peu en retrait du lac, au pied de ces montagnes dont le plus haut sommet au dessus du lac est le Khuren Uul qui culmine à 3020 mètres. Nous attendons beaucoup de ce rendez-vous pour neuf heures ce soir, et prions pour pouvoir enregistrer quelques images de ce que s’est engagée Inke la chamane à nous dévoiler : une cérémonie chamane.
Après un repas au restaurant offert par Gamba où nous dégustons à nouveau le thé mongol (thé, lait, beurre et sel), nous nous régalons de boozes. Ce sont d’excellentes boulettes de viande de veau hachée enrobées de pâte, comme les raviolis, et cuites à la vapeur. C’est un vrai régal, la différence est tellement énorme, que quand vous avez mangé des boozes, vous ne donneriez même pas des raviolis à votre chien.
A vingt et une heures, le moment est enfin arrivé. Equipés de projecteurs, des caméras et des appareils photos, nous grimpons dans le camion. Nous commençons par longer le lac par sa rive gauche, celle où nous sommes installés et après une dizaine de kilomètres, quittons la piste à gauche pour nous enfoncer dans la forêt. A nouveau une heure plus tard, dans la pénombre, un troupeau de rennes, entravés aux pattes, annonce l’arrivée au camp tsaatan. Entre les sapins, une seule tente. Gamba et Tulga nous précisent que la chamane est seule ce soir. Son mari et ses enfants ont déjà déménagé le camp principal, en prévision de la saison hivernale. Nos guides descendent et pénètrent dans la tente, pour une fois de plus tenter de nous faire accepter avec notre matériel, et nos regards sans doute indiscrets.
-“Pas ce soir, déclare Tulga. Inke est fatiguée, ce n’est pas le bon jour, le bon moment. Peut-être pourrons-nous revenir plus tard. La stupéfaction et l’incrédulité se lisent dans les yeux de chacun d’entre nous. Fiasco pour ce soir ; c’est une déception pour notre raisonnement d’européen. Hors ici, nos valeurs n’ont pas cours. Les contraintes, les obligations sont à mille lieues des nôtres.
Le retour au camp, a quelque chose d’irréel dans les phares qui tressautent et trouent la nuit au rythme des cahots de la piste Nous retrouvons les gers, chargeons les fourneaux, et remettons tous projets… au lendemain.

Mercredi 5 septembre
Un soleil radieux inonde la tente ce mercredi 5 septembre, alors que nous émergeons à peine de nos duvets, peu encouragés par la température négative qui nous entoure. Si la matinée est plutôt calme, nous entreprenons, avec le camion, l’ascension d’un petit sommet (2600 mètres), qui va nous permettre d’envisager le lac sur toute sa surface, où presque. Nous reprenons la même piste que la veille pour aller au camp tsaatan, jusqu’à une bifurcation, qui nous emmène par une piste assez raide vers le sommet. Quand, à mi-pente, un bruit vraiment suspect se fait entendre. Nous descendons rapidement caler les roues du camion avec des pierres. Nous laissons Onour se mesurer une fois de plus avec la mécanique, et continuons à pied.
Au sommet, que nous atteignons une heure après, nous pouvons admirer, dans toute sa splendeur, le lac sacré des Mongols. Nous comprenons maintenant mieux, les relations fortes entre cette population, et l’eau. L’eau sacrée, source de toute vie, et garante de la survie. Remarque valable pour les hommes, et également pour les troupeaux. Les mongols prélèvent l’eau, dans les lacs, les rivières, pour leurs besoins bien sûr, mais ne rejettent jamais dans l’eau. Le résultat est qu’avec une population modeste autour du lac, quatre-vingt-dix cours d’eau qui se jettent dans le lac, dont la moitié d’eau pure, l’eau du lac soit particulièrement préservée et à l’abri, pour l’instant de tout risque de pollution humaine. Ce côté sacré de l’eau autorise tous les espoirs pour l’avenir de ces régions isolées, où le tourisme de masse est aujourd’hui une idée saugrenue. Pas ou peu d’équipements, hébergement… sportif, pas de loisirs, hormis le cheval, (bonjour les selles en bois), et la pêche ! Pas de magasins, pas de routes. En fait toutes les conditions sont réunies pour conserver ce sanctuaire dans son état originel.
Nous pensions redescendre pedibus jambus, quand nous apercevons le camion qui nous a rejoint. Intrigués, nous interrogeons Onour par l’intermédiaire de Gamba. L’explication nous sidère. Onour est monté, en marche arrière ! Pas croyable. Nous ouvrons le camion et découvrons les arbres de transmission à l’arrière du camion vidé de ses bagages. Conclusion : il nous reste encore deux roues motrices. Par contre, la suite du voyage semble hypothéquée. Retour au camp sans encombre et vers vingt heures, Onour avec l’aide de Gamba, monte l’arrière du camion sur deux billots en bois. Nous n’assisterons pas à l’opération, qui nous paraît pour le moins délicate, car une plongée de nuit est prévue. Reposé, Dominique s’équipe à nouveau pour se mettre à l’eau vers 22 heures 30. Cette plongée réunit tout ce que le camp compte d’habitants. C’est-à-dire nous quatre, Olzii le responsable du camp, sa femme ses enfants, la cuisinière du restaurant et ses enfants, soit au moins huit à dix personnes. Devant leurs regards effarés, Dominique se met à l’eau, allume les projecteurs et s’enfonce dans l’eau noire. La vue des projecteurs sous l’eau transporte nos amis dans des abîmes de réflexion. Ces deux yeux énormes, comme les yeux d’un calmar géant illuminent l’eau sur plusieurs mètres. Et un esprit simple, je veux dire sans connaissance des techniques du monde moderne, y verrai aisément l’œuvre de Dieu ou du diable, ou de la magie. De là à réveiller la colère des esprits, il n’y a qu’un petit pas. Et jusqu’où cela pourrait-il aller ? Mais, quelques dizaines de minutes plus tard, les grand yeux jaunes, tels les yeux du nautilus réapparaissent à cinquante mètres du rivage. Lentement, effleurant la surface, les yeux se rapprochent, Dominique accroché derrière. La faune ne sera guère plus abondante que de jour. A nouveau quelques lottes, truites et ombres, mais pas l’abondance dont nous avons rêvé .La ger, bien chaude, permet à Dominique de se changer confortablement après les 12 degrés du lac.
Pendant ce temps, avec une lampe torche et quelques outils, Onour à posé le pont arrière à côté du camion, changé un roulement conique, refait des joints avec des vieilles pages de calendrier en carton et remonté le pont, le tout entre 20 heures et minuit. Alors là, chapeau bas. Le lendemain, nos guides partent faire un nouvelle tentative auprès de la chamane. Dominique et moi-même, pour compenser, disons le manque de chance de Pierre-Marie et Bernard, sortons quelques truites du lac pour un déjeuner qui sera servi vers quinze heures. Peu importe, c’est un déjeuner. Un peu plus tard, nos guides reviennent avec de bonnes nouvelles. Nous sommes à nouveau conviés à une soirée de magie. Cette fois, nous y croyons, nous allons les faire ces images, enfin peut-être comme disent les mongols. Car ici, rien n’est sûr, acquis ou garanti. Ces deux mots, resteront gravés dans nos esprits pendant tout le voyage, et même encore maintenant : peut-être. Nous allons filmer ce soir, peut-être. Demain, nous irons pêcher en bateau, peut-être. C’est dire à quel point les certitudes ici, sont incertaines. Néanmoins, nous reprenons la piste toujours optimistes, et avec l’espoir de ne pas attendre une heure dans le camion. Nous y arrivons vers vingt-et-une heures, et cette fois sans attendre, sommes invités à pénétrer sous la tente. Dans la pénombre, malgré le poêle allumé, nous reconnaissons Inke, aperçue seulement la première fois. Elle n’est pas seule. Son mari, sa mère, ses enfants sont présents, revenus d’on se sait où. Nous sommes déjà douze sous la tente de trois mètres cinquante de diamètre. Nous nous installons difficilement. Pas de recul pour la caméra, pas de lumière. Nous obtiendrons péniblement quelques bougies. On fera avec. Nous sacrifions au rituel du thé mongol, tentons quelques photos, mais les flashes sont mal reçus.
Après quelques cigarettes, Inke la chamane s’équipe avec l’aide de son mari. Elle enfile une sorte de manteau composé de nombreuses bandes de tissu de toutes couleurs, de bottes et d’un masque qui lui dissimule le visage. Dressée devant un petit autel à notre gauche, elle nous tourne presque le dos. Elle se saisi d’un grand tambour et d’une masse et commence à marteler lentement le tambour. Elle entame en même temps une lente mélopée, incompréhensible pour nous, et commence une sorte de danse sur place. Au bout d’une demi heure, le rythme s’accélère. Le martèlement du tambour se fait plus fort, plus présent ; le piétinement se transforme en pirouettes saccadées, et le tambour nous frôle et éteint les bougies si nécessaire à Pierre-Marie recroquevillé dans la toile de la tente, et qui tente de saisir le visage de la chamane dans la lueur vacillante des bougies, que je tiens allumées avec peine. Au bout d’une heure, la chamane tourne toujours et le tambour résonne avec une régularité de métronome qui montre l’état hypnotique dans lequel elle se trouve, sans lequel, frapper le tambour avec une telle force depuis si longtemps, serait impossible. Son état de transe est maintenant certain ; son mari s’est levé, et la cramponne fermement par la ceinture. Sans se soutien, elle serait déjà tombée à plusieurs reprise sur nous. Seul Tulga semble bizarrement étranger à la scène.
Au bout d’une heure et demie bien comptée, la chamane, épuisée, s’écroule doucement à terre, soutenue par son mari. Lentement, il lui enlève son masque, son manteau, et elle revient parmi nous. Encore un peu sous l’effet de sa communication avec les esprits, elle allume une cigarette, répond à quelques questions où nous apprenons qu’elle a communiqué pendant tout ce temps avec une centaine d’esprits ! Et c’est fini. Pas congédiés, mais presque. Mais cette fois, nous les avons les images. Des images rares d’une véritable cérémonie, une véritable rencontre avec les esprits. Le chamanisme n’est pas une religion, mais une croyance, une simple croyance. Cette croyance est toujours bien présente aujourd’hui, même si le régime passé, n’a pas, on peut le dire, favorisé la persistance de ces croyances. Aujourd’hui, persistent un grand nombre de règles liées à l’organisation de la ger, le foyer étant le centre de la ger, elle-même un monde en réduction. De nombreuses croyances sont liées à l’eau, comme ne pas uriner dans l’eau, au feu : ne pas marcher sur les cendres.L’exemple le plus visible est l’oboo (tas ou amas de pierres dans la traduction littérale). Oboo résidence des esprits, et nous ne manquerons jamais, surtout nos guides, d’en faire le tour trois fois et d’apporter notre pierre, ou offrande, à l’édifice. Le retour au camp sera silencieux. Chacun s’interrogeant sur la véracité, l’authenticité de ce que nous venons de voir. Ce qui est certain, c’est le caractère unique de cette expérience qui n’est pas permise à tout le monde, et qui restera gravée dans nos esprits.
La partie de pêche du lendemain sera plus joyeuse, plus légère. Nous avons loué un bateau, enfin, le petit bateau, trois mètres cinquante. Si la pêche est évidemment dans toutes les têtes, surtout Pierre-Marie et Bernard qui voudraient bien effacer, enfin, les affronts successifs subis, une plongée au large, probablement la dernière, est au programme de Dominique. Le propriétaire du bateau est exact au rendez-vous. Neuf heures ; nous chargeons les bouteilles pour la dernière fois et Pierre-Marie, Dominique, Tulga et moi-même embarquons sur le petit bateau. En tout cas le moteur est bien refroidi, il n’y a pas de capot. Il doit manquer des pièces je pense. Au niveau du carburateur, rafistolé avec du fil de fer. Puis, le levier de marche avant-arrière est bloqué … en marche avant, une chance. Bref, si nous ne perdons pas l’hélice, nous devrions rentrer. A trois kilomètres du rivage, Dominique part à l’eau pour trente à quarante minutes maximum. De notre côté, nous mettons seulement les lignes à l’eau. C’est au bout de trente minutes, alors que nous apercevons Dominique remonter, que j’accroche une truite, une belle truite, elle doit faire soixante centimètres. Je la remonte doucement, et elle arrive en surface en même temps que Dominique à qui nous offrons sur un plateau, quelques images à se mettre sous la dent. Puis, la truite sera relâchée et regagnera les profondeurs du lac.
Pierre-Marie et Bernard n’aurons pas sorti un poisson de ce lac, et n’aurons même pas eu une touche pour faire monter un peu d’adrénaline ! De toute façon, Bernard va échanger son matériel de pêche, contre un filet pour la chasse aux papillons, ce ne saurait être pire. Nous finissons la soirée au restaurant en pensant au départ de Dominique demain. Malgré cela, la bonne humeur circule, la vodka aussi.

Quatorze heures trente. Le convoi s’ébranle. Six personnes et sept chevaux. Pierre-Marie, Bernard, Tulga, Olzii, le chef du camp qui a tenu à nous accompagner, le propriétaire des chevaux et moi-même. Le cheval supplémentaire est le cheval de bât. Le temps est toujours exceptionnellement beau. Le soleil brille du matin au soir, même si la température est parfois fraîche, car nous sommes sur un plateau à plus de deux mille mètres d’altitude. Nous longeons une fois de plus la rive gauche du lac. Au bout de deux heures, j’ai les fesses brisées par la selle en bois. Mes compagnons ne sont pas mieux lotis, mais vraiment je souffre. A la pause, je n’ose à peine descendre de cheval. Les genoux bloqués, je m’écroule à terre. Vu l’allure générale, le pas, je vais peut-être continuer un peu à pied et tirer le cheval. Un peu reposés, nous repartons pour bivouaquer encore près du lac. Cette fois par obligation, il faut de l’eau pour les chevaux. Mais à peine repartis, j’entend un grand bruit, et aperçois Pierre-Marie qui part devant nous au grand galop. Enfin, quand le dis Pierre-Marie, c’est surtout son cheval. Je l’aperçois brièvement qui galope au milieu des arbres, qui sème les sacs ; nous retrouverons même la selle arrachée par les branches. Quelques secondes plus tard, je rejoins Pierre-Marie, à terre, désarçonné par son cheval, qui, ont ne sait quelle mouche l’a piqué, s’est senti un brusque désir d’indépendance. Fort heureusement Pierre-Marie, hormis la frayeur, s’en sort sans une égratignure ; chute également sans dommage pour la caméra dans le sac à dos. Néanmoins, nous ne retrouverons pas le cheval, et notre guide partira deux heures, pour ramener un autre animal et ainsi compenser le départ impromptu de la monture de notre caméraman.
Le trajet de ce jour se terminera à dix-neuf heures trente, au bord du lac comme prévu, dans un calme presque étouffant. Au loin, un ciel noir annonciateur d’averse nous menace, mais nous serons épargnés. A vingt heures quinze, le repas est sur le feu. Entre les projets du lendemain et à venir, je pense à Dominique qui nous a quitté ce matin. A l’aube, nous avons compris que la journée serait différente. Nous ressentons le besoin de ne pas aller trop vite, pour ne pas connaître ce moment trop tôt. Dominique a rangé ses affaires lentement, tandis que nous préparions les nôtres pour une autre destination. Nous nous regardons à peine, et il y a peu de choses à dire. Nous connaissons tous ces moments pénibles où se séparent des gens qui ont vécu des évènements particuliers, des évènements qui créent des liens si forts. Lentement, ses bagages sont chargés dans le camion. Dominique repart avec Onour et Gamba, qui vont démarcher pour nous trouver un bateau pour dans trois jours. Dominique repart avec le compresseur, les bouteilles, sa combinaison, et tout ce matériel qui rend les transferts d’aérogares si agréables ! Mais, ce soir, à la lueur dansante du feu de bois, nous ressassons ce moment que tout le camp a voulu partager. Vers onze heures, Olzii est venu nous convier à partager, une dernière fois, la vodka mongole. Tout le monde est là. La bouteille tourne au-dessus du plateau, les verres se remplissent ; nous sommes tous un peu émus. Olzii remettra à chacun un petit cadeau. Qui un calepin, des timbres, qui une broche du lac Khövsgöl… Mais ici, il n’y a pas de petit cadeau. C’est le cadeau du cœur, celui qui n’a pas de prix. La dernière poignée de main échangée, Dominique monte dans le camion ; un dernier signe de la main, c’est fini. Il ne reste qu’un nuage de poussière, et des souvenirs. C’est l’essentiel de mes pensées ce soir, dans le duvet. C’est probablement l’essentiel de nos pensées à tous. Dans quarante-huit heures, Dominique sera chez lui, à huit mille kilomètres. Il va retrouver les nécessités et contraintes de la vie quotidienne moderne, les pendules à respecter, le bruit, l’agitation. Mais sa vie ne sera peut-être plus jamais la même qu’avant. Il n’oubliera pas. Un jour nouveau arrive, un peu frais, mais le soleil s’est définitivement incrusté dans notre paysage. Pourquoi s’en plaindre ? Pour compléter les péripéties équestres de la veille, ce matin, nous avons perdu un cheval qui a rongé sa longe pendant la nuit. Deux longues heures de recherche son nécessaire pour le récupérer après qu’il se soit, acculé au lac, jeté à l’eau. Pas faciles les chevaux par ici. Le camp replié, nous nous engageons cette fois perpendiculairement au lac, dans l’épaisse forêt, vers un sommet le Kuren Uul, qui culmine à trois mille vingt mètres, et qui fait l’objet d’une croyance particulière. Les uns derrières les autres, nous nous enfonçons dans la forêt, où bizarrement, règne un silence total. Hormis les pas des chevaux, les “tchoo tchoo” sonores de leurs cavaliers, quelques bruits de branches brisées, pas un souffle de vent, pas un chant d’oiseau.
Nous remontons ainsi pendant quelques heures, le lit d’un torrent asséché. Vers quinze heures, nous n’avançons plus guère, le terrain est maintenant trop accidenté pour nos montures. Nous mettons pied à terre. “C’est trop dur pour les chevaux, fait Pierre-Marie, nous n’avançons plus”
-D’accord fais-je, restons-en là avec les chevaux. Bernard approuve :
-“Il est déjà quinze heures, si nous voulons accéder au sommet, chargeons un petit sac et finissons à pied.”
Joignant le geste à la parole, les chevaux sont dessellés, entravés, et vont rester sous la surveillance du guide.
Le chemin, si l’on peut dire, car il n’y a pas la moindre trace, semble facile à déchiffrer. Nous continuons avec Tulga et Olzii à monter le long du torrent à sec. Après une longue montée, les sapins disparaissent et nous continuons dans de gros éboulis, pour après deux heures trente de marche, atteindre le sommet. Un vent glacial nous attrape sur un sommet presque plat, où ne règne que le minéral. Les gens, paysans, guides, les jeunes qui ont bien voulu répondre à nos questions ont été unanimes pour dire que l’eau est l’Elément important de la vie quotidienne et de la Vie en général en Mongolie. L’eau est et restera encore longtemps le centre des préoccupations de la population Mongole. Du fond du lac vient l’origine de la vie ; à tel point qu’un paysan interrogé quelques jours auparavant imaginait un lac à la place du sommet pelé du Kuren Uul. Il habite pourtant à côté, mais n’est jamais monté. Monter ? Mais pourquoi faire ?
Nous ne voyons, du sommet, toutes ces rivières qui se jettent dans le lac. Par contre, en regardant vers le sud, nous apercevons Khatgal, et Khatgal est à l’embouchure du lac, à l’entrée de la seule rivière qui s’en échappe, la rivière Egin Gol, la rivière sacrée. Rivière qui elle-même se jette dans la rivière Selenge, qui alimentera le lac Baïkal. Mais à dix-sept heures trente, il est temps de redescendre. Nous nous perdrons, un peu, lors de cette descente, où nous ne savons exactement quelle brèche, quel goulet nous avons utilisé à la montée. Mais nous retrouverons le guide des chevaux vers dix-neuf heures trente. Après une rapide collation, nous enfourchons nos montures et reprenons le chemin, pour, de nuit, arriver à nouveau au lac, qui permettra à nouveau aux chevaux de s’abreuver. Fourbus, rompus mais heureux, c’est café et thé mongol devant le feu. En regardant les étoiles, nous prenons vraiment conscience de toute cette beauté, de tout ce calme, et nous imaginons Dominique confronté à nouveau avec la vie dite civilisée, avec un détachement et une satisfaction presque honteux.
Lundi 10 septembre
Quand nous réintégrons le camp vers seize heures, Gamba et Onour nous attendent. Je ne sais si nous avons une passagère supplémentaire, mais une chèvre est attachée à un piquet près des gers. Cela ne nous soucie guère, et pourtant !
Après un filet de douche, nous nous sentons des hommes neufs ; neufs mais encore fatigués. Une petite sieste s’impose après ces trois jours, et nous retrouvons vers dix-neuf heures, ce restaurant où nous avons maintenant nos habitudes. Mais ce soir est un jour spécial, Gamba a quarante ans, et tient à nous faire partager ce moment. Il nous invite à nous reposer après le repas, et nous préviendra pour le dessert, qu’il se charge de préparer. Vers vingt-trois heures, Tulga sonne le rappel. Pas très motivée l’équipe ; et si un énorme feu nous attend prés du lac, nous louchons quand même vers nos duvets avec envie. Mais la petite salle est à nouveau en effervescence. Eclairée à la bougie, il y règne une douce ambiance, et nous nous installons tous à nouveau, autour de Gamba qui tient lui-même à nous faire les honneurs de son dessert. Il arrive dans un bidon à lait de vingt litres. Est-ce un dessert liquide ? Point ! Le bidon ouvert, nous allons faire mieux connaissance avec la chèvre attachée au piquet dans l’après-midi, car le dessert, c’est elle ! Préparée comme la marmotte. Sauf que c’est difficile à remplir une chèvre, alors la manœuvre est un peu différente. La chèvre est découpée, placée dans le bidon avec les légumes et les pierres brûlantes, et pour bien mélanger le tout, on roule le bidon par terre. Le résultat est parfaitement identique. Mais comme dessert, j’en connais deux qui auraient préféré tartes aux fraises, gâteau au chocolat et crème anglaise, mais, c’est chèvre bouillie, et il va falloir y passer, n’est ce pas les gars ? La dégustation se déroule malgré tout fort bien. Enfin mieux pour certains, que pour d’autres. Mais cette soirée à quand même quelque chose de magique. Pour honorer Gamba, chacun est tenu d’y aller de sa petite chanson. Et si les chants mongols sont restés parfaitement incompréhensibles pour nous, leur tonalité a mis une touche de grande douceur et de solennité à cette soirée. La vodka sera aussi à l’honneur et même le vin mousseux, ici, si loin ; si loin.

Mardi 11 septembre
Il a bien gelé cette nuit. Nous allons quitter Olzii, Ondrakh et les autres. A midi, l’émotion est à son comble, et la vodka, décidément, est à nouveau de la partie. Mais, en fait rien de plus que les habitudes européennes. La piste jusqu’à Khatgal est dure. Mais c’est à Khatgal que nous attend le canot pneumatique qui doit nous permettre de descendre la rivière sacrée Egin Gol. La négociation pour le canot se passe de l’autre côté du lac, et Gamba semble avoir beaucoup de difficulté à négocier tarif et condition pour ce canot de trois mètres soixante, et qui nous paraît bien petit. Néanmoins, à prix d’or, le canot nous sera livré le lendemain à neuf heures au campement que nous allons à nouveau installer près de la falaise aux taimens, emplacement déjà utilisé le deux septembre. Mais aujourd’hui, depuis Khatgal, nous avons repris la route dans l’autre sens, vers Oulan-Bator. Les cannes sont à nouveau sorties et j’attrape rapidement une truite de cinquante centimètres qui fera notre repas de ce soir avec du riz.
Nous ne savons encore rien des “évènements”.
Nuit agitée, pluvieuse et même orageuse. L’été indien si on peut l’appeler ainsi, semble nous quitter lentement. Les couleurs de l’automne se révèlent maintenant avec plus de force. Bientôt le pays retournera à son isolement glacé et à une sorte d’oubli. Le pays nous pousse, encore gentiment, dehors.
Neuf heures, le canot est livré avec une ponctualité remarquable. Il me semble encore plus petit que la veille. Je me souviens du chargement des kayaks au Spitzberg, et trouve d’étranges similitudes avec la situation du moment. Nous espérons qu’il n’y aura pas de problème sur cette rivière, que nous ne connaissons absolument pas. Pourquoi ? Si nous avons un gonfleur, pas de colle, pas un bout de tissu, de caoutchouc pour réparer. Merveilleux ! Et avec les deux minuscules pagaies en plastique souple, si il y a des rapides, quelques rouleaux, il va y avoir du sport !
Quand il faut y aller, il faut y aller ; Inutile de cauchemarder sur un prochain et probable naufrage. Nous embarquons vers onze heures, sur une rivière à peine agitée, mais au niveau si bas, qu’il faut souvent descendre pour soulager le canot. A nouveau dans le fil du courant, une première et fine averse nous mouille pendant une petite heure. La première depuis dix-sept jours. La piste permet au camion de nous suivre pendant quelques heures le long de l’Egin-Gol, et surveiller que nous ne soyons déjà perdus corps et bien. L’averse passée, c’est un nouvel arrêt pêche vers quatorze heures trente, à nouveau sous un soleil brûlant. Un désastre de plus. Nous accostons après avoir parcouru une vingtaine des soixante kilomètres prévus jusqu’au rendez-vous avec le camion le quinze septembre. La piste s’éloigne maintenant, et le camion avec. Nous sommes totalement seuls jusqu’au quinze septembre au soir, si tout va bien. Le vent s’est levé ce soir, alors que Tulga prépare truite et riz. Pendant ce temps, Bernard et Pierre-Marie rêvent de taimens, taimens encore virtuels pour employer un nouveau langage. Aujourd’hui, la rivière nous a servi des couleurs magiques, mélange de l’orage qui nous suit de près, et des ors de l’automne comme il en existe si peu au monde. Vers vingt heures trente, Pierre-Marie prendra une autre truite ; -“Allez Pierre-Marie, fais-je mi goguenard, mi moqueur, cette fois l’honneur est vraiment sauf !
-Merci Philippe, mais là, toutes mes certitudes viennent de tomber.
-quand à moi, fait Bernard absolument consterné par ses performances, je cultive depuis le départ, une certaine incompatibilité avec l’eau et les poissons. Vivement que je rentre pour retrouver mes repères. Nous sommes tous d’accord.mongolie
C’est au milieu de l’après-midi du treize septembre, au soleil à nouveau revenu, que nous apercevons deux gers à trois cent mètres de la rive. Après avoir accosté, Tulga part en éclaireur pour nous introduire auprès des habitants des lieux. A priori, pas de difficulté. Nous remontons vers le petit replat qui mène à la ger, et sommes invités à entrer. Un couple, des enfants et petits-enfants, surpris de notre équipage ; il est vrai que ce mode de déplacement est peu courant. En dehors de leurs dispositions tout-à-fait naturelles à accueillir les voyageurs, la curiosité n’est pas feinte. Les distractions sont rares par ici. Nous entrons en respectant les règles naturelles de bienséance qui régissent la vie quotidienne des mongols. Sans heurter, ni s’arrêter sur le seuil, nous nous dirigeons vers la gauche où nous nous installons soit sur les sièges mis à notre disposition, ou par terre. Un round d’observation commence. Nous somme aussi intimidés qu’eux, alors que nous connaissons tous notre envie d’échanger. Ces quelques minutes, me permettent de constater l’immuable disposition des lieux. La porte, toujours au sud, le petit autel dans le fond. Posé dessus, un miroir, de photos de famille parfois un peu jaunie ; de chaque côté des meubles joliment peints, et le fourneau au centre. Cette famille dispose de quelques richesses, dont un tracteur et une remorque, moderne, avec des roues, et des pneus en caoutchouc! La femme se lève, remplis un bol, et nous sacrifions, par trois fois au thé mongol. Un petit goût acide, sûr, malgré tout rien à voir avec l’airak. Puis, nous sommes invités à déjeuner. Quatre assiettes fumantes sont déposées devant nous ; et sans réserve, nous dégustons ce délicieux plat mongol à base de pâtes et boulettes de viande. Quelques mots s’échangent avec nos nouveaux amis grâce à Tulga ; l’atmosphère se détend, naturellement. Les enfants jouent par terre avec la mappemonde en plastique gonflée par Bernard. Nous nous rapprochons, pour montrer la France et la Mongolie Pour honorer les visiteurs, tout le monde a sorti les habits du dimanche. Dels pour les adultes, vêtements nouveaux pour les enfants à qui on a brossé les cheveux, posé de jolies barrettes. La coquetterie s’exerce jusqu’ici ! Des visiteurs, c’est un peu la fête, un peu dimanche. Et dans cette ger, il y a même un poste de radio. Il est allumé, et nos amis semblent perplexes devant les paroles qui en sortent. Par nos guides, nous apprenons qu’il y aurait de grandes manifestations aux Etats-Unis, mais sans comprendre la réalité, et l’extrême gravité du message. Mais le temps passe si vite ; vers 22 heures, je vais rejoindre le duvet, pendant que Bernard et Pierre-Marie, vont expérimenter les techniques de pêche locales, techniques qui vont bouleverser à tout jamais leurs théories. Bon j’exagère un peu, mais nous retournons à des méthodes de pêche absolument préhistoriques !
Imaginez une espèce de coupelle métallique au bout d’une perche de deux mètres ; dans ce réceptacle, on dépose tout ce qui peut brûler, en l’occurrence du caoutchouc. Enflammé et tenu à bout de bras au dessus de la rivière, elle permet à un second comparse de scruter l’eau avec une seconde perche, munie, elle, d’un trident métallique sommaire, mais à l’efficacité redoutable. Il faut être vraiment entraîné, pour apercevoir les poissons entre le courant, les reflets de l’eau et du brûlot ; et en plus ça marche ! Devant mes compagnons effarés, les poissons adroitement piqués sortent rapidement de l’eau. Bredouilles, apparemment, les autochtones de connaissent pas. Quand, le lendemain, nous les inviterons à essayer notre matériel, il trouveront tout ça bien compliqué, pour un bien piètre résultat. Néanmoins, ils nous inviterons à partager un nouveau repas de thé, mouton bouilli, pommes de terre et oignons sauvages. La viande est excellente. Ici, pas d’ESB, de farines animales, pas de problèmes de nitrates ; ici rien que du naturel, et tout le monde s’en porte fort bien. Vers treize heures, nous devons remballer le camp, et continuer la descente de cette rivière, à la recherche du taimen. Notre départ est un peu triste, voir presque pathétique sous la pluie, dans notre minuscule canot. Mais un départ, c’est toujours vers autre chose, vers d’autres surprises, d’autres rencontres. Il aura suffit de quelques mots, quelques regards, pour que cet instant passé loin de tout, au milieu de la steppe, reste gravé à tout jamais. Nos chances, avec les kilomètres qui défilent, se réduisent comme peau de chagrin. Ce poisson mythique restera pour mes amis, je le crains, un pur fantasme. Les bons coins à taimens, indiqués lors de rencontres impromptues au bord de la rivière, se révèlent tous déserts.
L’hiver approche ; le vent froid et la pluie se font plus durement sentir. Dans l’après-midi, un pont en bois, nous oblige à accoster. Aussitôt, une douzaine de gamins dépenaillés nous rejoignent et font cercle autour de nous. Le canot est déchargé, et, en quelques voyages, matériel et canot sont de l’autre côté du pont. A nouveau, avec acharnement, les cannes sont à nouveau en service. Bernard, rapidement dégoûté remballe au bout d’une demi heure. Il fait froid, humide et nous contemplons la demi-douzaine de gamins en haillons. Décidément, la grande taille de Bernard surprend et intrigue. Pendant que Pierre-Marie trempe du fil avec l’énergie du désespoir, nous jouons avec les gamins, jusqu’au moment où remontant les bas de pantalons, nous les voyons hurler de rire devant notre poil aux jambes, alors que ces populations sont connues pour être particulièrement imberbes. Et au moment où ils se tordent de rire, devant nos velus mollets, que nous entendons également hurler Pierre-Marie. En fait, il est assez loin de nous, environ quatre-vingt mètres, et de l’autre côté de la rive. Continuant à vociférer bruyamment, nous comprenons rapidement la situation. Un poisson, quel poisson, nous n’en savons rien, mais un gros assurément. Nous courons tous vers lui. Arrivés, nous constatons que son opiniâtreté à mouiller du fil, vient de payer. Un taimen, un vrai, est au bord de l’eau. Ce mythique poisson, objet de tous les désirs depuis la France même, de toutes les convoitises, plus attendus que le Père Noël, que la remontée du Dow Jones, plus désiré qu’une nuit avec Sharon Stone, le taimen est entre les mains de Pierre-Marie. Pas énorme, un mètre, une douzaine de kilos. Mais c’est le poisson qui affole le cœur, et ravale le saumon King au rang de simple sardine. Le contrat taimen est rempli, et il nous restait très peu de temps. La pluie cessant vers dix-neuf heures trente, nous réembarquons avec le fameux poisson entre les pieds. Onour et Gamba nous attendent maintenant un peu plus bas.
La nuit est là, quand nous abordons sur une belle prairie, après un petit défilé, avec, en face, une belle falaise couverte d’une forêt aux couleurs qui augurent d’un hiver proche. A la lumière des lampes frontales, le camp est monté, le taimen est découpé en tranche, les pâtes cuisent, et la bouteille de vin blanc que nous promenons depuis le départ avec l’objectif de ne l’ouvrir que pour un taimen, trône devant nous. Il est vingt-deux heures trente, et c’est la fête devant les énormes tranches de poisson.

15 Septembre
Treize heures trente ; Nous montons dans le canot pour la dernière fois, par un temps frais mais beau à nouveau. Dans quelques kilomètres, nous allons faire la jonction avec le camion, Gamba et Onour, et ce merveilleux voyage sera, presque, terminé. Non seulement il sera terminé, mais c’est en fait pire que ça. C’est quelque chose qui se casse en nous, comme une douleur qui n’a pas de remède, une impuissance à empêcher la fuite du temps.
Toutes les phases de cette opération, comme au Spitzberg, sont couronnées de succès. Depuis le départ, tout nous a sourit avec une chance absolument insolente ; A commencer par la météo. A part pendant quarante-huit heures, il a fait imperturbablement beau. Que ce soit les six jours pour accéder au Khövsgöl ou les plongées. Dame nature nous a également autorisé l’accès au sommet du Küren Uül, 3026 mètres. L’année précédente, un mètre de neige, à la même époque, avait anéanti les espoirs d’accès au sommet d’un groupe de touriste. La truite et le taimen ont été attrapés, le thème de l’eau, les croyances autour de l’eau ont été largement exploitées, la cérémonie chamane est, non pas la cerise sur le gâteau, mais le bon gros kilo de cerises pour bien recouvrir tout le gâteau.
Oh, il y aura encore quelques péripéties avant de rentrer à Oulan-Bator, mais rien de bien sérieux. Bien sûr, les pompes à essence seront parfois vides sur notre route. Sept cent kilomètres avec vingt litres, c’est dur. Gamba nous aura quitté, pour organiser notre retour dans la capitale, notre hébergement, et surtout, surtout devra organiser notre passage à l’aéroport, car nous sommes, légèrement en surcharge avec les bagages. La routine. Nous profiterons de notre retour à Khatgal et rendre le canot, pour utiliser les installations sanitaires de l’hôtel. “Blue Pearl”. Un petit hôtel désuet, modeste, de trois ou quatre chambres, aux allures de far west, mais une petite douche, que rêver de mieux. Nous commandons la douche, en même temps qu’un repas. A cette saison, il n’y a personne. Un peu de visite, un peu de commerce, c’est aussi un peu d’animation. Nous flânons tranquillement, au soleil, sur la terrasse, assis sur les bancs, accoudés aux tables quand on nous annonce que la douche est prête. Heureusement que nous ne sommes pas nombreux, car c’est chacun son tour. Quand arrive mon tour, je comprends le sourire en coin de mes amis qui, eux, en sortent. Je suis invité à pénétrer dans l’hôtel par un long et large couloir où les fils électriques parcourent le plafond dans le plus grande fantaisie. Je tourne à gauche dans une grande pièce carrelée où se trouvent deux douches, aux planches mal jointes, montant jusqu’à un mètre quatre-vingt du sol. Ici, c’est suffisant. Bernard pouvait ainsi se laver et surveiller les alentours ! Mais au moins, ce sont de grandes douches, deux mètres sur deux. Au sol, un petit caillebotis de trente centimètres de côté. En levant les yeux, j’aperçois différents tuyaux qui courent au-dessus de ma tête, dont un, qui a déclaré un incendie dans le plafond. Un jeune garçon m’explique comment ouvrir et fermer l’eau avec une pince, puisqu’il n’y a pas de robinet. Puis il sort, avec la pince, ne me laissant que les dents pour manœuvrer le bout de métal. Déshabillé, je m’aventure précautionneusement sous la pomme de douche, me demandant ce qui allait en sortir. Oh miracle ! C’est de l’eau, chaude. Un filet d’eau, je dirai comme d’habitude, mais ininterrompu et ma fois fort agréable. Je dois simplement faire attention à la tige métallique de trente centimètre qui sort du mur à hauteur de mes yeux.
Tout le monde passé à la douche, c’est Bernard qui régale au restaurant. Les “boozes” sont à nouveau excellentes, et nous honorons ce repas qui nous coûtera pour six personnes, sept mille togrits, ou sept dollars, ou cinquante francs. C’est à Möron, que nous comprendrons le sens exact du message radio entendu quelques jours plus tôt, quand nos amis parlaient de grandes manifestations aux Etats-Unis.Un touriste fraîchement débarqué, nous annonce la réalité des évènements survenus le onze septembre, nouvelle qui nous laisse pétrifiés. A quelques jours de notre embarquement, nous ne savons, d’une part, quelle attitude adopter, et ensuite quelles répercussions ces dramatiques nouvelles, vont avoir sur notre retour, si retour n’est pas un mot à éviter. Nous reprendrons quand même la piste vers Oulan-Bator, que nous atteindrons sans encombre, trois jours plus tard, après de nouvelles rencontres, après avoir croisé un loup sur la piste.
Nous sentons un net regain des températures, les montagnes, le lac Khövsgöl, inke la chamane, Olzii le gardien du camp et tous nos amis, sont maintenant bien loin.Il fait encore beau et frais, tellement que je crois le temps arrêté. Ce n’est pas le cas. Nous allons encore, aujourd’hui, nous remplir les yeux de ces collines, de ces immenses étendues, où dans chaque tache blanche, la vie est présente, et suis son cours, immuable, depuis des millénaires.
Ce soir, nous serons à Oulan-Bator. Car nous devions établir notre dernier campement à quelques kilomètres de la capitale. Mais Tulga a une autre idée. Il souhaite nous inviter chez ses parents, nous présenter sa famille. Sauf que nous ressemblons à des hommes… des bois. Mais son insistance a raison de nos réticences.Et nous nous retrouvons, en ville à nouveau, pour quelques heures qui vous nous paraître bien courtes.A l’approche de la banlieue, le bitume disparaît pour la terre battue. La maison des parents de Tulga est une maison récente, moderne, mais sans eau courante dans la salle de bain, et aux toilettes au fond du jardin. Malgré ces menus détails, nous sommes parfaitement reçus, et l’étage nous est alloué pour ranger notre matériel et passer la nuit dans nos duvets, sur les tapis, dans une pièce carrée, en dur. Comment ne pas regretter la tente, que l’on ouvre le matin, sur l’infini. Je me souviens d’herbe qui ondule jusqu’à l’horizon, comme à l’aube du monde. Je me souviens de l’eau qui chauffe avec son panache de vapeur dans le matin frais, le thé brûlant que l’on boit à petites gorgées, en pensant à l’inconnu et au mystère de la journée qui s’ouvre à nous. Comment ne pas être bouleversé par la magie qui se dégage de cet immense pays, par la beauté des paysages et plus encore par la volonté de ce peuple de perpétuer des traditions millénaires. Cet étrange voyage se termine devant le bouddha géant du temple de Janraïseg du monastère de Gandan. Ce gigantesque bouddha de plus de vingt-cinq mètres de haut, a été détruit par la Russie dans les années 1930. Malgré tout, il a été reconstruit, et la vie suit son cours au monastère de Gandan, et les activités religieuses ont repris.De nombreux temples se dressent encore autour de ce site mythique. Si celui-ci a été édifié pour célébrer la fin de la domination mandchoue , d’autres monuments témoignent de l’histoire, mouvementée de la Mongolie, mais il en est hélas ainsi, partout dans le monde.C’est l’image des éleveurs, de leur hospitalité, de leur ouverture, de leur profond respect pour autrui, pour la nature, qui restera le plus profondément marquée.
Un voyage entre le moyen-âge et la préhistoire, presque intemporel, qui une fois de plus, une fois rentré, me paraîtra presque irréel. Il y a quelques mois, nous parcourions, plaines et montagnes lacs et rivières, à pied, à cheval, en canot ; sur l’eau et sous l’eau, l’eau sacrée des Mongols.

Texte : Philippe Beaumois
Illustrations : Anne-Sophie Cord’Homme

Documentaire Mongolie