Bolivie

Les Dieux de l’Altiplano.

A plus de 4 000 m d’altitude, l’Altiplano bolivien et son célèbre lac TICACA ont été le berceau de civilisations pré-colombiennes prestigieuses. La recherche des croyances et des légendes ancestrales nous conduit à découvrir une nature éblouissante, source de divinités, et une population accueillante qui vénère toujours les Dieux de l’Altiplano…

Film de cinq minutes extrait du long métrage

Galerie Photo

Carnet de bord

Rédaction: Philippe Beaumois

A plus de 4 000 m d’altitude, l’Altiplano bolivien et son célèbre lac TICACA ont été le berceau de civilisations pré-colombiennes prestigieuses. La recherche des croyances et des légendes ancestrales nous conduit à découvrir une nature éblouissante, source de divinités, et une population accueillante qui vénère toujours les Dieux de l’Altiplano…
Cinq heures du matin. Nous transportons péniblement nos bagages dans les couloirs encore sombres et silencieux de l’hôtel NAIRA, essoufflés après avoir descendu deux malheureux étages ; la fraîcheur de la rue nous enveloppe et si l’heure est un peu matinale, la rue est étonnamment silencieuse pour une capitale. L’énorme 4×4 rouge et blanc attend là, tapi dans l’ombre, le long du trottoir ; le coffre béant avale sacs, tentes, bidons, nourriture et cartons divers pour un mois d’expédition. Sur la galerie s’entassent 200 litres d’eau, car l’eau dans la région est une source (si j’ose dire !) d’embarras gastriques sérieux pour employer un vocabulaire décent (nous en ferons l’amère expérience). Prennent aussi place sur le toit 400 litres d’essence, les pièces de rechange diverses, amortisseurs, roues de secours, lames de ressort et de quoi (tenter) de réparer un véhicule qui a vu le jour il y a une vingtaine d’années et qui va allègrement sur son dixième tour de la terre par des routes dont je tairai, par respect, l’état. Mario notre chauffeur, brun bien sûr, le teint cuivré et la moustache de Pancho Villa, et qui sera notre compagnon de fortune et d’infortune, ferme le coffre. Il va partager notre aventure pendant tout ce mois de juin et pendant les 6000 kilomètres de notre périple à travers ce pays deux fois grand comme la France, soit environ 1300 kilomètres d’est en ouest et 1500 kilomètres du nord au sud, et peuplé d’à peine huit millions d’habitants, dont 50 à 60 % d’indiens Aymara ou Quechua. Pierre-Marie monte à bord, Bernard, Pauline et moi-même prenons place sur la deuxième banquette. Pauline, la compagne de Bernard qui nous accompagne pendant trois semaines, va faire preuve d’un grand courage, de beaucoup de volonté et aussi d’une imperturbable bonne humeur durant cette période, supportant avec nous l’inquiétude, l’isolement, le froid mordant des hauts plateaux, le tout dans un confort pour le moins précaire, et avec une alimentation aussi « légère que spéciale ». La troisième banquette est encombrée elle, de sacs de nourriture, de riz, pâtes, conserves en tout genre, venus pour partie de France. Et nous nous installons silencieusement, conscients de la portée de cette nouvelle aventure. Nous claquons les portières, le v8 Chevrolet rouge et blanc s’ébroue et vamos, nous quittons à l’aube naissante « calle Sagarnaga » et ses pavés luisants. Nous sommes au fond d’une immense cuvette, à 3632 mètres d’altitude et nous remontons une gigantesque quatre voies, encore peu encombrée et quelques kilomètres plus loin et 400 mètres plus haut, nous quittons La Paz, capitale financière et industrielle d’un pays dont nous allons découvrir l’éblouissante beauté et la révoltante pauvreté. Pendant ce temps, comme vous le savez tous, SUCRE joue le rôle de capitale administrative, du haut de ses cent mille habitants. Pourquoi SUCRE ? C’est simplement le nom du général (Antonio José de Sucre) qui avec Simon BOLIVAR, libérera la Bolivie, (après l’avoir fait pour le Vénézuéla, la Colombie et le Pérou), et en deviendront les premiers présidents. La Bolivie connaîtra donc une histoire mouvementée. Pour preuve, 191 gouvernements se sont succédés à la tête du pays jusqu’à aujourd’hui.
La Paz, un million cinq cent mille habitants regroupés dans cette immense cuvette, à l’abri du terrible climat de l’altiplano, et surveillée par l’Illimani du haut de ses 6402 mètres. Ici, ce sont les gens riches qui habitent dans le fond de la cuvette, à 3600 mètres quand même. Plus vous montez le long des pentes, plus vous êtes pauvres, et plus vous êtes exposés aux rudes vents qui vous guettent, et soumis à 4000 mètres, comme si cela ne suffisait pas, à la pauvreté de l’air ambiant. A La Paz, nombre d’enfants, qui habitent les plus hautes rues du monde, sont abandonnés et survivent de « petits boulots » : cireurs de chaussures, vendeurs de bonbons, ou annonceurs des destination des bus. Nous sommes dans le pays le plus pauvre d’Amérique du sud. 80% de la population vit en deçà du seuil de pauvreté, et une famille d’El Alto gagne en moyenne 30 dollars par mois, soit 10% de ses besoins élémentaires. La Bolivie, puisque c’est de ce pays dont nous parlons, est la république la plus haute et la plus enfermée d’Amérique du sud. C’est dans ce pays que la Cordillère des Andes est la plus large. Et c’est entre la Cordillère Royale et la Cordillère occidentale, sur cet Altiplano qui n’a rien de plat, que va se dérouler notre aventure, à la recherche de croyances ancestrales encore extrêmement vivaces, et au contact d’une population, à peu de chose près vous le lirez bientôt, extrêmement accueillante.

A l’entrée du rigoureux hiver austral, nous descendrons vers le parc Sajama, avec le volcan du même nom, le plus haut de Bolivie (6542 m.). Nous camperons près des sources chaudes de Khala Choco. Nous descendrons ensuite vers le Salar de Coipasa, et l’immense salar d’Uyuni, la plus grande surface plane du globe, immortalisée par les plus grands photographes du monde, et même photographiée de l’espace. Nous tenterons de descendre encore vers l’étonnante Laguna Colorada et ses flamants roses ; pour atteindre ensuite la Laguna Verde, dans cette surprenante région que l’on appelle le Sud Lipez. Mais nous passerons d’abord auprès des geysers de Sol de Mañana à 4850 mètres. Si par chance l’aventure peut se poursuivre, nous traverserons le désert de Siloli et le désert de Dali et ses étranges rochers, pour enfin atteindre le Volcan Licancabur ( 5960 mètres) que nous tenterons de gravir, et qui fait frontière avec le Chili et le désert d’Atacama. Au retour, si nous sommes toujours en vie, nous descendrons rendre visite au Tio, le dieu des mineurs au fond de la mine Rosario, la plus dure des mines d’argent de Potosi, où les mineurs ne survivent que grâce à la feuille de coca, dans des conditions de travail épouvantables. Nous tenterons de regagner quelques degrés de température en remontant vers Cochabamba, le lac Titicaca, Copacabana et Tihuanaco pour les cérémonies du solstice d’hiver.Mais nous n’en sommes pas là. Au sortir de ce trou gigantesque, nous pénétrons dans El Alto, la banlieue misérable et poussiéreuse de La Paz. Les construction d’adobe, la terre locale mélangée de paille, qui mesurent à peine plus de trois mètres sur quatre, et très basses pour nous, peut-être deux mètres, accueillent nombre de familles dans un dénuement presque total. Pourquoi presque total ? parce qu’un peu plus loin, ce ne sont même plus des construction malgré tout en dur qui persistent, mais de simples bâches en plastique, tendues sur une armature en bois, qui servent d’habitation. Le choc avait déjà été rude hier dès la sortie de l’aéroport, dans une clarté et une luminosité d’une exceptionnelle dureté ; mais ces premières heures dans l’hémisphère sud laissent déjà des traces indélébiles. Nous ne sommes pas loin du lac TITICACA, environ une trentaine de kilomètres, mais les évènements que je vais maintenant vous conter, vont bousculer nos plans et nous mettre dans une situation inquiétante, dès les premières heures et les premiers kilomètres de ce voyage.

Et en ce moment, la situation politique, comme nous vous le disions plus haut, n’est pas merveilleuse, et les renseignements pris la veille ne vont en rien nous rassurer. La situation est plutôt explosive, et l’insurrection guette. Dès les premiers kilomètres, les traces des évènements qui déchirent le pays, se dressent devant nous. Des barrages de rochers amoncelés sur la route, tentent d’isoler La Paz de tout trafic. De loin en loin, les nuages noirs des pneus qui brûlent nous annoncent de nouveaux barrages de pierres, et un comité d’accueil, pas très accueillant. La seule portion de route que nous empruntons avant les pistes du chaco, est déjà bien compliquée à gérer. Le soleil se lève à peine en ce mardi 31 mai et déjà les piétons traversent la route à quatre voies sans autre précaution, les innombrables chiens errants font de même, surtout à notre approche ; quand aux cyclistes, ils roulent vers nous, mais sur la même voie ! Alors un obstacle, un barrage de plus ou de moins ! Mais malgré tout, c’est quand même l’angoisse qui domine. Mario sait que nous partons dans des conditions qui vont sérieusement compliquer le voyage. Nous arrivons en sortant de la route, à contourner ainsi une dizaine de barrages. Il n’en est pas de même pour de nombreux poids lourds, pour lesquels sortir de la route est interdit. Quand soudain, au milieu d’un petit village, nous sommes brusquement encerclés par une trentaine de villageois, des « campésinos » dit-on là-bas, armés non seulement d’intentions que nous devinons belliqueuses, mais aussi de bâtons et de barres de fer. Nous sommes promptement entourés et Mario est tiré de force hors du véhicule, pris d’assaut par ces hommes accablés de colère et de pauvreté, et dont le seul défaut est de vouloir partager, un tout petit peu, les richesses du pays. Ils tentent, sans insister plus, d’ouvrir nos portières qui, verrouillées, résistent. Des grappes d’hommes s’accro-chent à la galerie, montent sur le toit, s’agrippent à la roue de secours. Nous sommes « invités » à rejoindre à quelques centaines de mètres, le gros de la troupe, soit environ trois cent personnes, qui nous encerclent immédiatement. S’ils veulent ouvrir les portières, ils vont les ouvrir, c’est sûr. L’angoisse est totale, nous sommes partis depuis trois heures et le voyage est peut-être déjà terminé. Ils peuvent nous dépouiller, détruire la caméra, dans le meilleur des cas, jusqu’à des extrémités que nous n’osons imaginer. Pour le premier voyage de Pauline avec Nature Eau Scope, c’est pour le moins, réussi. Mario part avec un groupe et tente de parlementer ; pendant ce temps, des hommes à la mine patibulaire tournent autour du véhicule, discutent, s’énervent ; certains ont des idées que nous ne souhaitons pas voir mises en œuvre. D’autres, éméchés, titubent déjà. Et l’on connaît les résultats de ces phénomènes que l’on appelle « hystérie collective », et les actes accomplis par des hommes en groupe, dont ils n’auraient, seul, même pas l’idée. Certains ont franchi d’autres limites et sont étendus au sol, totalement ivres, immobiles et en plein soleil. Nous n’osons même pas entrouvrir les glaces pour rafraîchir la voiture, car il règne une chaleur d’étuve dans ce véhicule où nous sommes confinés pour une durée inconnue, mais encore vivant. Il y a trois heures que nous sommes partis !

Mario a disparu, englouti par la foule maintenant presque silencieuse. Des femmes assises dans la poussière, discutent. Les hommes font de même en regardant parfois dans notre direction. Pierre-Marie tente, en espagnol, de leur faire comprendre que nous connaissons leur combat, Simon Bolivar étant venu lui-même en France chercher un « modèle » de révolution. Ces quelques mots vont juste en faire vaciller quelques uns, parmi les moins motivés.
10h00. Rien n’a bougé, sauf le thermomètre qui monte en même temps que le soleil. Tout reste immobile, sauf quelques lamas qui passent à cinq mètres.

12h30. Un mouvement se dessine ; nous apercevons Mario, apparemment en bonne santé, se dirigeant vers nous. Ouf, enfin un signe. Lentement, il s’installe au volant du Chevrolet et lance le moteur. Lentement, au ralenti, il s’engage entre les groupes, dont certains sont encore franchement hostiles. Lentement, lentement, nous nous extirpons de la foule exactement comme la voiture de Rock Hudson, de la cour de la maison dans le film « les Oiseaux » d’Alfred Hitchcock. Cette vision me suit encore aujourd’hui. Je n’oublierai jamais, mes compa-gnons non plus, ces heures d’angoisse. Toujours sur les pistes maintenant pour éviter les routes, nous nous prenons à sourire à cette mésaventure, et respirer un peu profondément de soulagement et aussi pour compenser le manque d’air permanent. Les maux de têtes nous assaillent toujours et dureront à peu près une bonne semaine pour tout le monde. Nous saluons Mario, dont les intelligentes tractations, nous ont permis de repartir. Il nous sortira de bien d’autres mauvais pas. Les yeux bleus de Pauline ont retrouvé leur gaîté, et nous autres, les hommes, nous tentons de faire bonne figure. Quelques kilomètres plus loin, nous embarquons un auto-stoppeur ; après tout, montrons-nous courtois et fair-play. Il s’installe sur le toit. Je n’ose avouer qu’en dehors de lui rendre service, il peut nous servir. De passeport, et puis pourquoi pas d’otage lui aussi, de monnaie d’échange, on peut aussi le vendre contre de l’essence, des lamas… Non je plaisante ! Il est bien content d’économiser quelques kilomètres qu’il n’aura pas à faire à pied. Notre passager libéré, nous continuons notre route sous un soleil ardent et un ciel azuréen dirait un écrivain de talent. Mais si je ne suis pas encore celui-ci, cela pourrait venir. Alors dépêchez vous d’acheter, avant que ma cote à la Bourse ne monte très vite, ou que ne je rentre à l’Académie Française ; vous pourrez ainsi spéculer avec mes œuvres dans quelques années. Merci.

Après un repas froid pris aux alentours de 14h00 à l’arrière du véhicule, nous nous dirigeons vers une nouvelle difficulté. Devant nous une rivière, large la rivière, très large, peut-être deux cent mètres. Mais qu’importe, il y a un pont devant. Nous empruntons une rampe de terre qui doit nous élever jusqu’au pont et nous permettre de traverser. Las, en haut de la rampe de terre, le tablier du pont est encore quatre mètres au-dessus de nous. Vous avez essayé vous de monter un 4×4 Chevrolet avec son huit cylindres, son chargement, à quatre mètres au dessus du sol ? Ben nous non plus.

Nous redescendons la rampe en marche arrière pour examiner les environs. Bof, de toute façon, le pont, il s’arrête au milieu de la rivière. Nous envisageons la possibilité de remonter une des deux rives à la recherche d’un autre pont. Mais les ponts ici, ce n’est pas comme les rond-point en France, il n’y en a pas un tous les trente mètres. Mais qu’apercevons nous de l’autre côté ? Des silhouettes qui s’agitent, des gens qui voient le camion, et nous en train de faire des aller et retour à pied. A force de sifflets et de grands gestes, ils finissent par s’installer dans des sortes de barques, et à la force des bras, avec des perches, venir nous rejoindre sur notre rive. Quatre hommes, deux barques, c’est déjà un début. Commencent alors des palabres entre nos visiteurs et Mario. Moyennant une somme fort modeste, ils envisagent, (moi je dirai ils rêvent !), de faire monter le 4×4 sur une des barques, et nous sur l’autre. Sauf que j’ai vraiment l’impression que le camion, il est plus grand que la barque. Non sans une certaine appréhension, le camion s’engage sur la frêle embarcation que nous retenons contre la berge à la force de nos bras. Les roues avant s’engagent, le plat-bord de la barque arrive au ras de l’eau. Pas bon le plan. Mais que ne feraient-ils pas pour gagner quelques sous, quitte à couler notre engin, et notre expédition avec. Lentement (allez je vous refais le coup du film), comme dans le « Salaire de la Peur », centimètre par centimètre, le camion avance vers l’avant, même si j’ai la sensation que les roues avant toucheront la proue, avant que les roues arrières soient embarquées. Nous suivons les évènements dans un silence de mort. Finalement, il est rentré, le camion ; mais lentement l’eau s’infiltre, et va, sans l’ombre d’un doute emplir la barque et envoyer le tout par le fond.
Rapidement, nous tirons à nouveau vers le bord, la barque qui ne s’était éloignée du bord que d’un mètre. Rapidement, tout le monde se met au boulot : il faut décharger le camion. Nous sommes déjà essoufflés avant de commencer, et pourtant il faut vider l’arrière du camion avec les tentes, les sacs de nourriture, le toit avec les bidons de 80 litres d’essence, les packs d’eau, pour soulager le camion d’une demi tonne. Nous terminons exténués. Alors dans un équilibre encore bien fragile à notre goût, l’embarcation s’engage, à la force des bras, contre le courant, dans la traversée des deux cent mètres qui nous séparent de l’autre rive. Montés dans l’autre bateau, nous n’en menons pas large. Galilée avait dit : « et pourtant elle tourne ». Pour parodier cette belle phrase, nous pouvons annoncer : « et pourtant, elle flotte ! » Nous atteindrons l’autre rive sans encombre malgré tout. Recharger le camion nous prendra encore une heure, avant de reprendre la piste poussiéreuse pour éviter de nouveaux barrages, qui nous mènera vers 17h00 au village de CURAHUARA.

Nous arrivons un peu tard, il fait déjà bien sombre, dans la magnifique chapelle du 16ème siècle, faite d’adobe et couverte de chaume. L’intérieur est tellement magnifique de fresques d’animaux, de scènes bibliques, qu’elle est surnommée la « chapelle Sixtine de l’altiplano ». Ce sera une des rares sorties de caméra pour cette journée. Journée tellement éprouvante, que nous nous installons, pour un euro chacun, chez l’habitant pour la nuit. Mario nous trouve deux chambres, celle que je partage avec Pierre-Marie contient deux lits dans une pièce de 2.5 mètres sur 3 mètres. Les matelas sont remplis de paille ; il n’y a pas d’armoire, pas de chaise, pas de lumière, la porte ferme à peine. Comme il gèle déjà, je vous laisse imaginer la suite. Les toilettes sont installées entre trois murs, elles ne sont pas couvertes. Le quatrième pan, ouvert, permet l’installation. Pour indiquer que c’est occupé, une fois installé, vous prenez une demi tôle ondulée que vous placez en travers. La tôle en travers : c’est occupé, pas de tôle : c’est libre, simple ! Il n’y a pas de chasse d’eau non plus, de toute façon l’eau du seau qui remplace la chasse est gelée. Comme la cuvette est uniformément marron – grise, il faudra se retenir.
Une petite pièce avec une table et quatre chaises, nous est attribuée pour dîner. Nous installons le réchaud à alcool pour faire chauffer une soupe, et nous dînons à la lueur blafarde d’une ampoule de 15 watts. Ereintés, soumis aux maux de tête, (le soroche, ou mal des montagnes), nous nous écroulons. Il ne s’est pas passé 24 heures.

Mercredi 1er juin.

06h30. On ne se lève pas trop tôt quand même ! Il a bien gelé cette nuit. Bernard lave les couverts du petit déjeuner, qui gèlent avant que j’aie eu le temps de les essuyer. Quelle vie. Dehors, Mario a préparé le véhicule. Et chaque jour de ce voyage, le camion sera nettoyé à l’intérieur (banquettes et moquettes balayées) et dépoussiéré à l’extérieur. C’est que nous nous sentons bien dans ce camion. Il faut dire que les sièges de velours rouge, ainsi que la moquette de la même couleur, le rendent agréable, même si, bien sûr, il manque quelques accessoires comme le compteur de vitesse, par exemple, et surtout le chauffage. Il nous manquera cruellement bientôt, quand les températures oscilleront vers les moins 15 degrés entre 18h00, dès que le soleil disparaît, jusqu’à 09h00 le lendemain matin. Le problème supplémentaire est que les bouteilles d’eau, celles qui sont à l’intérieur du camion, ne dégèleront plus même pendant la journée. Le soleil sera toujours là, mais le froid aussi. N’oubliez pas qu’en juin nous sommes à la fin du printemps dans l’hémisphère nord, c’est donc le début de l’hiver ici ; CQFD.
C’est encore sur une route nationale (Arica-La Paz), que nous nous dirigeons vers le parc Sajama. C’est sur cette route, que nous franchirons sans encombre l’altitude jamais atteinte pour nous de 4200 mètres. Aujourd’hui, nous roulons sur un ruban presque rectiligne, qui ondule dans la « puna » cette espèce de plaine herbeuse. De nombreux lamas, cousins des chameaux, occupent le terrain, avec en toile de fond le Sajama et son magni-fique dôme de neige et de glace, qui nous toise de ses 6542 mètres. Mais c’est l’eau, qui brusquement apparaît, sous un pont. Vous connaissez mes compagnons, non ? Je vous explique. Eau, cela pourrait rimer avec râteau, bateau, ou radeau. Mais non pas du tout ; ici eau rime avec poisson. Je sais pour la rime, ça ne va pas bien. Mais pour dégainer la gaule plus vite que leur ombre, Bernard et Pierre-Marie, ils en connaissent un rayon. Ce qui fait que vers les 11h00, nous nous retrouvons au bord d’une magnifique rivière, un soleil radieux nous distillant ses bienfaits. Quelques lamas broutent un peu plus loin, et c’est un moment magnifique. Surtout quand les truites se mettent à sortir de l’eau à la vitesse d’une boule de flipper, de l’éclair, d’une rafale de mitraillette. (Choisissez votre version) merci. Elles sont vidées, lavées et mises de côté pour ce soir. Puis, après un peu de repos, souvenez-vous que la journée d’hier fût plutôt mouvementée, et le réveil précoce, nous repartons tranquillement vers le village de Sajama, ses rues attrayantes, bordées d’alojamientos (auberges) bien pittoresques, son parc, son sommet, ses lamas, vigognes et nandous. A l’entrée du village, nous réglons notre écot, et nous aventurons dans ce parc qui est le premier objectif de ce voyage. Le parc Sajama, 80 000 hectares, créé en 1945, devait protéger l’immense volcan Nevado Sajama, et sa faune. Malgré toutes les précautions, le puma a quasi disparu, comme les viscaches, sortes de gros lapins avec les pattes arrières comme les kangourous ; tiens ! On n’en a pas mangé de ceux-là ! Tant pis. Ont aussi disparus les guanacos, et presque disparues aussi, les si jolies et si gracieuses vigognes. Leur laine était si fine, si recherchée, qu’elle était propriété exclusive des empereurs ! Néanmoins il en persiste quelques exemplaires, dont nous aurons la chance de croiser la route. A quelques kilomètres, se trouvent les sources chaudes et les geysers du parc. C’est à cet endroit que nous allons poser le camp. Il fait déjà bien frais. Les trois tentes sont installées près des mares chaudes, dans l’espoir bien vain de profiter de leur chaleur. Nous tenterons même d’utiliser l’une d’elles pour cuire des œufs ; des œufs qui deux heures après, ne seront ni durs, ni même mollets, mais cela fera l’affaire quand même, les truites venant garnir agréablement le repas du soir, pris auprès d’un feu, où nous nous serrons, car le vent vif et glacial, n’encourage pas à jouer les boy-scouts et traîner dehors. Le repas terminé dans le noir, et le feu éteint, nous nous jetons dans les duvets.

Jeudi 2 juin.

Nous remballons dans un froid piquant. Si j’osais je dirai qu’il a bien gelé cette nuit, mais j’ai peur que cela ne devienne lassant. Il serait alors judicieux, pour ne pas me répéter, que vous commenciez chaque journée par : il a gelé. Merci. Quand il ne gèlera plus, ce n’est pas demain, je vous préviendrais. En attendant, remballer prend un temps énorme, pas une affaire. Pourtant, et vous m’éviterez le coup des chevilles qui enflent, nous sommes très expérimentés (remarquez l’extrême modestie de l’auteur) ; après le Spiztberg, la Mongolie, bien d’autres aventures et bien d’autres bivouacs, on sait monter et démonter un camp. Et pourtant, c’est long. Nous ne le savons pas encore, mais les nuits chez l’habitant seront maintenant de mise, avec pour un coût fort modeste, l’occasion de rencontres, l’occasion aussi de diminuer et simplifier le boulot ; même si nos hébergements, aussi modestes que leur coût, mettrons l’électricité, l’eau courante, le chauffage et les toilettes au niveau de l’inaccessible. Nous reprenons notre route, qui va faire le tour du Nevado Sajama, et nous faire rencontrer Don Sévéro. Mais avant, des sources chaudes nous sont indiquées. Vers 10h00, dans une plaine couverte de givre et de souffre, nous découvrons ces sources fumantes. Reste à découvrir à quelle température va être le bain. Si on commençait par la main. Prudemment nous avançons les doigts vers l’eau, et établissons un contact physique. Bon, très bon. Il faut que l’on se retienne pour ne pas plonger avant d’être déshabillés. Et au milieu de cette plaine où subsiste des plaques de glace, au milieu des lamas (ah, je ne vous ai pas dit : c’est pourri de lamas dans le coin), et au milieu des majestueux sommets enneigés qui entourent le Nevado Sajama, nous nous glissons tous les quatre avec délice dans une eau à environ 40 degrés, et c’est le bonheur. Nous pataugeons sans retenue dans cette mare fumante à l’odeur d’œuf pourri, dont le fond délicieusement boueux glisse suavement entre les doigts de pieds. Nous en profitons pour faire une toilette sérieuse quand, venant d’on ne sait où, une famille bolivienne arrive au bord de notre piscine. Homme, femme et enfants largement aussi surpris que nous. C’est presque un sketch de la « caméra invisible ». Les intrus, dans l’eau, les autochtones au bord de l’eau, s’inter-rogeant sur la réalité de notre présence, et nous, nous interrogeant sur la réalité de leurs intentions. Nous nous observons quelques minutes ; puis comme nous ne sommes pas décidés à en sortir, la famille se décide à y entrer. Cette décision prise, la famille se déshabille avec cette forme de pudeur qu’ont les étrangers entre eux, et se glissent également dans l’eau. Chacun dans son camp, nous n’osons bouger. Vous imaginez la scène ? Nous, d’un côté, encore blancs comme des lavabos, et à trois mètres, ces boliviens grillés par le soleil, le visage buriné par le climat si difficile, au milieu d’un cirque de mon-tagnes enneigées et des lamas qui paissent à quelques mètres. Surréaliste. Et pourtant c’est vrai. Nous cèderons pourtant la place, remontant sur le bord pour se sécher et se rhabiller. Mais nous nous sommes vraiment regardés dans les yeux ; n’y brillaient que la curiosité et l’envie d’échanger. Cela ne se fera qu’un peu plus tard, chez Don Sévéro, un homme très connu qui entretient une ferme un peu plus loin, une ferme de lamas bien sûr. Je vous l’ai déjà dit, c’est pourri de lamas par ici ; Nous y arriverons en début d’après-midi. Le camion s’arrête dans un nuage de poussière devant des bâtiments de petite taille, tout en longueur, construits en torchis, couverts de tôles. Nous descendons, les chiens nous accueillent. Au milieu de la cour, à genou, une femme le chapeau melon sur la tête, tisse une toile sur un appareil rudimentaire. Notre arrivée secoue la torpeur de ce bel après-midi. Des adolescents accourent, et en nous voyant se précipitent dans la maison pour en revenir avec une couverture qu’ils posent sur un banc. Ce n’est pas une invitation çà ? Bien nous en prend, car nous passerons un magnifique moment avec Don Sévéro et sa famille, qui accepteront de se prêter gentiment aux besoins de la caméra, qui immortalisera le travail ingrat de ces gens. Mais rendez-vous est pris pour le lendemain, nous vous parlerons de la Pachamama. Pour l’instant, nous repre-nons la route jusqu’à Tomarapi où nous serons proposées deux chambres de deux personnes à 50 dollars l’une. Là, il y a un problème. Mais après leur avoir appris avec l’intervention de Mario que nous n’étions pas américains, nous nous mettons d’accord pour une chambre pour quatre pour 62 dollars. Pour ce prix, nous avons droit au chauffage, un radiateur à bain d’huile, à la douche, très mince la douche, le repas du soir et le petit-déjeuner, quand même ! Un luxe inhabituel que nous ne reverrons pas avant longtemps.

Vendredi 3 juin.

Don Sévéro, sa femme et ses enfants nous attendent. A notre deuxième arrivée, tout le monde s’est mis sur son « 31 ». Les vêtements du dimanche sont de sortie, Don Sévéro a revêtu son plus beau poncho, le chullos (le bonnet bolivien à oreilles), sa femme porte quelques bijoux. Installés tous les quatre sur le même banc qu’hier, nous laissons la glace se briser lentement entre nos deux peuples, et nous l’écoutons silencieusement :
-« Ici, nous élevons 120 alpagas et 200 lamas. Malheu-reusement, les pumas en tuent tous les ans, parfois de 4 à 8, parfois plus, de 15 à 20 (pour information, non remboursés par un fond d’indemnisation quelconque, ou n’importe quel autre ministère). Mais nous aimons cette nature et la Pachamama, la Terre-Mère que nous ado-rons. Elle favorise les récoltes et nous accorde parfois la richesse ».
Pour nous, elle aime surtout la coca, l’alcool et le sang des lamas. Mais pour les « campésinos », la vie est dure ; sacrifier un lama à chaque fois que l’on doit construire un bâtiment, coûte trop cher. Aussi, bien souvent, se contente-t-on d’enterrer un fœtus de ce même animal. Soit dit en passant, ces populations font preuve d’une certaine incrédulité, d’une certaine réserve à notre égard et s’interrogent souvent sur notre besoin d’aller (à grands frais !) découvrir d’autres pays, au lieu de s’occuper de nos familles, de nos affaires, ou de notre travail. Mais Don Sévéro reprend :
« Nous devons la vie à la nature, au soleil et aux montagnes qui nous rapprochent des dieux ». Et il faut une bonne dose de croyance, les croyances indiennes de l’époque inca se mélangeant subtilement avec la religion catholique, dont se prévaut 95 % de la population Bolivienne, pour supporter le climat et la vie au quotidien. Aussi, nous apprendrons à ne pas nous imposer, à respecter autrui et sa philosophie, attendant d’être « invités », chaque fois que cela sera nécessaire. Mario sera notre lien privilégié et indispensable, dans toutes ces rencontres.

Nous allons tous maintenant rejoindre le troupeau de lamas avec notre ami et sa famille. Don Sévéro a emmené la fronde, qui habilement maniée lui sert à diriger son troupeau, et le lasso, pour attraper les animaux. Son habileté avec l’un et l’autre sera unanimement reconnue. Les quelques heures que nous passerons ensemble, comme avec le peuple Mongol quelques années plus tôt, nous démontrerons une fois de plus, qu’il faut peu de temps pour s’apercevoir que, quel que soit notre couleur, notre mode de vie, nous n’aspirons qu’à vivre tranquillement, trouver un peu de bonheur, vivre en bonne intelligence avec nos voisins, pendant notre bien courte, à mon sens, vie sur terre. Mais la convoitise et la politique, rendent ce vœu bien vulnérable et bien fragile.
Vers 15h00, nous reprenons la route vers Sajama, et au-dessus du village, grimpons une piste qui se dirige vers la montagne et les neiges immaculées du Névado Sajama. Ici, et comme partout sur les hauts plateaux boliviens, ne poussent et ne persistent que les essences impropres au bétail, ou à la combustion. Exception de la nature, le quenua. Un arbre, pas très grand, peut-être 2 mètres pour les plus grands, au tronc tortueux et à l’écorce rouge, mais qui occupe le terrain de façon étonnante, au point de former les plus hautes forêts du monde. Vous savez que même à la hauteur de l’équateur, la forêt ne pousse quasiment pas au-delà de 3000 mètres ? Ici, on rencontre le quenua nain jusqu’à plus de 5000 mètres ! Remar-quable, absolument remarquable. Et ce n’est qu’un exemple des nombreuses particularités et richesses de ce pays, que vous ne retrouverez nulle part ailleurs.

Nous redescendons vers le village. Après notre installation dans une alojamientos, nous rentrons au « sol y luna », une modeste auberge, où nous dînons d’une soupe et d’une tranche de lama, avec du riz et des pommes de terre, sur une table un peu branlante, dans une pièce sombre, la lumière provient d’une petite bonnette de coton au bout d’un tube d’un mètre de haut, lui-même relié à une bouteille de gaz. Il fait environ 8°, nous dînons avec le bonnet, l’anorak et les gants. Le souper, car j’invite mes camarades, me coûtera 36 bolivianos, soit 3.60 Euros. Quelques bouteilles traînent sur de modestes étagères en bois. Nous ferons provision de quelques bouteilles d’eau et de deux bouteilles de coca pour 44 bolivianos. Bon, finalement, j’ai mieux fait de les inviter à manger, qu’à boire !
J’oubliais, Pierre-Marie commence à souffrir des intestins. Il soupçonne soit le jus d’orange coupé à l’eau de l’auberge de Tomarapi, ou les œufs brouillés-lardons du petit déjeuner. En tout cas, c’est Pierre-Marie qui est brouillé ce soir. Ce n’est que le début d’une longue série, qui épargnera heureusement Pauline, qui déjà de nature heureuse, passera à côté de ces désagréments. Nous ne lui en tiendrons pas rigueur !
Bonne nuit.

Samedi 4 juin.

Nous descendons plein sud, vers Oruro, le Salar de Coypasa. Mais en route, au camp militaire de Chiguana, où nos passeports seront examinés, nous embaucherons un vieil Aymara d’au moins soixante-dix ans. Il connaît l’existence de chullpas à quelques kilomètres. Sitôt embarqué, il faut négocier le prix de la promenade. 50 bolivianos à condition de le ramener à domicile. Nous nous exécutons, satisfaits d’aller une fois de plus à la découverte. Ces chullpas, ou tombeaux funéraires sont des constructions cubiques, pour certaines restaurées, pour d’autres en ruines. Ces constructions d’adobe d’environ cinq mètres de long, trois de large, et trois de haut, toutes pillées, abritaient des sépultures incas, dans des sites d’une beauté exceptionnelle. Pendant que Mario reconduit notre guide, nous nous alimentons de repas lyophilisés, de fromage et de crème Mont-Blanc. La rivière proche attire Pierre-Marie une fois de plus, mais sans succès.

Mario revenu, nous poursuivons la piste vers les lagunes Hédionda, Chiarkhota, honda et Ramaditas. Ces lagunes extrêmement riches en minéraux, sont le lieu de prédilection des trois espèces de flamants du pays : les flamants de James, les flamants du Chili et le flamant des Andes. Sacrée surprise, même si nous savions les trouver ici ; des flamants roses à 4000 mètres d’altitude, ce n’est pas banal, vous en conviendrez ! Oui, oui, convenez-en ! C’est sur la laguna Hédionda, que nous approcherons nos premiers flamants. Mais notre désir d’atteindre cette région du Sud Lipez qui commence à partir d’Uyuni, est le plus fort. Nous repartons à travers la plaine, vers le Salar de Coipasa. Mais de tours en détours, de pistes qui se croisent en pistes qui se séparent, nous finissons par êtres complètements perdus. Nous sommes nulle part, même au moment où surgit devant nous une pancarte : Chili. D’un coup, un certain froid s’installe. Le Chili, pas très copain avec la Bolivie, vous savez pourquoi. Depuis la guerre contre le Pérou et le Chili dans les années 1879 à 1884, la Bolivie n’a plus d’accès à la mer. Et cet « épisode » est bien inscrit dans l’histoire de ce peuple, qui depuis, n’a de cesse de réclamer l’accès à la mer. Au cours des années suivantes le Chili, le Pérou et l’Argentine, grignoterons encore un peu du territoire Bolivien.
Alors, au pied de cette pancarte, qui paraît incongrue à cet endroit, nous faisons rapidement demi-tour. J’avoue que j’aimerai bien arriver quelque part, où ? Je ne sais pas, mais quelque part. Est-ce le frugal repas de ce midi au bord de la rivière ? Mais mon estomac grogne et regimbe. Au point que, tiraillé par les intestins et l’envie de vomir, je n’ai que le temps d’arrêter Mario, d’ouvrir la portière et me jeter dans les fourrés voisins pour satisfaire des besoins aussi impérieux que désagréables. Je remonte dans la voiture et m’affale sur la banquette. Pierre-Marie, pas très en forme non plus, nous décidons une fois que nous aurons retrouvé notre route, un jour, d’utiliser les commodités, si j’ose dire, du prochain village qui se trouvera sur notre route, quitte à rouler de nuit. Quand nous atteignons vers vingt heures le village de Sabaya, c’est pour être de nouveau confrontés avec les barrages. Saletés de barrages. Mario, une fois de plus nous laisse seuls dans la voiture et dans le noir, pour aller à la chasse aux informations, trouver le moyen de rentrer dans le village et chercher un hébergement. Un peu plus tard, Mario revient avec de bien mauvaises nouvelles. Le village est entièrement bloqué. Mais, par une ruelle noire et déserte, nous nous glissons tant bien que mal vers le centre du village. Celui-ci révèle une rue principale totalement encombrée de poids lourds collés les uns derrière les autres. La confusion est à son comble. Il faudra un long moment encore à Mario pour nous trouver un hébergement avec des lits pour tout le monde. Nous monterons nos bagages pour la nuit, le réchaud à alcool et un peu de ravitaillement. La situation, une fois de plus, n’est pas brillante. Pourrons-nous partir demain ?
En attendant, nous sortons le réchaud que nous allumons immédiatement. Il a du mal à démarrer. Pas normal, il ne fait pas si froid que cela, et l’alcool, avant qu’il gèle, il en faut ! Avec plusieurs allumettes, le réchaud démarre dans de grandes flammes, accompagnées d’une fumée noirâtre et nauséabonde. Bon, c’est gagné, nous nous sommes fait « refiler» de l’alcool pourri, une épaisse couche d’huile flotte au-dessus du carburant. Ce soir ce sera repas froid. Nous nous glissons dans les duvets tous les quatre, non sans nous poser la question : de quoi demain sera-t-il fait ? Mais d’une nouvelle aventure, bien sûr !

Dimanche 5 juin.

5 heures. Nous remballons sans bruit ; Mario qui est parti vers 1h00 cette nuit en reconnaissance d’une sortie non gardée, a garé la voiture au pied du bâtiment. Nous descendons sans bruit, rangeons nos affaires et embarquons, pas trop fiers. Le bruit du moteur nous paraît assourdissant dans le silence de la nuit. Au ralenti, tous feux éteints, Mario longe pendant de longues minutes les ruelles sombres et désertes. La tension à bord est sensible ; à tout moment, un groupe peut surgir, j’ai peur qu’ils n’apprécient pas l’évasion. Mais les dernières maisons du village sont maintenant derrière nous. Toujours sans phares, nous progressons à la lumière des étoiles, jusqu’au moment où nous allumons les lanternes avec un ouf de soulagement. Nous espérons tous, ne pas revoir ces évènements partout dans le pays. Notre programme est chargé, et on ne peut subir de retards successifs sans tailler dans le vif de nos nombreux objectifs. Et dans l’aube glaciale (moins 10° moins 12°), nous arrivons en même temps que le soleil devant le salar de Coypasa.
Un peu gelés, nous contemplons sans retenue les rayons du soleil effleurer cette immense surface de 2200 km2 à 3800 mètres d’altitude. Ce salar a une origine identique à celle du salar d’Uyuni que nous verrons un peu plus tard. Il provient d’un réseau de lacs préhistoriques, tous reliés entre eux et également au lac Titicaca. Pendant des millions d’années les lacs se sont évaporés, des cassures ont facilité l’écoulement de l’eau dans le sol ; ils sont maintenant indépendants, couverts d’une croûte de sel plus ou moins épaisse. Seul aujourd’hui, subsiste le lac Titicaca, pour combien de temps ? Pour l’observer un peu mieux, nous escaladons une espèce de colline d’une vingtaine de mètres de haut. Mais qu’elle n’est pas notre surprise de constater que nous ne sommes pas sur du rocher, mais sur du corail mort. Nous concluons rapidement que ce « rocher » était en fait le fond du lac il y a bien longtemps. Nous nous aventurons sur le salar avec précaution bien que Mario connaisse la région. En effet, les épaisseurs de sel varient de vingt mètres à … presque rien. Ainsi, s’aventurer sans connaissance sur le salar peut entraîner la perte du véhicule qui peut soudainement s’enfoncer dans une épaisse couche de boue, sans espoir d’en sortir. Nous traverserons cet espace plat, au revêtement dur comme du béton et à la réverbération aveuglante, et sans aucune vie. Au sortir du salar, à l’approche d’un petit village, la piste est coupée d’un fil de fer qui traverse la piste. Oh, il n’est pas bien gros ce fil de fer, simplement retenu par un bâton en bois de chaque côté. Mais pourtant, nous nous arrêtons. Quand je vous dis que ce pays réserve des surprises ; Est-ce une bande de brigands armés jusqu’aux dents, le Sentier Lumineux, ou une bande de tupamaros qui va nous prendre en otage ? Non merci, on a déjà donné. Mais nous discutons quand même pour faire enlever le fil de fer, qui ne saurait en aucun cas arrêter la voiture, et il nous faudra débourser cinq bolivianos. Figurez-vous que quatre hommes, solides et une jeune femme, viennent de se faire rançonner par deux gamins de dix ans ! Bon, on veut bien jouer le jeu, mais il ne faut pas exagérer. Malgré l’envie de leur botter le derrière, nous payons les cinq bolivianos à nos deux terreurs, qui ôtent le fil de fer, et nous repartons pliés de rire, avant qu’ils n’aient l’idée de démonter la voiture !
16h40. Llica. Enfin ; nous avons beaucoup tourné pour en arriver là. A la décharge de Mario, des pistes qui se séparent on ne sait pourquoi, ni pour aller où, et l’inexistence chronique de panneaux indicateurs, c’est comme ça. Llica est un gros bourg, il y a même l’électricité publique ! Et dans le centre du village, sur la place, nous nous installons dans une posada (au plus bas de l’échelle hôtelière, si j’ose dire). Une chambre, six lits, l’électricité. Pour les toilettes, suivez le plan : sortir de la chambre, traverser un hall, rentrer et traverser une autre chambre occupée par une douzaine de paysans boliviens, sortir de l’autre côté pour arriver dehors, emprunter un escalier, arriver dans une cour, où il y a effectivement des toilettes. De nuit, le parcours du combattant. De plus, quand vous arrivez devant les toilettes, vous n’avez plus envie d’aller aux toilettes. Vous faites donc demi-tour, en priant que ça passe. Aujourd’hui, à Llica, c’est jour de marché ; de nombreux paysans offre tissages, ustensiles de cuisine, papier de toilettes (on y revient), en paquet, ou au rouleau, des cacahuètes, produits d’entretien, le tout à prix cassé (pour nous). C’est aussi la fête ce marché, un moment de détente, et l’occasion d’affronter (pacifiquement) les jeunes du coin… au baby-foot qui trône sur la place, sous un kiosque inoccupé. Ils nous regardaient bien dans les yeux, en souriant ces jeunes ; j’y va-t-y, j’y va-t-y pas. Mais oui on y va. On sort quelques pièces, et on s’explique sérieusement pendant un quart d’heure et franchement on n’est pas ridicules, loin de là. Quand nous quittons ces jeunes, tout le monde rigole, et c’est le principal. Nous partons arpenter les rues crasseuses, encombrées de détritus, parcourues par des gosses en hayons et des chiens galeux. Les magasins semblent regorger de produits alimentaires ; il faut dire que les magasins sont petits, quelques mètres carrés, mais néanmoins, on y trouve à peu près tout. Le plus surprenant, ce sont les cabines téléphoniques, où l’on trouve le moyen de se connecter sur internet. Elles sont partout ces boutiques. Moyennant quelques dizaines de bolivianos (pour le change en Euro, diviser par dix), vous avez accès au monde entier, alors que la voirie est inexistante, le ramassage des ordures, une vue de l’esprit, l’hygiène déplorable et les soins à l’avenant. Nous retournons vers 20h00 à l’auberge que nous avions repérée et réservée. L’accueil est amical de la part de la propriétaire des lieux. Ce soir, c’est soupe de légumes, une assiette de quinoa, ce légume du commerce équitable, et que l’on trouve maintenant facilement dans nos grandes surfaces, quelques frites, cinq je crois et l’immanquable tranche de lama. Le tout accompagné de la maintenant rituelle tasse de maté coca. Attendez, rassurez-vous, c’est sans danger ! De plus c’est bien bon et de surcroît, chaud. Le repas terminé, nous retrouvons notre chambrée, et, sans attendre nous écroulons dans nos duvets. Demain Matin, nous serons sur le salar d’Uyuni.

Lundi 6 juin.

Vamos ! Le salar d’Uyuni nous attend. Comme je l’ai évoqué plus haut avec le salar de Coipasa, ces endroits sont parmi les plus surprenants du monde. Les photographes du monde entier sont venus photographier le salar ; même les astronautes, l’ont immortalisé de leurs navettes.
Comme le camion pose ses roues sur la bordure de sel, le soleil inonde l’immense étendue plate, brillante et dure comme du béton. En descendant du camion, nos ombres s’allongent sur plus de cinquante mètres. Dans le froid mordant, nous prenons conscience de l’énormité de la « chose ». Plat, tellement plat sur 100 kms, que l’on observe aisément la courbure de la terre. Devant nous, 12 100 kilomètres carrés, 10 milliards, au moins, de tonnes de sel. A côté, le lac salé de Bonneville aux Etats-Unis, avec ses 6500 kilomètres carrés, peut aller se rhabiller. Ici, pas de vie, pas de bruit et comme sur le salar de Coipasa, des épaisseurs de sel variables, qui rendent la traversée extrêmement aléatoire sans guide. Mais, sans encombre, après une longue traversée à 100 à l’heure, nous nous dirigeons vers la « côte », le village de Jiriri où habite Don Carlos, et le volcan Tunupa qui surplombe le village de ses 5400 mètres. Don Carlos bien connu de Mario, nous fait les honneurs de sa propriété. Les chambres sont étonnements modernes, le carrelage brille comme celui d’un grand hôtel de luxe sur la côte d’azur. Les lits semblent confortables, et nous pouvons même nous asseoir sur la cuvette des w.c. Superbe ! Et en plus ce soir ce sera douche pour tout le monde. Après un déjeuner rapide sur une petite table dans la cour, Don Carlos souhaite nous montrer une curiosité.
Remontant une fois de plus dans le camion, nous empruntons une piste à flanc de volcan ; après une demi-heure de piste, nous laissons la voiture, et continuons à pied. Après quelques centaines de mètres, sous un surplomb rocheux, une porte métallique cadenassée. Don Carlos sort une clé, hôte le cadenas et ouvre la petite porte d’un mètre de haut. Accroupis, nous pénétrons dans une petite caverne d’une dizaine de mètres de long, trois de large, deux de haut. Quelques interstices entre les rochers laissent filtrer la lumière ; nos yeux une fois accoutumés, nous découvrons le spectacle. A un mètre devant nous, une première momie les jambes repliées sur la poitrine, des lambeaux de vêtements encore accrochés aux membres desséchés sur lesquels, la vision devenant plus nette, on aperçoit distinctement les ongles sur les doigts de pieds, la dentition presque intacte. J’ai l’impression qu’il nous regarde. Juste derrière, une petite cuvette avec trois corps étendus ; probablement une femme et deux enfants. Un peu plus loin, encore un corps dans une espèce d’alcôve, et puis encore un corps au fond de la caverne. Nous sommes tous un peu scotchés par cette « présence » étrange, même si l’on sait que le village de Jiriri est entouré d’un certain nombre de hameaux en ruines, et de cimetières. Ces sites, ont révélé la présence en quantité de vêtements, de céramiques, d’objets en cuivre, en or pour certains ; mais pas assez isolés, ces endroits ont subi le pillage, mais il est certain qu’une culture évoluée, occupait les lieux. Nous ressortons de la caverne un peu secoués, heureux de revoir le soleil, de quitter cette ambiance pour le moins morose. Dehors, nous recouvrons le sourire. Don Carlos, assis sur une pierre, le regard tourné vers le salar, et nous autour de lui, nous raconte qu’en fait le salar n’est, selon la légende, que le lait d’une femme, dont Atahualpa aurait lacéré la poitrine, qui se serait ainsi répandu et créé cette immensité blanche. Jolie histoire, sauf pour la femme.

De retour à la ferme de Don Carlos, il est trop tard pour entreprendre autre chose, d’autant que Mario a du boulot. L’échappement s’est… échappé. Alors pendant que Mario s’allonge sous la voiture, chacun s’allonge sur son lit pour détendre ses membres fourbus, profiter d’un instant de paix, de silence, et penser que nous suivons Nicolas Hulot de près, puisqu’il est venu ici avec son équipe, une vingtaine de personnes, l’u.l.m, les hélicos pour faire un sujet sur le salar d’Uyuni. Evidemment, notre équipe est un peu moins connue, et pourtant nous ne déméritons pas ! Ce soir le dîner, c’est soupe, pâtes. Il n’y a même plus la viande, ni le maté coca. Si ça continue, demain il n’y aura plus que la soupe !

Mardi 7 juin.

Après une merveilleuse nuit dans le palace trois étoiles de Don Carlos, alors que le jour n’est pas encore levé, nous entamons l’ascension du volcan Tunupa. 5400 mètres d’altitude ; il faut dire aussi, soyons honnêtes, que nous commençons l’ascension à 3900 mètres. Même si 1500 mètres de dénivelée semblent peu de chose, monter de 4000 à 5000 mètres n’est pas forcément évident pour tout le monde, on racle l’oxygène dans tous les coins.
Alors lentement, lentement, nous nous élevons sur la pente raide, alors que Don Carlos caracole devant nous. Il faut dire que nous n’avons pas mal aux jambes, nous montons si lentement ! Ce ne sont pas les jambes qui nous manquent, mais le souffle. Pendant ce temps, Don Carlos nous attend en secouant la tête. « Ca ne va pas, vous êtes trop lents » Nous fait-il. Bah ! On le sait, on fait ce qu’on peu. J’ai un peu de mal à l’avouer, mais nous montons avec nos vêtements ultra techniques, gore-tex, triple épaisseur, double effet, auto respirants, ultra légers, imperméables et wind stoppers ; et les chaussures à l’avenant, étanches, semelles Vibram, anti dérapage, anti déport, ABS Inclus et tout le toutim. Pendant ce temps, Don Carlos, du haut de ses soixante-treize ans, il monte en survêtement et sandalettes. Chapeau bas pour lui, et honte à nous. Ce n’est que vers midi, que nous atteindrons le belvédère situé à 4700 mètres ; une performance pour nous tous, avec mention spéciale pour Pauline. Après un frugal pique-nique, nous sommes obligés d’admettre qu’il est trop tard, il est encore trop loin le sommet. Nous ne l’atteindrons pas, il ne reste plus qu’à redescendre après avoir contemplé l’immensité du salar le plus grand du monde, à la blancheur immaculée, en pensant aux aventures qui nous attendent encore. Le retour au camp se fait vers 17h00. Notre souhait : une douche et manger. Pour la douche, je ne vous l’ai pas encore expliqué, mais ils ont de drôles de systèmes par ici. J’avoue qu’à examiner l’installation, nous frôlons l’électrocution à chaque seconde. Le système est une espèce de résistance placée entre le tuyau et la pomme de douche, les fils électriques ont souvent piètre allure et, parfois dénudés, se baladent dans des conditions qui chez nous, entraîneraient l’arrêt du travail sans préavis dans n’importe quelle entreprise, saisie de la justice, condamnation à la prison à vie et finalement démolition totale des installations. Ici, c’est différent ; comme il fait environ 7 degrés dans la pièce, avoir un filet d’eau tiède, c’est quand même quelque chose. Sauf quand ce filet d’eau passe du tiède au froid et qu’il faut rapidement sortir et se sécher. Mais c’est quand même bon. La douche passée, à table. La quinoa a remplacé les pâtes, et il y a même de la viande, de lama bien sûr !
Bon l’altitude ça creuse c’est bien connu, et les ascensions, ça creuse aussi, alors nous dînons avec un plaisir certain ; et avec l’exercice quotidien, nous sommes claqués, alors, bonne nuit.

Mercredi 8 juin.

Nous sommes maintenant sur « Isla de Pescada » ou île du poisson, nom lié à la forme de l’île. Nous nous « garons » sur la plage de sel et escaladons cette île couverte de cactus géants. Enfin, géants, car je n’en ai jamais vu d’aussi grands, c’est-à-dire environ six à dix mètres de haut. Je peux vous dire qu’il ne fait pas bon trébucher à côté de l’un d’eux, sous peine de se retrouver immédiatement crucifié sur ses épines de quarante centimètres. Cette île est également composée de corail mort, preuve s’il en est qu’une mer existait bien ici, et que son niveau devait être vingt mètres au moins au dessus du lac de sel. Du haut de l’île, nous ne pouvons nous empêcher d’admirer encore et encore cette surface extraordinairement blanche et plane, de carreaux de sel hexagonaux
Une autre île, plus loin, plus grande s’appelle « Isla de los pescadores », l’île des pêcheurs, connue aussi sous le nom de « Isla Inca Huasi » l’île des Incas ; cela confirme qu’il y a bien eu de l’eau ici. Sa taille, malgré son isolement, en a fait un lieu touristique reconnu, un complexe hôtelier se charge même de l’accueil, et de nombreux sentiers la parcourent, ce qui la rend, pour nous, beaucoup moins attirante. Aussi, nous dirigeons-nous sans tarder, vers « l’hôtel de sel », au milieu du salar.

A 20 kms de Colchani, que nous verrons un peu plus tard, nous arrivons près de cet étrange endroit, au milieu de rien, et où s’arrête tout bon « touriste » qui se respecte. Un hôtel construit en bloc de sel. C’est vrai que pour la matière première il n’y a qu’à se baisser, mais encore fallait-il y penser ! Il contient en premier lieu une salle d’exposition et de vente de produits locaux ; cette salle est obligatoire, car il est bien précisé à l’entrée, qu’on ne peut accéder aux autres pièces sans passer par la salle « commerciale ». De bonne guerre. S’ensuit une enfilade de chambres, où les lits sont faits de cubes de sel recouverts de couvertures représentant des scènes de la vie bolivienne. Puis de petites salles à manger, sortes de niches occupées d’une table avec nappe et banquettes, le tout bien vitré pour la lumière et la vue extérieure surprenante (c’est tout blanc). Maintenant il est vrai, il ne peut plus ni loger ni nourrir personne. Les conditions hygiéniques : pas d’eau courante, pas d’assainissement, rendent l’hébergement impossible. L’endroit reste malgré tout accessible, c’est une curiosité et un spectacle dont il serait stupide de priver les voyageurs de tous poils.

Un peu plus tard.

Colchani. Comme je vous l’ai expliqué précédemment, il reste au moins dix milliards de tonnes de sel sur le salar. Et les campésinos l’extraient comment ? Avec une pelle et une pioche. Oui messieurs dames, à la pelle et à la pioche. Des familles entières, dès qu’un enfant à la force de porter une pioche, arrachant au salar leur maigre subsistance. C’est près d’une de ces familles que nous arrivons, tranquillement. Nous sommes soucieux de ne pas les heurter, eux soucieux de préserver leur intimité. Mais la curiosité est la plus forte. Avec l’aide de Mario, nous commençons à échanger, pendant que la caméra, un peu à l’écart, reste en dehors de cette intimité. Une femme, sans âge, et des gosses bon sang ! des gosses de 10 à 12 ans , enfoui dans des bottes, des gants et des cagoules qui les protègent tant bien que mal de la réverbération du soleil, qui nous racontent leurs combien difficiles journées :
« Ici en ce moment, on travaille tous les jours, on fait quatre à cinq tas par jour (ce sont de petites pyramides d’un mètre de haut, d’environ un quintal). Mais on ne peut pas travailler quand il pleut, ou quand il gèle. Chaque quintal nous rapporte cinquante centimes (d’euro), et c’est très difficile ; nous devrions aller à l’école, mais nous avons besoin d’argent.
La mère : » Si vous saviez comme c’est difficile ; j’ai des douleurs dans les épaules, les bras, à manier la pioche, c’est très dur ». Son regard est désespéré, et le moral nous tombe d’un coup dans les godasses.
Quand je pense à nos jeunes qui se plaignent quand leur Playstation n’est pas réparée dans l’instant, ou qu’il ne peuvent aller au cinéma, ou ailleurs, ou mettre de l’essence dans leur scooter, cela nous laisse songeurs. Nous ne pouvons résoudre leurs problèmes, mais nous pouvons tenter de les en détourner quelques instants. Et nous distribuons cahiers, stylos (utile pour l’école), barres chocolatées et laissons même un billet de dix dollars à la maman. Elle n’en a pas tant vu depuis longtemps. Mais, est-ce bien ? La question se pose toujours. Mais on l’a fait, et on ne le regrette pas. A Colchani, les petites pyramides de sel chargées auparavant sur des camions hors d’âge, sont déchargées à même le sol, pour être (allez comprendre) remises en sacs. Là également, des gosses dont les plus jeunes doivent avoir huit à dix ans. Mais il paraît que c’est moins dur que sur le salar. Plus loin, de petits étals attendent les touristes. S’ensuit un peu de commerce d’objets fabriqués dans des blocs de sel. Nous sommes vites entourés et sollicités, et nous laissons faire surtout à ce prix là. Mais ce n’est pas seulement un échange d’objets contre de l’argent, mais aussi un échange de bonne humeur, de sourires ; et si vous y allez aussi avec le sourire, vous passez vraiment un bon moment. Vers 16h00, nous embarquons 250 litres d’essence à la pompe du village et faisons route vers San Juan qui nous atteindrons de nuit, avant cette étonnante région qu’est le Sud Lipez, la non moins surprenante Laguna Colorada, la laguna Verde, le désert de Siloli et le désert de Dali, qui sont parmi les plus beaux endroits du monde.

Jeudi 9 juin.

Il fait toujours très froid (cette fois c’est moi qui l’ai dit), et il gèle encore dans le camion, alors que nous roulons toujours plein sud, vers le désert de Siloli. Toute cette zone, forme la Réserva Nacional de Fauna Andina Eduardo Avaroa crée en 1973, toujours destinée à protéger les vigognes, et cette espèce de plante bizarre, la llareta, menacée de disparition, une espèce de mousse vert vif, très dure, qui cannibalise son support, les rochers principalement. Peu après notre départ, alerte mécanique ; l’échappement déjà réparé chez Don Carlos à Jiriri, semble vouloir prendre une autre route que nous. Mario rafistole encore. Une heure après, c’est un peu plus grave, la roue arrière gauche fume. Nouvel arrêt pendant lequel nous décidons de prendre un petit déjeuner, malgré une température encore très fraîche, environ 6°. Pendant ce temps, Mario démonte ; et avec un petit coup de main enlève la roue, sort l’arbre de transmission, et accède aux garnitures. C’est grippé. Le démontage est total à l’aide de dégrippant, et tout est remonté à la graisse. Tout ira bien, pour cette fois. Vous devez vous douter qu’en cas de panne grave, ici, au milieu de rien, s’il faut attendre le passage d’un hypothétique véhicule, cela représente de un à dix jours, peut-être plus. Il est dix heures quand nous repartons après un ban mérité à Mario. Nous verrons, peut-être, Laguna Colorada ce soir. Que le voyage continue. Vers douze heures, il s’avère que plus nous sommes censés nous enfoncer dans le désert, plus celui-ci est encombré de bipèdes. Preuve, à la Laguna Edionda, ce sont une dizaine de véhicules comme le nôtre qui encombrent les lieux, devant une colonie d’une petite cinquantaine de flamants. A la Laguna Colorada, normalement habitée par une forte colonie de ces oiseaux, si les proportions sont respectées, je ne sais finalement qui seront les plus nombreux !
14h30. bruit bizarre. Nous nous arrêtons à nouveau et descendons du véhicule. Mario est le premier à se jeter sous le camion, je le suis et découvre les dégâts : « Eh les gars, il va falloir pousser maintenant » Pierre-Marie incrédule : « non, pas possible ! On ne va pas rester là ; il fait beau c’est vrai, le paysage est somptueux, mais on a autre chose à faire ». « tout-à-fait » rétorquai-je , mais pour l’instant l’arbre de transmission est dans le sable ». Couché sous le camion avec Mario, nous constatons les dégâts. L’arbre s’est désolidarisé à l’arrière, ce qui lui a évité de se planter dans le sable et donc de plier ou casser. Le problème c’est les croisillons ; il nous faut les démonter pour atteindre l’écrou de sortie de pont arrière. Avec l’outillage de bord et les quelques pièces détachées dont nous disposons, heureusement, il nous faut une heure pour remettre en état. Nous reprenons encore une fois la piste à travers le désert de Siloli, ce désert minéral de pierre, de terre ocre, à 4700 mètres au dessus du niveau de la mer. Vers 16h30, la Laguna Colorada est en vue. 60 kms2 d’eau rouge, sur un mètre de profondeur, chargée d’algues et de plancton qui lui donnent cette intense coloration rouge , et les rives bordées de sodium, magnésium, borax et gypse, alternent le blanc, le brun, le vert, dans un subtil et étonnant chatoiement de couleurs. Un lac tellement saturé, que seul les flamands avec la puissante et complexe filtration de leur bec et leur l’estomac blindé, peuvent y puiser les substances nécessaires à leur survie. Bien sûr, nous ne pouvons nous empêcher d’en faire le tour, avant de rechercher un abri face au froid piquant qui règne en maître à ces hauteurs.
Les hébergements sont multiples ici. Vous ne le savez peut-être pas, mais cette région, pour la Bolivie, a un peu la même réputation et le même attrait que les Champs Elysées chez nous. Bon pas autant fréquentée je vous l’accorde ; il manque les magasins, l’électricité (qui ne fonctionne qu’avec les générateurs à essence), enfin il manque à peu près tout. Donc, les hébergements s’ils sont multiples, sont aussi uniques dans leurs prestations. Chez notre hôte, nous nous installons dans une pièce de douze lits, sans eau, sans chauffage bien sûr, si bien qu’il y gèle presque en permanence à cette époque (je vous rappelle que nous sommes à l’entrée de l’hiver, à presque 4300 mètres d’altitude). Mais nous ne sommes pas dehors et une fois dans les duvets, hormis ceux qui se lèvent la nuit pour les besoins les plus élémentaires, tout va bien.

Vendredi 10 juin.

Le soleil perce à peine les carreaux gelés de la chambre. Aujourd’hui, les flamants seront notre unique préoc-cupation. Comment de tels animaux, que l’on imagine sous des cieux plus généreux, peuvent-ils vivre à cette altitude, avec des froids polaires ? Dois-je vous rappeler, que le soleil couché, la température flirte avec les moins 15 degrés. Même pour un flamant, rose ou pas, il faut la santé. Notre approche de la Laguna Colorada ce matin, nous démontre quand même l’extrême précarité à vivre ici pour ces animaux, dont d’innombrables cadavres jonchent tout le pourtour du lac. Des plus juvéniles au plus grands adultes, les berges sont couvertes d’animaux morts, ce qui démontre bien l’immense difficulté à survivre dans cet environnement. Car il semble bien que se soit le froid, la principale cause de mortalité. Est-ce cela en priorité, mais les troupeaux d’animaux annoncés, se résument à quelques dizaines de volatiles. Flamants du Chili, bec blanc et noir et plumage saumon, flamants des Andes, plumage rose, bec jaune et noir, et le flamant de James, le plus petit, au pattes rouges foncé cohabitent sur cette surface bariolée mais bien inhospitalière. Ainsi, jusqu’à 13 heures, nous courrons autour du lac après ces magnifiques, mais farouches animaux, pour tenter de filmer et montrer l’insolite et paradoxale situation de ces flamants que l’on attend plus logiquement sous des latitudes plus clémentes. Mais le vent se lève et accentue le froid toujours présent, à tel point que nous mangeons dans la voiture. Mais ce soir du 10 juin, dans notre alojamiento, entourés de bipèdes comme nous, d’origines et de langues différentes, nous apprendrons la  nouvelle : les barrages « seraient » levés. Nouvelle que nous prenons avec précaution, mais qui mérite à juste titre d’être fêtée. Aussi, dans la salle vitrée donnant sur le lac et attenante aux dortoirs, nous arrosons copieusement cette nouvelle. Une bouteille de 25 centilitres de vin, pour quatre, accompagne les pâtes de notre repas de ce soir, à la faible lumière de l’ampoule de 15 watts pendue au plafond et qui de toute sa puissance, tente vainement de faire ressembler cette soirée, plus à une fête, qu’à une veillée mortuaire. Le coucher, vu la température, se fait vers 21 heures, nous n’avons d’ailleurs plus rien à faire dehors, sauf à geler.

Samedi 11 juin.

Température polaire ce matin à 7 heures. Seul le camion a le droit de s’échauffer doucement, pendant que nous chargeons les bagages. Notre aventure, doit nous mener ce jour au bout du sud de la Bolivie, à la limite entre le désert de Siloli et le désert d’Atacama, avec le volcan Licancabur et ses presque six milles mètres, comme seule barrière entre la Bolivie et le Chili voisin.
A 08 heures 30, nous arrivons à Sol de Mañana, 4850 mètres d’altitudes. Je crois pouvoir affirmer, que nous sommes sur l’une des plus hautes routes du monde. Les plus hautes appartiennent au Ladakh. L’air nous manque, car nous sommes à la hauteur du Mont Blanc, alors qu’il n’y a pas un gramme de neige. Ici, après être descendus du véhicule, nous entrons dans un espace où les forces terrestres souterraines, montrent leur puissance au ras du sol. Sur plusieurs hectares, montent des colonnes de fumées, le sol explose en flaques jaunes sulfureuses et malodorantes ; les mares de boue clapotent, bouillonnent et malheur à celui qui s’approche de trop. Toute partie un peu craquelée, un peu molle, peut vous précipiter en enfer. Avec l’ocre du sol, le bleu intense du ciel, le gris clair des boues, le jaune canari du souffre, c’est un décor de rêve, ou un environnement de cauchemar, selon votre appréciation personnelle. Ici, c’est le désert à perpétuité, et à perte de vue. Pas de vie possible, pas de survie possible. Plus loin, une marette d’eau chaude, à nouveau. Celle-ci autorise le bain. Comme toujours, Bernard et Pauline, les plus courageux, se dévêtissent et descendent s’allonger dans la mare. Elle ne mesure que quelques mètres de diamètre, et ne permet que de s’allonger. Pierre-Marie choisit une autre mare, un peu à l’écart, et moi, dois-je le dire, le moins courageux, j’en resterai avec de l’eau jusqu’aux genoux. Puis, un peu plus tard, alors que nous finissons tranquillement un rapide repas comme toujours à l’arrière rabattu du camion, se sont six véhicules qui arrivent promptement et en même temps près de « notre » mare. D’un coup d’un seul, se déverse une horde hurlante de touristes excités, qui se précipitent tous en même temps dans la pauvre petite mare, qui d’un coup déborde. Enfin quand je dis une horde, une petite horde, un petit troupeau, disons un groupe, enfin quelques personnes qui s’allongent les unes à côté des autres. Vous remplacez l’eau par de l’huile, et voici notre petite mare transformée en magnifique boite de sardines !
Devant ce spectacle, somme toute peu intéressant, nous reprenons notre route solitaire, pour entrer dans cet endroit plein de mystère, que l’on nomme : désert de Dali. Un soleil insolent, le même que depuis notre départ, inonde se site étonnant. Mais, malgré le soleil et le sable, et les vigognes qui courent un peu plus loin, la température et le vent vous rappellent que vous n’êtes pas dans le Sahara. Dans ce désert de sable, se dressent  par endroit, comme fabriquées et posées de la main de l’homme, d’énormes masses rocheuses aux formes fan-tasmagoriques. Monstres, homme enterré, dinosaures … dont certaines mesurent de quinze à vingt mètres de haut. Enfouis dans nos anoraks, nous foulons cet endroit unique au monde, entourés de ces étranges monolithes au formes si… réelles, laissant aller notre imagination dans de bien étranges méandres. Un peu plus loin, c’est « l’arbol de piedra » qui retiendra notre attention. Arbre de pierre le bien nommé, dont le réalisme saisissant ne doit qu’à la nature. Puis notre pérégrination, notre aventure continue.

Il est douze heures en ce dimanche 12 juin. Petit pique-nique avec Pauline, Bernard et Mario, à 5000 mètres. Eh oui, c’est quand même un grand moment 5000 mètres d’altitude. Pour en arriver là, nous sommes partis ce matin à 08 heures 30. Sans guide, et à l’aventure, nous entamons une lente montée ; forcément, le souffle, ou plutôt le manque de souffle, nous contraint à mesurer notre effort, les jambes sont donc modérément sollicitées. Bien sûr, nous nous fourvoyons rapidement, pour nous perdre dans les éboulis. Sauf que nous voyons le sommet, et également l’endroit d’où nous sommes partis. Il n’y a qu’à décider dans quel sens vous voulez continuer, vers le haut ou vers le bas, simple ! Huit cent mètres plus bas, le vent soulève une écume blanche qui recouvre le vert acide de la laguna Verde. Ce magnifique lac bleu-vert à l’importante concentration de souffre, d’arsenic, de calcium, n’incite pas plus à la baignade que la laguna Colorada.
Comme pour le volcan Tunupa, nous savons que nous n’aurons pas le temps d’atteindre les presque six mille mètres du sommet. Nous avons passé trop de temps dans les éboulis, mais cinq mille mètres, c’est quand même une satisfaction pour tous. Vous savez que le mal des montagnes peut se révéler dès deux mille, deux mille cinq cent mètres pour les plus sensibles d’entre nous. Enfin, celui qui ne connaîtra pas le mal des montagnes à cette altitude, et à son grand regret, c’est Pierre-Marie, qui, malade, garde le camion. Enfin il ne garde pas grand-chose, là où nous sommes, pour se faire piquer le camion… Disons que comme malade, il garde la chambre. Pour nous, quinze heures est un instant particulier en ce dimanche 12 juin ; Juste à portée de regard, encore vers le sud, c’est le Chili et le désert d’Atacama. En faisant demi-tour sur les pentes du Licancabur, nous nous tournons définitivement vers le nord, vers San Christobal, Uyuni, Potosi, Sucre, Cochabamba…

Mercredi 15 juin.

Que les douches de l’hôtel Libertador sont douces après les deux jours de piste passés. Nous franchirons des cols, des canyons dignes des plus beaux westerns italiens, les plaines les plus vides que nous ayons connus. Même si la chaleur est un peu revenue, la piste s’est faite vitres fermées, la poussière interdisant le moindre courant d’air. Potosi, comment ne pas vous parler de Potosi, Potosi la riche, Potosi la maudite ; maudite depuis que l’indien Diego Huallpa découvre l’argent à fleur de sol. Les espagnols, déjà sur place, entreprendrons le plus grand pillage de l’histoire de ce pays, extrayant du Cerro Rico, la bien nommée « riche colline », des quantités d’argent tellement gigantesques pendant deux siècles, qu’il est dit qu’un pont d’argent pourrait relier la Bolivie à l’Espagne, et qu’il en resterait pour en mettre un peu dans ses poches. Cette ville deviendra à cette époque et avec ses cent soixante mille habitants, la plus importante ville de Bolivie ; elle sera même plus grande que Paris ou New -York. Il est admis que les rois d’Espagne s’approprieront environ 20% de cette montagne d’argent. Argent transporté à dos de lamas jusqu’à Arica ou Lima au Chili, sur la côte atlantique. Mais ce ne seront pas les espagnols qui extrairont l’argent, mais des esclaves, indiens, africains, qui mourront par millions (huit millions estime-t-on aujourd’hui) dans des conditions épouvantables, victimes dont il ne reste aucune trace aujourd’hui. Je pense que le pays ne souhaite pas déterrer, si j’ose dire, une histoire pénible, voire insupportable, mot encore bien faible, au regard de cette immense tragédie.

Aujourd’hui, Potosi est encore une grande et belle ville. Dans l’ombre du Cerro Rico, que les espagnols ont crû si longtemps inépuisable, plusieurs milliers de mineurs extraient dans des conditions effroyables, à peine de quoi manger. La baisse du cours de l’argent a définitivement ôté tout possibilité de richesse à ces malheureux, dont la vie semble aujourd’hui divisée entre coca et désespoir. Il ne leur reste que leur dignité et la fierté de faire le travail qu’ont fait leurs parents et probablement grands-parents. A la clé un décès qui s’annonce fort prématurément, quarante ans pour les plus solides, ou les plus chanceux, trente-cinq pour les autres, voir trente ans pour les « veinards », qui sont au fond des galeries avec le marteau piqueur, dans une poussière et une chaleur intenable. Ce jour vers neuf heures, nous nous équipons de cirés, pantalons, bottes, casques et lampes. Accompagnés de quelques voyageurs comme nous, et de deux guides, nous nous installons à douze dans un petit van de huit places, et entamons la route qui serpente sur les flancs du Cerro Rico, vers des mondes insoupçonnés, et dangereux. Avec nous, quelques paquets de coca, une ou deux bouteilles de limonades, quelques cigarettes et de la dynamite, achetée en ville (eh oui c’est le far-west ici !). Tous ces produits viendront améliorer l’ordinaire de ces forçats modernes. Depuis que l’état a abandonné l’exploitation (pas fou l’état), le monde des mineurs s’est organisé en coopératives ; chacun joue un rôle précis et touche un salaire lié au volume de son travail et à la densité de minerai remonté. Le camion monte, monte et je m’interroge sur les motifs mystérieux qui font que cette montagne tienne encore debout ; creusées depuis plusieurs siècles, environ quatre cent galeries criblent les entrailles du Cerro Rico, que je surnomme à juste titre : le gruyère.
Le camion s’arrête à l’entrée de la mine Rosario. Nous avons l’air de pingouins perdus sur la banquise. On nous regarde, nous les regardons, avec leurs joues gonflées de coca, le regard vide, épuisés de sortir les wagonnets à la main, poussés dans le noir à travers des galeries dignes d’un train fantôme. Mais c’est à notre tour ; devons-nous vous dire adieu ? Le Tio voudra-t-il nous rendre à la liberté ? A l’air libre et au soleil dans quelques heures ? Restez avec nous, et vous le saurez… bientôt. Servez-vous un rafraîchissement, mettez-vous à l’aise et on y va.
L’entrée de la mine Rosario montre encore les traces du sang des lamas sacrifiés, et dont on arrose les murs, dans l’espoir d’une vie meilleure ; d’ailleurs comment peut-elle être pire sauf à être mort. Si les premiers mètres de la galerie sont aisés, (galerie haute et température encore fraîche), le cheminement devient rapidement plus difficile. Nous commençons à marcher pliés en deux, en trois pour Bernard, nos casques heurtant constamment le plafond dont la hauteur est descendue à un mètre, un mètre vingt. Engoncés dans nos cirés et nos bottes trop grandes, nous descendons lentement, à l’écoute des wagonnets dont le roulement de tonnerre nous avertis de leur prochain passage. Courbés derrière le wagonnet, deux mineurs poussent comme des fous sans regarder, et si à ce moment la galerie est trop étroite : je vous fais un dessin ? Bon d’accord. Quand la galerie fait un mètre de large et un mètre de haut, il n’y a que le wagonnet qui passe. Soit vous prenez vos jambes à votre cou, pas facile, ou vous gueulez très fort pour couvrir le bruit du wagon, pour que les mineurs vous entendent, c’est ce qui nous arrive rapidement, car la mine est en service, il est hors de question de ralentir le travail, pour quelques européens en mal de voyages et de sensations. Aussi, nous avons du crier très fort, pour que les mineurs ralentissent un peu le wagonnet chargé de cinq cent kilos de minerai, chargement qui s’arrêtera dans l’épaule de Bernard, sans dommage heureusement. Le moment de peur passé, nous continuons notre descente avec une température qui elle, monte régulièrement. L’étayage est souvent cassé voir totalement absent. Après une heure de marche rampante et environ un kilomètre, nous rencontrons nos premiers mineurs au travail. Certains remplissent les wagonnets dans une poussière dense que nous respirons aussi, mais qui est leur quotidien, d’autres creusent au marteau et au burin les trous qui serviront à recevoir les bâtons de dynamites pour les prochaines explosions. Nous ne pouvons leur offrir, à défaut d’avenir, que quelques feuilles de coca, une demi bouteille de limonade, les cigarettes. Au bout de deux heures, nous sommes déjà à bout. La chaleur, la poussière, car nous sommes exposés aux poussières de silice, aux produits chimiques, aux vapeurs d’acétylène, et aux wagonnets qui nous frôlent régulièrement, tout cela crée un stress assez angoissant. Pourtant, ce n’est pas fini. Il fait maintenant environ 30 degrés, nous pro-gressons à la lueur de nos lampes électriques, dans des galeries qui se croisent, se séparent, avec nos guides féminines grandes consommatrices elles aussi, de feuilles de coca, et nous nous demandons finalement si nous n’aurions pas du, comme le Petit Poucet, assurer nos arrières et notre retour à l’air libre. Dans un renfon-cement de galerie, nous nous arrêtons pour souffler, et écouter notre guide nous parler du Tio. Descendant encore dans ce labyrinthe de boyaux tortueux et étroits, nous arrivons devant une espèce de niche où siège un monstre, au corps d’homme, à la bouche béante et noirâtre ; il porte des cornes, des bottes en caoutchouc et érige un sexe particulièrement imposant. Dans ses mains tendues, les offrandes des mineurs, pour s’encourager, se dirent qu’ils en sortiront vivants peut-être, riches, sûrement pas. Si les Boliviens sont en grande majorité croyants et catholiques en plein air, vous comprendrez que dans cet endroit, ils puissent croire au diable. On trouve dans ces offrandes, feuilles de coca, cigarettes, et très souvent, l’ingrédient essentiel des cérémonies rituelles, le fœtus de lama séché. Nous en trouverons d’ailleurs beaucoup à La Paz, dans les magasins spé-cialisés de la rue « des sorcières ». Enfin, ce sont souvent des fœtus, mais quand le fœtus fait un mètre de long, c’est plus un lama entier séché, qu’un fœtus. Mais les croyances sont telles, qu’il est inimaginable de préparer une cérémonie, ou de construire par exemple une maison, sans enterrer cet « objet de culte », au pied du mur, sous les premières pierres. Mais à cet endroit, au fond de ces galeries noires et envahies de poussière, où il fait maintenant presque quarante degrés, où le danger est permanent, nous ne sommes pas loin de croire au « Tio », et de lui brûler quelques cierges. Il n’y a maintenant plus de jour, plus de nuit, plus de temps. Juste ce noir, et cette sensation d’être emmurés vivants. Nous pressons notre guide de remonter. Par d’autres galeries, rampants parfois comme des taupes, sans notion du temps, nous entamons une lente remontée, ponctuée des cris de nos guides : « wagonnets, wagonnets ! Nous hurlant de nous mettre à l’abri, à l’approche du tonnerre métallique qui jaillit brutalement d’un virage aveugle. Quand au bout de quelques heures, la galerie s’élève, que l’air semble à nouveau disponible, un seul mot : Germinal, nous vient à l’esprit ; mais c’est le seul, avec le mot enfer. Nous quittons une planète de bruit, de fureur et de mort, pour retrouver l’air libre, enfin. Nous avions deux malades à l’entrée, Pierre-Marie qui n’est toujours pas remis, et Bernard qui n’est pas au mieux de sa forme. Avec cette histoire, nous avons failli revenir avec un malade, et un estropié, si le wagonnet était arrivé un peu plus vite. Pauline, qui ne rate rien, qui est toujours prête et pimpante, se porte elle plutôt bien. Nous nous extrayons avec plaisir de nos habits de cosmonautes, bien contents de n’avoir passé que quelques heures dans les entrailles du Cerro Rico. Pour les  mineurs, c’est le quo-tidien, avec, sans mauvais jeu de mots, peu d’espoir d’en sortir. Un peu plus loin, une femme, qui serait en retraite chez nous, accroupie dans les cailloux, ramasse encore quelques pierres d’où quelques milligrammes d’argent pourront encore sortir, pour trois ou quatre Bolivianos, soit trois ou quatre centimes d’Euro.
Au café Potochi, 13 Calle Millares, tout va beaucoup mieux. Même si Pierre-Marie traîne toujours ses entrailles fatiguées, la musique que nous enregistrons, pour illustrer ce nouveau film, est elle, pleine d’espoir.

Vendredi 17 juin.

Potosi, quatre mille mètres, 12 degrés ; Sucre, deux mille huit cent mètres, vingt-deux degrés. Une différence qui rend la vie confortable. Entre ces deux villes, cent cinquante kilomètres d’un bitume digne d’une autoroute française, route bordée d’eucalyptus de quinze mètres de haut ; une végétation un peu méditerranéenne borde cette route, des maisons, des vraies maisons, que l’on peut appeler villa accompagnent notre trajet. Sucre, la capitale administrative, conserve un centre historique colonial bien préservé. Les Boliviens (enfin ceux d’ici) s’accor-dent à dire, pas chauvins, que c’est la plus belle ville de Bolivie. C’est vrai qu’avec ses palmiers, Sucre à des allures de Côte d’Azur. Sauf pour Bernard hélas. Aujourd’hui, sa chère Pauline, qui nous a accompagné, encouragé souvent pendant ces trois semaines, ne dispose pas d’une journée de plus et doit rentrer. Ce fut pour moi et Pierre-Marie, un grand plaisir d’avoir le sourire permanent de Pauline ; pour Bernard je ne vous fais pas de dessin… Pauline prend l’avion pour Paris, nous reprenons la route vers Cochabamba, par une large vallée, où ne coule en cette saison, qu’un mince ruisseau. Mais comme toute vallée qui se respecte, ce filet d’eau permet d’importantes cultures, interdites sur l’altiplano. La route s’égrène, avec de temps en temps, une inter-ruption pour des travaux en cours. Mais vers treize heures, c’est un vrai barrage qui interrompt la circulation. Une barrière, une petite guérite, un garde, c’est tout. Quelques camions sont déjà arrêtés, les chauffeurs dorment sous leurs camions, à l’ombre. En regardant ces camions de près, nous nous apercevons que les pneus sont à l’agonie. De larges bandes de caoutchouc sont arrachées, les flancs sont comme taillés à la serpe. Nous comprenons mieux la réputation des routes Bolivienne et l’hécatombe qui en découle. Nous vous en reparlerons des routes de montagne, plus tard. Mario va aux informations, qui sont succinctes : la route sera réouverte plus tard. Excellente information, comme si elle pouvait être réouverte « plus tôt » ! Tout a changé comme je vous le disais, chaleur étouffante, les mouches et les moustiques sont revenus car si nous sommes toujours en Bolivie, nous sommes maintenant à environ cent à cent cinquante kilomètres de l’Amazonie. Nous passons des moins quinze degrés du Sud Lipez aux vingt-cinq degrés de cette région ; et quarante degrés d’écart c’est beaucoup. Pour preuve, les fleurs, les bougainvillées partout dans les villages.
Dix-sept heures. Toujours bloqués. Des familles ont quitté leurs véhicules et préparent de la nourriture, sous des sortes de carbets au bord de la route. L’ambiance est bonne enfant, tout le monde prend ça avec philosophie, sauf nous évidemment. Européens bon teint, la patience n’est pas notre fort. Nous piaffons en regardant nos montres toutes les dix minutes.
Dix-sept heures quarante-cinq. Nous n’avons pas fait trois mètres. A dix-huit heures, nous sommes enfin libres et nous dormirons à Aquile à vingt heures. Entre les deux, nous comprenons ce que conduite Bolivienne veut dire. Sur cette piste où le soleil décline, nous rejouons « Duel » ou, je vous l’ai déjà sorti : « Le Salaire de la Peur ». On n’a pas eu le salaire, mais on a eu peur. Peu après avoir quitté le barrage, nous rejoignons les premiers camions partis avant nous, et qui, plus lents, nous barrent la route. Sur plusieurs kilomètres, avec le jour déclinant, dans une poussière dense, nous doublons nombre de véhicules dans des conditions dignes du Paris-Dakar. Puis un nouveau camion, une citerne qui, malgré les appels de phare, persiste à encombrer toute la piste, et à nous maintenir dans son nuage de poussière, pour ne pas « en profiter », une fois derrière nous. Ce sera un chassé-croisé infernal, dans une nuit qui s’installe et qui transforme la poussière en vrai brouillard. Au milieu des ouvriers, parce que les travaux continuent, dans le noir ! Au milieu des trous, des déviations de la piste pour contourner un pont en construction, ou des engins de chantier non éclairés. C’est la guerre maintenant entre Mario et la citerne devant nous. Notre camion rouge frôle le bord, trop souvent, ou l’arrière du camion d’un peu trop près, la citerne zigzague empêchant toute manœuvre de dépassement. Mario s’énerve, nous on serre les fesses. Enfin, un bout droit, deux cent mètres ; le v8 à fond, Mario s’engage, les deux camions roulent côte à côte, lequel va céder ? Mètre par mètre, le Chevrolet double et regagne le côté droit de la piste, avec une superbe « queue de poisson », risquant d’envoyer la citerne au fond du ravin. Vivants, nous sommes vivants ! Car au milieu de notre duel, dans la nuit totalement présente, circulent encore des cyclistes non éclairés et des piétons qui apparaissent brutalement dans le faisceau des phares et qui viennent encore ajouter à la difficulté. Ils ont heureusement conservé le « précieux » instinct de survie et se rabattent vivement sur le bas-côté. Lors d’un croisement avec un autre véhicule qui roule « plein phares », vous vous retrouvez dans la poussière, complètement ébloui, et c’est à ce moment qu’apparaît soudainement l’arrière, sans lumière, du véhicule qui roule devant nous. Camion en plein phare, camion sans lumière, mur de poussière, piste défoncée, et vous aurez une idée de la conduite de nuit en Bolivie, fortement déconseillée. Vous croyez que c’est tout ? Mais non. Il faut encore négocier avec les ânes, les vaches, les cochons, les chiens errants qui persistent à occuper le milieu de la piste, et dont la vie, vous le comprendrez, ne tient qu’à un fil. Chez nous l’autoroute, c’est un jardin d’enfants ; ici, c’est le far-west.
Enfin, Aquile. Gros bourg, rue centrale à deux fois deux voies, terre plein central et éclairage public ! Rues pavées ou cimentées, et une vie intense. Des groupes de jeunes partout, les uns discutent, occupent le trottoir devant de petits snacks, d’autres regardent la télévision dehors, profitent de la soirée et de la température idéale. Un petit restaurant aux néons rouges et verts, nous transportera, avec ses hamburgers, dans un autre monde pendant quelques instants. Nous sommes ce soir, vraiment heureux de nous coucher vivants.

Samedi 18 juin.

Nous remontons toujours vers le nord, par une piste toujours sinueuse, qui franchi des cols pour certains, à deux mille huit cent mètres ; piste empruntée par de nombreux poids lourds. La mort, enfin celle des autres, nous accompagne presque à chaque virage. Les glissières tordues et sommairement redressées, voir arrachées, illustrent les drames qui se jouent tous les jours sur ces chemins aléatoires. Il faut dire que les pneus, usés jusqu’à la corde, déchiquetés, entaillés par les pierres comme par une machette, ajoutent singulièrement aux risques déjà nombreux. Pour preuve, le nombre de croix plantées dans les virages, et qui témoignent de chauffeurs qui, descendant trop vite, sont trop vite montés au ciel.
Aquile, Chujllas, Totora, Epizana, sont les villages qui nous conduisent au site d’Incallatcha (la terre de l’Inca). Cet endroit, fort reculé, est celui qui devait ressembler le plus au site du Machu Pichu, après le site de Tihuanaco, à côté de La Paz. Mais cet endroit que nous atteignons à pied, après avoir laissé la voiture au bout d’un chemin, n’a pas « l’aura » des monuments cités plus haut. Si le site est immense, à part le mur d’enceinte d’un bâtiment de soixante mètres sur vingt, il ne reste plus grand-chose de cette construction, probablement construite par l’empereur Tupac Yupanqui, qui date d’environ mille quatre cent soixante après Jésus Christ. et classée monument historique. Le musée de Cochabamba travaille aujourd’hui à sa restauration. Mais nous ne sommes pas seuls sur le site. Devant nous, un groupe de jeunes, une vingtaine, qui ressemble fortement à une classe scolaire. Partis devant nous, ils déjeunent tranquillement à l’ombre d’un arbre, dans une petite clairière. Notre surprise n’est pas feinte, lorsqu’ils nous invitent spontanément, à partager leur repas. Nous nous asseyons doucement près d’eux. Une douzaine de grandes gamelles sont posées au sol, et chacun plonge la main dedans pour en retirer qui du riz, qui des pâtes, qui des patates ou des morceaux de viande. Nous hésitons, devons-nous plonger nos doigts dans leurs plats ? Timidement nous tendons la main, et nous saisissons un peu de nourriture, que nous portons à notre bouche. Tout autour de nous, ce n’est que sourires. Une guitare traîne. Pierre-Marie s’en empare et entame une chanson, et par miracle la fête commence, et vingt voix s’élèvent et fredonnent avec nous. La guitare change de mains et une espèce de frénésie s’empare de toutes et de tous ; aux chants s’ajoutent maintenant les danses et tout cela dure pendant deux heures. Et pour la première fois depuis nos différents périples, ce sont nos petits écoliers qui nous prennent en photo avec eux. Nous sommes, tous les trois, très touchés. Voir ces gamins, qui chantent, qui rient, savent-ils vraiment qu’ils sont l’ave-nir de la Bolivie ? Auront-ils la force ? Le courage ? En tout cas, cette réunion, au sens le plus convivial du terme, me bouleverse. Mais notre voyage n’est pas terminé. Nous devons repartir et les adieux sont un peu pénibles, je vous l’avoue. Nous reprenons notre chemin jusqu’à la voiture. Mais non ! On ne peut pas partir comme ça. Notre envie d’y retourner est trop forte, trop puissante. Rapidement, nous faisons l’inventaire de nos trésors, et retournons dans la clairière avec la voiture, et commence la plus grande distribution de fournitures scolaires depuis la création de l’école (enfin j’exagère toujours un peu) mais tout y passe : poignées de stylos, cahiers… un vrai plaisir !
Nous y penserons longtemps, et ce soir, alors qu’il y a un an, nous nous préparions à partir, je ressens encore une profonde émotion.
Ce soir, à Cochabamba, devant nos pizzas de quatre-vingt centimètres de diamètre, nous sommes malgré tout songeurs, un peu sombres, alors qu’il fait beau et chaud. Nous sommes toujours en bonne santé malgré une alimentation parfois douteuse ; et l’ombre de Pauline plane sur les aventures que nous venons de partager.

Lundi 20 juin.

Hier, nous avons avalé les 380 kilomètres de Cochabamba à Tihuanaco, par des routes toujours dangereuses, des cols encore élevés. Cette fois, le chien, assis au bord de la route, a traversé du mauvais côté. Paix à son âme. A Pacamaya, un poulet- frites à 30 Bolivianos (3 euros) pour quatre, nous a remonté le moral, déjà excellent. Les routes libérées, le lac Titicaca et le solstice d’hiver du 21 juin, tout cela semble maintenant accessible, a portée de main. Nous sommes arrivés à Tihuanaco peu avant dix-sept heures, qui est l’heure de fermeture du site. Nous avons commencé à filmer quand le garde nous saute dessus pour nous dire qu’on peut filmer, mais sans le pied. Nous avons trouvé la différence entre filmer sans pied, ou avec le pied, cela s’appelle bakchich. Vu le prix de l’entrée, 30 $, on se fâche un peu. Je commence à lui apprendre à compter jusqu’à cinq en français, et deux bolis (soit vingt centimes d’Euros), pour aller boire un coup suffisent pour avoir la paix. Forcément, ça crée des liens ! et quand nous revenons pour approfondir l’examen du site, notre ami Guillermo, avec un paquet de cigarettes, s’apprivoise mieux que la veille. Nous arrivons tôt, avant que les bus déversent les hordes de touristes. Il faut dire que Tihuanaco est à la  Bolivie, ce que l’Acropole est à la Grèce. On sait peu de choses sur le peuple qui a construit Tihuanaco. Si le début de la construction date d’environ sept cent ans avant Jésus Christ, on ne sait rien des raisons qui ont contribué à sa disparition en cinq cent après Jésus Christ. Toutefois, les pierres de la construction provenaient de sites situés de 5 à 40 kilomètres de Tihuanaco. Cela ne fût possible, selon les Aymaras, que grâce au dieu blanc Viracocha. Les trésors de ce centre de cérémonie, qui été habité par vingt mille personnes, ont été pillés, surtout l’or par les espagnols. Vous comprendrez le peu d’affection des Boliviens pour les Espagnols après cela, après la conquête du pays et l’exploitation de l’argent de Potosi jusqu’à épuisement des ressources et des hommes. Pour le reste, nombre de poteries ont été brisées, et certaines œuvres prirent le chemin de musées européens. On trouve sur ce site une douzaine de constructions, dont le temple de l’Akapana, d’environ deux cent mètres carrés ; Kalasaya, une pyramide d’environ 130 mètres de côté, et un certain nombre de construction dont la fameuse « porte du soleil », immortalisée dans la bande dessinée : Tintin et le temple du soleil. Magnifique pierre estimée à environ quarante à quarante-cinq tonnes. A l’opposé, la « Puerta de la Luna », la porte de la lune, plus loin la « Puma Punku », la porte du puma. Mais demain c’est le 21 juin, c’est la fête du solstice d’hiver. De nombreuses manifestations vont se dérouler dans tout le pays et notamment ici. Une foule nombreuse arrive du monde entier pour assister au lever du soleil vers cinq heures du matin. Froid assuré. Nous ne souhaitons pas assister à un « carnaval » pour touristes. Pour nous le temps presse, nous devons nous rendre à Copacabana ; pas Copacabana du Brésil avec les plages de sable fin, l’eau à 25 degrés et les danseuses !… je ne vous dis que ça. Non, ici l’eau fait 20 degrés de moins, nous sommes toujours à 4000 mètres, il n’y a pas de carnaval et les danseuses ne sont qu’un pur fantasme.
Nous avons presque accompli notre périple. Pour rejoindre le lac Titicaca, nous revenons à La Paz, par El Alto. Les rues grouillent toujours de monde. Au hasard des commerces qui se suivent sans discontinuer le long de la rue, une station de lavage de véhicules. Par hasard aussi, l’eau des lances de lavage est pompée dans le ruisseau voisin, qui sert aussi de tout-à-l’égout. Bonjour l’hygiène.
A San Pédro, un premier bac, rapide nous dépose à San Pablo. San Pablo n’est pas une île, mais la route qui y mène passe par le Pérou. Pour éviter d’inutiles palabres à la frontière, nous franchissons comme tout le monde le petit bras de mer. A San Pédro, nouveau tracas ; la police nous cherche des poux à cause de nos bidons d’essence. Tout finira bien en quelques minutes, mais nous comprenons rapidement la situation car San Pablo est la plus importante base navale de Bolivie, alors !
Copacabana, une longue plage de sable fin dans une magnifique baie, sur des eaux limpides et cernée par deux pics montagneux. C’est très beau. On peut louer des barques, des pédalos, des canoës; les bars et commerces divers donnent un air de villégiature tranquille. Mais notre préoccupation est d’atteindre « Isla Del Sol » l’île du Soleil. C’est au sommet de cette île que nous devons nous trouver demain matin 21 juin, pour la cérémonie du solstice. Sur la plage, nous avisons un bateau et son capitaine ; c’est un bateau de douze mètres (il doit pouvoir transporter 30 personnes). Pour nous le temps presse, nous affrétons le bateau et son pilote à prix d’or pour nous transporter tous les quatre sur Isla Del Sol, et nous ramener demain. L’affaire conclue, nous nous rendons en ville. Nous nous devons de respecter les coutumes locales ; c’est-à-dire acheter les offrandes de la cérémonie de demain. Dans une boutique, nous achetons les offrandes qui s’imposent : rubans de couleur, bonbons et l’inévitable fœtus de lama séché sans lequel aucune cérémonie digne de ce nom, ne peut avoir lieu. L’embarquement est rapide. Mario reste à Copacabana et garde la voiture, pendant que nous montons à bord pour les deux heures de navigation nécessaire pour nous rendre sur l’île. A la nuit tombée, nous débarquons et commençons l’ascension de l’île ; un hôtel, au sommet, doit pouvoir nous accueillir. Chose faite vers 21 heures. Nous nous installons dans deux chambres, non chauffées et allons préparer la cérémonie du lendemain, avec le chamane. Cette cérémonie, notre cérémonie doit être, nous l’espérons, emprunte d’un peu plus de solennité, de vérité, et de plus ne concerne qu’un groupe restreint demain matin au sommet de cette île où nous devons nous trouver à 6 heures. Pour l’instant le sommeil me gagne, et je me couche, épuisé, dans cette chambre où il gèle déjà.

Mardi 21 juin, 5h30.

La cérémonie n’attend pas. Nous partons dans le noir et froid matin le ventre creux, avec un petit groupe, et le chamane qui ouvre le chemin dans son poncho bariolé, coiffé de l’éternel bonnet. Après deux kilomètres, nous sommes au sommet de l’île à plus de 4000 mètres. Il fait toujours nuit sur cette île qui est le berceau du dieu Soleil. C‘est ici que Viracocha fit sa première apparition mystique à la demande du Soleil. C‘est un peu plus loin, sur la minuscule Isla de la Luna (l’île de la lune) que Viracocha ordonna à l’astre nocturne de se montrer. Peu d’habitants sur ce rocher ; 5000 habitants qui se regroupent autour de deux villages : Cha’lla-pampa au nord et Yumani, où se trouve notre hôtel. Pendant ce temps, le chamane a allumé un feu ; chacun sort ses offrandes et les dépose au sol. Le chamane commence des incantations, tourné vers l’est, alors que l’horizon vire au rose. Et c’est au moment où le premier rayon de soleil effleure une crête et vient se poser sur nous, qu’il présente les offrandes, sur chacune de nos têtes, dans une assiette, avec le fœtus de lama, offrandes qui vont finalement terminer dans le feu. Dans le même temps, le verre d’alcool est de la fête, et même obligatoire, pendant que le chamane, penché au dessus de nos têtes, nous recommande à ses dieux, pour nous apporter chance et longue vie. A 8h00, la cérémonie est terminée L’on comprend, alors que les premiers rayons commencent à nous réchauffer, la dévotion que nombre de populations du monde, ont envers le soleil, source de toute vie. Pierre-Marie n’en a pas perdu une miette, c’est l’essentiel.
A 09h30, nous rejoignons l’embarcadère et mettons le cap sur le nord de l’île ; à 10h00, bercés par le doux bruit du moteur, mes camarades dorment déjà. La fatigue gagne du terrain. Il faut ensuite à nouveau débarquer et marcher jusqu’aux ruines chincana, qui comprend plusieurs monuments dont le : palacio del Inca, appelé aussi : le labyrinthe. C’est un dédale de petits couloirs en pierres, le tout devant les magnifiques eaux bleu turquoise du Titicaca. Nous prendrons quand même un repas dans une auberge locale, avec l’éternelle tranche de lama, et reprendrons la mer pour arriver de nouveau à Copacabana vers 15h00. L’affaire est dans le sac.

Mercredi 22 juin.

Copacabana ; nous ne pouvons manquer la magnifique église mauresque construite durant les années 1600 à 1800, et dont on peut admirer les magnifiques dômes et les carreaux de porcelaine bleue. A l’intérieur, la vierge noire attire toujours autant de fidèles. Scultée par l’arrière petit-fils de l’empereur Tupac Yupanqui, elle a prit place au-dessus de l’autel, vide auparavant.

Un peu plus tard, nous embarquons à nouveau sur un bateau à voiles typique du lac Titicaca, avec deux jeunes, pour une « tentative » de partie de pêche. Original une partie de pêche à 3810 mètres d’altitude. Malheu-reusement ses 9000 km2 et 457 mètres de profondeur rendront la recherche du poisson aussi difficile que la recherche d’une aiguille dans une botte de foin, dit-on chez nous. Enfin la promenade aura-t-elle été agréable et pour une fois qu’on peut bronzer idiot !

Un peu plus tard encore, revenus sur la terre ferme, nous flânerons une dernière fois dans les rues de Copacabana, rêvant à toutes ces aventures, cocasses, tristes ou dangereuses.

Vous vous souvenez, lorsque nous étions gamins, le nom de ce lac : Titicaca, nous a tous bien fait rire. Et bien apprenez quelque chose, pour une fois. Ce nom : Titicaca, n’est autre que la simplification phonétique du mot : Titi Khar’ka ou : le rocher du Puma, de la forme d’un rocher sur Isla del Sol, en forme de puma tapi. Voilà, pas de quoi en faire un fromage !

Ce soir, nous ferons un bilan de cette aventure dans un restaurant où il n’y a plus d’électricité. Nous dînerons donc à la bougie et en serons les seuls clients ; c’est vrai, sans lumière, il faut deviner que c’est ouvert. Néanmoins, c’est un des derniers moments que nous passons ensemble, je veux dire avec Mario, avec qui des liens se sont tissés au fil des jours. Je n’ose parler de Pauline qui a rallié la France depuis une semaine et dont Bernard se langui. Tous ces moments forts n’existent pas, ou peu dans la vie « de tous les jours ». C’est cette accumulation de « richesses » qui nous forge, développe notre volonté, nous rend plus forts, plus philosophes aussi, quand nous sommes à nouveau confrontés à nos petits malheurs d’européens. C’est dans ces instants que l’on mesure nos capacités d’adaptation, qui sont chez les humains, quand même remarquables.
Nous sommes à l’aube d’un nouveau retour, et comme chaque fois, malgré l’impatience de retrouver les siens, c’est un moment un peu « bancal », un peu comme le c.l entre deux chaises.

Jeudi 23 juin.

Dernier jour sur le sol Bolivien. Il nous reste 100 kilomètres pour rejoindre La Paz, d’abord en longeant ce magnifique lac. Nous avons distribué tout le surplus de nourriture aux familles rencontrées au bord du lac, lors de notre repas de midi. Ce fût la ruée sur les boîtes de conserves, les paquets de pâtes, de purée et toutes les friandises que se sont arrachées les enfants. Puis nous traverserons à nouveau El Alto et rejoindrons l’hôtel NAIRA avec des bagages un peu plus maigres, et nous monterons cette fois les deux étages sans problème, le souffle revenu, et quelques kilos en moins. C’est notre dernière soirée dans l’hémisphère sud. La température à La Paz a baissé depuis notre départ ; le pays est maintenant bien installé dans l’hiver. Malgré tout, nous parcourons les rues en tous sens, à la recherche d’une ultime aventure, à la fois si désireux de rentrer, mais avec le désir d’emporter un bout de ce pays.
Nous quittons Mario, dont la patience, la constance et toutes les qualités qu’il a déployées, sont venues à bout de toutes les difficultés. C’est un peu difficile ; une accolade devant l’aéroport, un dernier geste, un dernier regard et nous embarquons avec nos souvenirs, déjà, nos projets, bientôt.

EPILOGUE

Aujourd’hui, en juin 2006, la Bolivie s’est attachée un nouveau président, un indien, un vrai, résultat des évène-ments que nous avons connus pendant ce voyage. Est ce que le peuple au sens le plus large du mot, pourra connaître enfin le sens du mot espoir ? Nous n’osons caresser cette idée. Mais la jeunesse a cela, d’où qu’elle soit, d’avoir des envies, des projets et l’insouciance suffisante pour tenter l’aventure.

La Bolivie est un pays paisible malgré ses difficultés économiques, et n’a rien à voir avec certains de ses voisins qui abritent nombre de révolutionnaires, et de plus durement confrontés à la drogue. La Bolivie est un pays d’une extraordinaire beauté. Du salar d’Uyuni au lac Titicaca, des grandes plaines balayées par les vents aux volcans les plus hauts et les plus immaculés, de Tihuanaco à Potosi, on ne peut jamais rester indifférent devant une telle beauté, une telle magnificence et un passé colonial si incroyablement riche. Quand à la musique, nous avons été sidérés et rapidement conquis par ses sons si particuliers, si beaux et si riches d’espoir.

Je n’aurai qu’un mot : partez, partez, découvrez le monde ;
Une seule conclusion s’impose : nous sommes tous identiques, nous sommes tous des hommes de passage sur la terre ; nous n’aspirons qu’à un peu de bien être et de bonheur pendant ce court instant.
Je ne peux une fois de plus que reprendre les mots de la lettre que m’avait envoyé Jean-Louis Etienne : « …Les lentes traversées donnent de l’espace au temps, et du relief à l’essentiel, c’est l’enrichissement de la vie intérieure, l’ouverture vers une vision dépouillée et simple de notre existence, vers quoi nous devons tendre. Aussi je ne peux que vous encourager à continuer de marcher sur la terre et à laisser aller votre esprit ».
Ces quelques mots me poursuivent, enchantent ma vie parce qu’ils sont beaux et vrais.
Je vous les confie. Faites en bon usage.

Merci à tous : Pauline, Bernard, Pierre-Marie, Mario et toutes celles et ceux qui nous ont accueillis.

Documentaire Bolivie