Spitzberg

Documentaire DVD Spitzberg

Production Nescope

Le Damier du Pôle

A moins de 1 000 km du Pôle Nord, un archipel d’une extraordinaire beauté glacée, perdu dans l’Océan Arctique. Sanctuaire pour de nombreuses espèces animales et exploitations minières, c’est le paradoxe de cette terre que nous allons découvrir à pied et en kayak, à la rencontre des mineurs russes de Barentsburg et des scientifiques de Ny Alesund. Vestiges du passé et vertige des glaciers de la baie du Roi, au contact des espèces les plus variées…

Galerie Photo

Spitzberg, Ocean Antarctique , Barentsburg

Journal de Bord

Texte : Philippe Beaumois

Jeudi 24 juin

9H00, PARIS. J’ai enlevé la montre, la cravate, les pompes cirées, le pantalon à pince. Echangé tout ça contre : pantalon GORETEX, anorack du même métal, gants, chaussures de marche.

Un autre monde !

Sur le quai bondé, j’attends Pierre-Marie, parti chercher un chariot pour nos 80 kg de bagages. Pour tous les gens qui m’entourent, le temps c’est de l’argent, pour moi il redevient ce qu’il a toujours été : relatif. Pour eux, le but : courir. Vers quelle destination ? je n’en sais rien, peut-être qu’eux non plus. Ils courent, à perdre haleine, et à perdre la vie à vouloir la gagner. Mais nous, on s’en fout, on s’en va … au SPITZBERG. Ah ! vous ne savez pas où c’est ? En fait, peu de gens savent où se trouve le SPITZBERG. Certains disent entendre ce nom pour la première fois. Bon j’explique ; C’est la seule terre entre le Cap Nord et le Pôle Nord . Un archipel de 63000 km2, grand comme la Belgique ; 6000 habitants dont la moitié à poils blancs et dents aiguisées, l’ours polaire, chez lui sur ces terres arides et désolées. Soit 3000 ours, plus ou moins affamés et pas difficiles sur le menu : phoques, humains, boites de conserves, sacs à dos, tentes : même combat. Le SPITZBERG est donc l’île principale de ce territoire très « nordique » et sous administration Norvégienne.

Il a fallu beaucoup de travail et de nombreux mois à Pierre-Marie pour mener à bien cette opération. Une préparation matérielle essentielle, question de survie ; et une préparation du matériel vidéo très pointue, car c’est de ce matériel que dépendra l’après voyage. Mais ceci est une autre histoire.

Il fait beau ce jour, au-dessus de Paris ; probablement 25 degrés. Il fera sûrement beau au SPITZBERG, du soleil, pas d’arbre, (je mets arbre au singulier, car il n’y en a même pas un, alors le singulier suffit), pas d’herbe et probablement… 5 degrés. Je me gave avant le grand silence. Je connais mes classiques, James Oliver Curwood a longtemps bercé ma jeunesse.

22H15, OSLO. 2ème embarquement. Il fait jour. Je ne maîtrise pas encore cette notion, mais il va faire jour en permanence jusqu’au 23 juillet, pour nous. Evidemment, nous pourrions rester jusqu’à ce que le soleil se couche ; ça va être beaucoup plus long, assez long pour être portés disparus.

Nous attendons avec impatience l’arrivée à Longyearbyen, ville principale, environ 1000 habitants, et desservie par la ligne aérienne régulière la plus au Nord du monde. Depuis notre départ, nos conversations sont truffées de glaciers, de torrents, de poissons et d’histoires d’ours. Plus tard, il faudra ajouter les histoires de fatigue, de pieds mouillés, de boue, de marécages et de bouffe insuffisante et déprimante.

Pour l’instant, je vais découvrir  « le pays des montagnes pointues », m’imprégner de ces premières sensations, premières images.

23H00. C’est fabuleux. Je suis fou de joie. Le soleil qui s’était couché, nonchalamment à Oslo, se relève au fur et à mesure que nous montons vers le Nord et Tromsö. Et un peu plus tard, vers 2H00 ou 3H00 du matin, nous apercevrons les glaces et il fera encore jour.

4H00 du matin, l’avion pose ses roues sur la piste. Submergés de bagages, nous nous trainons jusqu’au camping à cent mètres. Il fait gris et humide, jour malgré tout. Et c’est une expérience inoubliable, sublime ; c’est comme perdre son pucelage, pareil.

Notre objectif, à très court terme : monter la tente, remonter le révolver et dormir, si c’est possible.

8H00. Quelle orgie de sommeil ! Il fait jour. Pléonasme, il fait et fera toujours jour, jour après jour. Et vous pouvez confondre l’aube de ce jour avec le crépuscule de la veille, et décider que ce matin peut être le matin de la veille. Donc vous ne vieillissez pas de la  même façon. Et dans le même ordre d’idée, il faut également faire attention à ses rêves, surtout quand vous dormez de jour. Attention à quelle vitesse vous rêvez.   Parce que si vos rêves ne se passent pas tous à la même vitesse, ils se téléscopent et cela peut être dangereux pour la santé. Et s’il n’y a pas le jour et la nuit pour mettre de l’ordre, on ne s’y retrouve plus, et on ne sait plus où on habite. Ce qui, en fait, n’a que peu d’importance.
Bon, après le petit déjeuner, un peu vaseux et dans la brume comme le fjord, nous partons d’un pas alerte, décidé, conquérant, vaillant, hardi… les autres adjectifs, vous les choisissez vous-même. 5 kms jusqu’à Longyearbyen, la seule « capitale » que vous embrassez d’un seul regard, sans tourner la tête, sans oublier la moindre rue, la niche du chien, la gamelle du chat, le bureau de poste, l’église, le bistrot eh oui, même ici !

La journée se passe en démarches successives. Au bureau du Gouverneur pour les autorisations de se déplacer, de pêcher, aux différents magasins pour les achats obligatoires du matériel de sécurité : balise SARSAT, pétards et autres barbelés et miradors pour protéger notre sommeil. Nous déjeunons sur un banc vers   … 17H00 ; puis 5 km dans l’autre sens et retour au camping vers 22H00 ; repas 23H00 et coucher. Mais le soleil s’est montré.
Demain, suite Phase 1, et marche vers Barentsburg, la ville russe, que nous espérons atteindre, ce qui n’a pas été  le cas de tout le monde. Car un groupe, allemand croyons-nous, s’est aventuré sur ce terrain pour le moins ingrat et a connu quelques désagréments : genre passage à travers un pont de neige, enfouissement dans un névé et mouillage plus ou moins complet suite à ruisseaux ou rivières, trop hauts ou trop larges.

Samedi 26 juin

Environ 12H00. Temps gris et humide. Et caser dans les sacs à dos les affaires personnelles, les provisions pour six jours, la vidéo… semble insoluble, et il va falloir remballer la tente mouillée. Enfin, le spectacle, ce matin déjà, valait le déplacement à lui seul. Surtout quand un troupeau de bélougas, en train de chasser, s’ébat dans la baie. Nous nous précipitons dehors avec la caméra, pour suivre les évolutions de ces animaux, que je vois pour la première fois ailleurs qu’à la télévision.. Nous ferons également connaissance avec les mœurs belliqueuses des sternes arctiques, subissant leurs attaques répétées. Des volatiles superbes qui ne reculent que quand nous les touchons de la main.

13H15. Pris une douche, c’est bon. Temps toujours mauvais, c’est-à-dire gris, avec de la pluie et du vent. Au départ, le Spitzberg « devait » être un désert arctique sec. A vérifier. Après déjeuner, nous partons malgré tout vers Barenstburg, avec le vent dans le nez. Nous quittons le camping pour l’inconnu.  Rallier un point à travers la montagne, avec une carte au 100.000ème et une boussole, c’est du sport ! Nous empruntons un bout de piste à la sortie du camping, puis 2 km plus loin, nous engageons dans une vallée… peu engageante. Engagez-vous qu’ils disaient, vous verrez du pays ; on a vu.

Un peu plus tard, un peu plus fatigués, un peu plus mouillés. Journée GALERE. Partis depuis 15H00. pataugé dans le molissol, sorte de marécage spongieux qui vous use en un rien de temps, avec la flotte, les pierriers instables, humides et glissants, chaussures mouillées, chaussettes mouillées, gants mouilllés, franchi la vallée, traversé les névés, les ruisseaux, parfois avec les bottes. Et vous savez ce que cela signifie avec les bottes ? Cela signifie poser le sac à dos, enlever les chaussures, sortir les bottes du sac, les  enfiler, mettre les chaussures à la place, renfiler le sac à dos, traverser, et refaire le tout dans l’autre sens. Tuant. Vous ajoutez, la pluie, froide et pénétrante, le vent dans le nez, un chemin plutôt… aléatoire, alors : ras le bol. Ah ! déjà ! Si demain il ne fait pas beau , je porte plainte. Pour une prise de contact, nous sommes gâtés.

Dimanche 27 juin

Debout 9H00. Levons le camp à 11H00 avec du soleil, enfin. Le col pour descendre à la mine abandonnée de Grumantbyen n’est plus très loin. Une fois franchi le col, la pluie revient. Pas très épaisse non, mais persistante. Avec la pluie, revient le vent, en rafales violentes, dont une renverse la caméra sur son pied et que nous rattrapons d’extrême justesse. Une autre, plus forte, me couchera de côté. Dans les éboulis, où nous manquons chuter à chaque pas, nous arrivons à la mine abandonnée, mais alors vraiment abandonnée. D’abord parce qu’il n’y a personne, à part nous, et puis c’est dans un état de ruine totale. Donc pour moi, c’est une mine abandonnée.  Les rebords de fenêtres font l’affaire des mouettes, qui trouvent les lieux à leur goût.
Se pose maintenant le problème de continuer. Les lieux, en plus d’êtres lugubres, présentent l’inconvénient d’être au bord de la mer. Les falaises tombent dans la mer, et la mer, arrive au pied de la falaise. Donc problème. Après un petit essai, le long de la petite plage, nous faisons un petit demi-tour à petits pas. Comment faire ? Bernard, toujours volontaire, laisse le sac et s’engage dans le pierrier à flanc de falaise dans l’espoir de découvrir un passage. Démarche généreuse mais oh combien dangereuse ! Plus tard, beaucoup plus tard, nous commençions vraiment à nous inquièter avec Pierre-.Marie, Bernard redescend sans avoir trouvé d’issue mais en ayant pris des risques considérables.
Re-comment faire ? Je suggère de se reposer, de manger et de profiter… de la basse mer. Ce que nous faisons vers 19H00. L’amplitude des marées est assez faible ici, et nous bénéficions de quelques heures pour longer la plage et trouver une issue avant que la mer vienne nous lécher les semelles. Avec un peu d’appréhension, entre l’immense falaise à gauche que nous pouvons toucher de la main, et la mer qui déferle à nos pieds, nous entamons une progression malaisée sur les galets. Quelques kilomètres plus loin, un éboulement provoqué par un écoulement d’eau nous permet de reprendre un peu d’altitude et d’espace avec la mer. Nous débouchons sur un replat, où nous trouvons la ligne de chemin de fer, abandonnée elle aussi, qui reliait Grumantbyen à la ville. Inutile de vous dire, que la ville est elle aussi… abandonnée. Gagné, mais facile ! Dans la boue, fatigués mais heureux d’avancer toujours, nous suivons la ligne. Pas vraiment la ligne droite, mais c’est fiable. Ligne que nous n’avons qu’à suivre jusqu’à une belle cabane. Mais alors une vraiment très belle cabane, qui de loin, ressemble à un quatre étoiles. Pas possible que ce soit ouvert. De près : c’est du quatre étoiles, et c’est ouvert. Une superbe cabane de deux pièces, avec de superbes bas-flancs, un superbe fourneau, qui ne demande qu’à ronfler avec le superbe charbon qui va avec. Le reste de la soirée est plutôt agréable. Tout sèche, le poêle ronfle. Nous dînons vers onze heure, et à minuit : dans les duvets.
Mais nous venons de passer deux très dures journées. Des moments très intenses, très forts, mais également des sensations exceptionnelles.
C’est ce qui fait la valeur de notre voyage.  A nos yeux toujours. Surtout pour Pierre- Marie ; avec le temps qu’il passe à poser son sac, sortir la caméra, le pied, filmer, ranger … pas une mince affaire. Surtout quand le sujet se tire à… tire-d’ailes quand nous sommes prêts !

Lundi 28 juin

Excellente nuit, temps doux. A quand la pluie ?

Déjeuner, ranger les sacs, voilà une saine et aussi difficile opération. Nous partons vers 11H30 pour un lac.spitzberg-dvd Va-t-il se révéler poissonneux ? Pour l’instant, nous atteignons la ville abandonnée. Une vraie désolation, une vision d’apocalypse ; comme après la guerre, après la fin du monde. C’est abandonné depuis longtemps. Pourtant, les traces de vie sont infiniment présentes. Armoires ouvertes, vestes encore pendues aux porte-manteaux, nourriture de bébés, vieux chaussons au pied des lits. Une grande tristesse habite ces lieux vides de toute vie humaine. Seulement humaine, car la vie animale a repris le dessus et rennes, lagopèdes, mouettes ont repris possession des lieux. Les gardiens d’un monde oublié.
Nous reprenons notre chemin vers le lac, à travers un marécage infâme, où nous pataugeons péniblement. Enfin le lac. Beaucoup d’eau. Je veux dire qu’il y a juste un peu plus d’eau dans le lac, que là où nous marchons. En fait le tout est un immense marécage avec un endroit au milieu où il y a un peu plus d’eau, c’est le lac. Mais de poisson, malgré de nombreuses tentatives : niet. Vous avez remarqué ? Nous approchons d’une ville russe, alors je commence à parler russe. Niet, c’est un bon début !

Enfin le soleil revenu consolera nos pêcheurs.

La pêche n’étant pas concluante, nous remballons nos gaules. Nous reprenons une progression toujours difficile dans le molissol. Je me vautre à plusieurs reprises, rempli mes bottes, quand je ne manque pas de  les laisser au fond d’un trou plus profond que les autres, quand  le terrain m’aspire et ne veut plus me lâcher.

C’est avec cette lente et pénible progression, pour ne pas dire reptation, qu’apparaît la lagune de Colesbukta. Terriblement large, une espèce de menace avec un message comme : abandonner, quitter les lieux. Et là, je ne le sens pas vraiment, ce plan. Une eau trouble roule devant nos pieds. Il y a environ cent mètres à traverser, et vraiment, je ne m’y vois pas. Heureusement l’effet de groupe joue. Bernard, encore lui, pose le sac, le pantalon, et armé de son courage et de deux bâtons, tente une traversée par un passage qu’il trouvera après moult  zigzags. Il reviendra nous chercher et traversera ainsi six fois la rivière avec de l’eau en haut des cuisses, des cuisses qui commencent fortement à rougir sous la morsure de l’eau glacée. Et ainsi, nous aurons relevé ce nouveau défi, baissé le pantalon et franchi cette rivière, en slip et chaussons, les sacs sur le dos et pour moi un peu d’angoisse au ventre, et bienheureux de fouler l’autre rive. Une seconde traversée, en bottes cette fois, et nous convenons que le plus dur est fait. Repos et repas à 22H00, et bien content d’enfiler mes pieds gelés dans le duvet. Plus rien de sec, j’en ai marre.

Mardi 29 juin

Départ à l’aurore. Ce qui ici, ne veux pas dire grand chose. C’est-à-dire vers 10H00, avec un soleil qui ne nous quittera plus de la journée.. L’objectif : Barentsburg semble maintenant réel, palpable. Nous « n’avons qu’à » suivre la piste imprimée par les quatre roues motrices et les motoneiges. Nous ne comptons plus les ruisseaux traversés avec les chaussures, sans les chaussures, avec les bottes, sans les bottes, euh ! pas sans les bottes !

Nous appréhendons un peu le dernier obstacle, soit la dernière embouchure. En attendant, les vols de mouettes, d’oies, captivent notre attention, ainsi qu’un os de baleine sur la plage. Probablement l’os du crâne. Plus loin, sur un piton rocheux,  c’est une oie bernache couvant ses œufs, pendant que nous la couvons des yeux et Pierre-Marie de l’œil unique de l’objectif de la caméra. Plus tard, c’est le repas du midi qui prend des allures de Clint Eastwood dans « l’inspecteur Harry ». Chargement et tir au 44 magnum, devant la mer. 44 magnum que je ne quitterai pas un instant pendant tout ce voyage. Puis tir de pétards anti-ours. Maintenant rassurés, nous pouvons nous engager en territoire russe. Vers 19H00, dans une espèce de plaine, au-dessus de la mer, le vent aidant, le montage de la tente ressemble à l’envoi d’un spinnaker sur un bateau de 30 mètres. Bon j’exagère, elle n’est pas si grande notre tente. Et finalement, le spi est cloué au sol et on peut passer à l’étape suivante : LA BOUFFE. Ce soir : soupe, riz, boite de thon, abricots secs, gargantuesque !

PS : j’ai mouillé, encore, une botte au dernier passage, et au dernier pas, je suis le dernier des andouilles.

Re PS : j’ai un peu moins honte, j’ai fait la vaisselle !

Mercredi 30 juin

Temps mitigé, nuages, soleil, petite pluie ; un peu une habitude ici.

A l’approche de l’enclave russe, la pression monte un peu. C’est quelque chose de totalement nouveau, et nous l’appréhendons un peu. Le premier contact, l’héliport, me laisse une impression désagréable. Entendre parler russe, par des gens qui te regardent à peine, me laisse une impression désagréable. L’impression de retourner à la « grande époque » est-ouest. Et ces deux mondes, il me semble difficile de les faire cohabiter. Impression confirmée par le manque total de moyen de communication. Bien sûr, on ne nous jette pas, mais nous arrivons tout de même comme trois chiens dans un jeu de quilles, et cela fait beaucoup.

Cet héliport, c’est un vrai décor à la James Bond pendant la guerre froide. Et bien ici, la guerre froide n’est pas terminée, la  puissante Russie  est encore dans tous les esprits et le mur de Berlin a encore de beaux jours devant lui.

L’arrivée à Barentsburg ressemble à une arrivée de commandos en pays inconnu. Nous ne savons trop quelle attitude adopter. Une chose est sûre, nous avons fait un bond d’un siècle en arrière. Les Russes sont sûrement les plus grands ferrailleurs du monde, et des environs immédiats. Du matériel, pour eux, pour moi des déchets, sont stockés le long de la piste sur plus d’un kilomètre.

Les premières personnes que nous croisons, ont à peine un regard vers nous ou nous ignorent. Nous serons bien accueillis à l’hôtel, à la salle de sports, au musée. Mais par des gens jeunes, pas ici depuis longtemps ou avec leur famille, ce qui est rare. Car les mineurs ici, c’est : contrat de deux à trois ans, pas de salaire, ils sont versés directement en russie ; et de toute façon, rien à acheter, pas un magasin, pas un troquet, pas une mobylette, RIEN.

Le reste de la population nous toise avec un froid dédain. Pas d’hostilité, mais « chacun chez soi ». Ici, c’est encore un bastion de l’organisation communiste. La compagnie minière ou l’état, ou les deux, prennent en charge : hébergement, nourriture, et si quelques loisirs liés aux quelques bateaux de touristes qui passent ici l’été, semblent se développer, tout cela reste d’un mortel ennui. A la cantine, idem. Nous sommes interdits de séjour et isolés de ce monde que nous voulions rencontrer. Bien sûr, pour le tournage, tout est plus difficile. Mais ce monde est moribond, et personne n’est dupe. Ce sera une nouvelle débâcle, comme Grumantbyen ou Pyramiden, vestiges d’une époque plus rutilante.

Nous négocions, en sous-main, et à prix d’or,  et sûrement au marché noir, de la nourriture pour deux jours et un passage en bateau pour traverser le fjord et aller pêcher dans le lac Linné. A priori, c’est impossible ; mais tout se fait, une simple question d’organisation… et d’argent. Mais rien ne doit se savoir, c’est tout.

Il est 10H00, notre contact à l’Est a dû se faire descendre, notre mission devient délicate. Il faudra peut-être se replier. Un peu plus tard ; notre contact … reprend contact. Il est sauf et revient avec le matériel (la bouffe) et les renseignements (bateau), après une prise de risque maximum.

La Phase 1 continue.

Jeudi 1er juillet

Mauvaise nuit, mauvais lit. Nous avons eu trop chaud. Petit déjeuner à la cantine des touristes de l’hôtel.

– 1ère assiette : saucisse de viande, beurre fromage,
– 2ème assiette : deux œufs au plat, petits pois,
– 3ème assiette : semoule, puis thé et gâteaux. Gavés jusqu’aux yeux.
A 10H00, nous rentrons avec la caméra comme laisser-passer, au spectacle folklorique prévu pour les centaines de touristes fraîchement débarqués des bateaux quasi quotidiens l’été. Ce spectacle plein de gaieté, de couleur avec son strass et ses paillettes  nous offre tout le répertoire du folklore russe y compris Kalinka et nous offre aussi  un saisissant contraste avec le spectacle suivant : la porcherie. Beaucoup moins poétique, ces 400 à 500 cochons qui, à l’heure de la bouffe, hurlent, je dis bien hurlent ! dans un vacarme assourdissant et une odeur insoutenable.

Avec les vaches, ça s’arrange, et cela va beaucoup mieux quand nous découvrons les serres avec les pieds de tomates de trois mètres de haut, les cornichons, le paprika, les fleurs, le citronnier et l’ananas !

Le même jour, 22H00. Il s’est passé tant de choses dans cette Russie d’hier et d’aujourd’hui, que tout se bouscule et se superpose dans un grand maelstrom dont je vais tenter d’extraire l’essentiel.

Dans cette affaire, il est certain que monsieur BOUZNEY tire beaucoup de ficelles dans l’activité de Barentsburg. Monsieur BOUZNEY, c’est un peu le directeur de l’hôtel, le service des relations publiques, le journaliste. Il participe au développement du tourisme en favorisant l’organisation des spectacles, et distribue autorisations, et blâmes aussi, sûrement. Bref, c’est le roi de cet échiquier. C’est aussi grâce à lui, qu’un bateau (payant bien sûr et fort cher), sera à notre disposition pour traverser le fjord ou que nous sera permis la descente à l’entrée de la mine et l’interview du mineur. Et pour obtenir tout cela, il faut dire que la carte de presse de Pierre-Marie l’aura quand même beaucoup impressionné. Car les occidentaux de passage, comme nous, ne doivent pas être nombreux à avoir vu ce que nous avons vu.

Le seigneur des lieux a donné un ordre, et les mineurs qui ne connaissaient pour nous que le mot « niet », se mettent maintenant au garde-à-vous. Toute cette visite de la mine se fera un peu tardivement et un peu vite, mais un entretien avec un mineur russe, ça vaut sont pesant d’or.

A 18H00, (je reviens en arrière, mais ce n’est pas grave, c’est pour casser le rythme), nous embarquons sur une barge style débarquement 1944 pour traverser le fjord. Vingt minutes plus tard, nous voilà débarqués, à nouveau seuls. La montagne devant nous, et derrière la montagne, le lac Linné. Le lac tant attendu rempli à ras bord de poissons tous plus gros les uns que les autres, et qui attendent avides et voraces les cuillères de mes compagnons. La cabane que nous trouvons ce soir, c’est moyen. Le ménage, le lavage et le repassage n’ont pas été fait depuis qu’elle a été construite. Mais le poêle ronfle et demain nous montons au lac en léger.

Il est 23H00, bonne nuit.

Vendredi 2 juillet

Ce matin, la cabane m’apparaît telle qu’elle est réellement : crasseuse. C’est vrai qu’hier soir, nous étions fatigués. Nous partons comme prévu, en léger. Caméra, pied et victuailles légères pour la journée. Après deux heures de marche, apparaît le superbe lac, de la superbe partie de pêche annoncée. Fébrilement, mes deux pêcheurs mettent les lignes à l’eau. Et ils ont bien de la chance, car le lac, gelé, ne laisse qu’une bande d’eau libre d’une vingtaine de mètres. Et puis, rapidement, il faudra tirer les conclusions : ce n’est pas concluant. Avant 10H00, je ne sais pas s’il y en avait. Après 15H00, je ne sais pas non plus. Mais ce que je sais, c’est qu’entre ces deux horaires, j’en suis sûr, il n’y a pas la queue d’un poisson dans le lac. Nous retournons, dépités, la canne entre les jambes, vers la cabane pour s’apercevoir qu’en notre absence, des russes ont squatté la cabane. Trois russes partis pêcher sur un petit lac totalement gelé, celui-ci. C’est à ce moment précis, voyant nos russes assis sur des petits coffres en bois, au milieu du lac, et sortant poisson sur poisson des trous pratiqués dans la glace, que Pierre-Marie est à nouveau saisi de tremblements nerveux. Miraculeusement, sa canne à pêche apparaît au bout de son bras, et il est prêt à se foutre à l’eau pour une ablette de même pas dix centimètres. Nous mettrons de longues minutes à remettre de l’ordre dans son esprit, et nous n’en sommes pas encore très sûrs ce soir, et le convaincre de remballer, à nouveau, sa gaule.

A six dans la cabane de trois mètres sur quatre, ça va faire juste, surtout si les Russes continuent la soirée comme ils l’ont commencée : à la  vodka. Je le sens pas ce plan.  A nouveau les sacs sur le dos, nous redescendons vers Barentsburg, et plantons la tente, fatigués, vers 22H00 devant le fjord. Petit repas rapide, dans les duvets vers 23H30. Petite journée tranquille.

Samedi 3 juillet

Petit déjeuner 8H30. Repas suivant : 20H30. Economique. Bon, reprenons. Par miracle, peur ou inadvertance, la barge russe est à l’heure, quel bonheur. La différence avec l’aller, c’est l’équipage, cette fois composé de cinq hommes. Beaucoup pour des manœuvres plutôt limitées. La discussion si j’ose dire, s’engage, et prend une tournure un peu spéciale, après leur avoir donné le père Boulard à déguster. A quai, ils nous emmènent visiter leur antre et lieu de travail : une vieille barge toute cabossée de huit mètres sur quatre. Dans cette barge, au fond, un trou d’un mètre de côté., pour le plongeur. Car ils plongent, pour la surveillance et l’entretien de la canalisation qui amène l’eau potable du lac, de l’autre côté du fjord, jusqu’à  la ville. Il me faut essayer le casque, causer dans le micro, jusqu’au moment où , estomaqué, nous voyons  Alexander se foutre à poil, et à l’eau ! A poil dans de l’eau à cinq degrés, on est verts ! Mais il faut en terminer, et Alexander et ses amis ont du mal à nous lâcher.

Et c’est sur un luxueux bateau d’une douzaine de mètres, le « Prince of sees » que nous rejoignons Longyearbyen et la civilisation, enfin, la nôtre ! Nous retrouvons le camping, Pierre FIJALKOWSKI et un groupe de Français avec lequel nous parlons… français. La cabane du camping est bien chauffée,  encombrée de toutes parts de matériel divers, et nous dînons royalement. Les récits portent entre autre, sur notre visite chez les Russes, qui nous a beaucoup marqué.

Dimanche 4 juillet

Nuit agitée, très agitée. Je ressors pour assurer la tente prise de folie sous les coups de boutoir du vent. Vent qui s’engouffre dans le fjord avec une longue plainte, un long hullulement sinistre.

Petit déjeuner à 8H30 et repas copieux à 12H00. Entre les deux, bof, pas grand chose : journée moyenne, je dirai journée charnière. Départ tardif après déjeuner pour Longyearbyen, mais en bus ; et montée dans la moraine du glacier au-dessus de la ville, à la recherche de fossiles. Mais recherche trop courte, dans le mauvais temps et puis, trop de choses à faire encore. Alors retour en ville, courses, téléphone et retour camping où Pierre- Marie nous cuisine riz en enfin… saumon fumé. Un bout de gâteau et au lit. Parce que moi, j’ai ma dose. Et vu la taille du gâteau, il va falloir me porter à la tente.

C’est la crise ce soir, vingt-cinq tentes sur le terrain, du matériel partout dans la cabane, c’est le b….l. On ne pourra jamais emmener tout ça. On se couche quand même, au sec.

Lundi 5 juillet

C’est toujours le b…..l. Tout plié, rangé, empaqueté, étiquetté, empilé, nos bagages font 100 kg et 2 m3. Faire entrer le tout dans deux kayaks revient à résoudre la quadrature du cercle. Le taxi vient nous prendre au camping à 10H00, direction le port. Là, nous attend le BRAND , bateau de croisière qui va nous permettre de franchir le 80ème parallèle et peut-être de toucher la banquise, avec dessus des troupeaux d’ours polaires féroces et affamés. Premier repas dans l’ambiance feutrée du salon du BRAND. C’est le top. Nous quittons le quai, plein sud et longeons la côte, théatre de nos exploits pédestres, et retournons à… BARENTSBURG ! et on n’a pas une seule clope. Nous arrangeons un petit discours aux passagers et nous récupérons un paquet de cigarettes. Avec une bouteille de vin achetée à bord, ils vont être un peu, un moment, plus heureux nos dockers. Sur le quai maintenant connu, seul Alexander manquera à l’appel. Pourtant nous l’avons cherché, même en camion. Nous avons envoyé des télex partout, mis des bouteilles à la mer, et fait faire une campagne d’affichage par Jacques SEGUELA, rien à faire, pas trouvé Alexander. Sans doute envoyé au goulag, pour s’être trop frotté à l’occident… décadent, comme on dit.

Nous réembarquons et quittons cette fois définitivement BARENTSBURG vers 18H00. Aussitôt : repas. J’en peux plus ! A 20H00, nous sommes sur le pont avec plein soleil et mer d’huile. Il parait que l’équipage nous réveille (j’allai dire la nuit !) à chaque fois qu’il y a quelque chose à voir. J’espère que la période réservée au sommeil  va être calme. C’est vraiment la croisière quatre étoiles, surtout après la randonnée confort zero étoile. Je ne sais comment va se passer la nuit, mais j’ai une cabine individuelle, et le petit déjeuner est à 8H00, Pas trop violent le réveil, s’il vous plait. Pierre-Marie et Bernard, après ce petit résumé, peuvent aller se coucher.

Mardi 6 juillet

Petit déjeuner à la Norvégienne, c’est-à-dire un buffet, un buffet de tout. De la confiture au poisson mariné en passant par les cornichons sucrés, le thé, pain, beurre, légumes divers. On y trouve à peu près tout se qui se cuisine en Norvège. Vous comprenez aisément pourquoi le personnel est obligé de nous déloger pour pouvoir installer le repas de midi ! mais la nuit à été très moyenne. Le confort me deviendrait-il inconfortable ?

A 9H00, nous débarquons en zodiac sur l’île de Danskoya et plus précisément dans la baie de Virgo (Virgohamna). Nous découvrons enfin les vestiges du tragique voyage de l’ingénieur Suédois ANDREE, parti pour ne pas revenir, vers le pôle Nord en ballon avec deux compagnons. C’est  exrêmement émouvant de fouler cet endroit, surtout que huit jours avant de partir, nous avions, avec Pierre- Marie, visionné un film suédois relatant cette expédition. Un siècle après ce triste mais prévisible événement, je me repasse, au milieu de ces pauvres restes, le film de leur souffrance et de leur lente agonie.

Remontés à bord du BRAND, l’objectif est de « tenter » de toucher la Banquise, au-delà du 80ème parallèle, et l’île de MOFFEN que nous ne verrons que de bien trop loin, je le crains, avec les morses qui sont dessus.

Craintes justifiées. Comme pour la pêche, tout pour réussir. Soleil, mer calme et peut-êtrre deux à trois cent morses vautrés sur cette île basse et ronde. Une espèce d’anneau comme un atoll corallien. Après avoir parcouru 4000 kilomètres, nous nous arrêtons à … deux cent mètres. Interdiction d’aller plus près, défendus, verbotten, no trepassing. Terminé. S’arrêter si près, pour déceler le troupeau, sentir quelques mouvements, apercevoir quelques ébats dans l’eau, pour Bernard et moi, c’est dur. Mais pour Pierre- Marie, c’est comme ôter le biberon de la bouche d’un bébé, regarder les manèges de la foire du Trône sans pouvoir monter dedans… ou tenir un lancer sans cuillère au bout : insupportable ! Et pourtant, il lui faudra survivre à cette épreuve douloureuse. La banquise n’est pas au rendez-vous. Trop loin, trop au Nord encore. Mais vous avez déjà essayé de donner rendez-vous à une banquise vous ? On voit bien que non.

Il restera le champagne bu à l’avant du bateau en franchissant le 80ème parallèle.

20H00, grande ballade nocturne de jour. Deux tournées de zodiac et tout le monde est sur la plage. Petite ballade digestive, visite du camp retranché du Svalbard Polar Travel, visite  des fortifications avancées, en bois, du trappeur Norvégien qui a passé un hiver  (1911) seul dans une cabane de quatre mètres sur trois ; et les hivers sont longs ici ! Il ne s’en remettra malheureusement pas et décèdera de cette ultime expérience Pour finir, visite au seul occupant du cimetière : un baleinier du 17ème siècle mort au combat. Ici même la terre ne veut pas de vous. De gel en dégel, la terre vous rejette. C’est vrai qu’on ne peut creuser au-delà d’environ 70 centimètres pour cause de sol gelé en permanence.

Retour au bateau : 23H00, débriefing à 23H30 et repos du guerrier.

Mercredi 7 juillet

Ah ! terrible jour sans fin qui ne cesse de tourmenter mes nuits. Pourquoi cette somnolence le jour, et le sommeil qui me fuit la nuit ? A 3H00 du matin, j’étais en ordre de bataille, ordre de bataille un peu dispersé j’en conviens. Mais à 3H00, le clairon avait sonné depuis longtemps. Ne pouvant réveiller le bateau pour le mettre à mon diapason, surtout la cantine, j’ai admis qu’une sieste supplémentaire, m’était nécessaire. Le clairon repris son  envol vers 7H00, pour une levée des couleurs cette fois définitive. Ballade du matin pour le moins somptueuse, au pied du glacier du 14 juillet. J’étais encore vaseux, comme après un pétard. Le réveil vint enfin, mais un peu tard. La falaise aux oiseaux ne fût pour quelques oiseux oisifs, qu’une morne péripétie, mais le glacier ne laissa personne de glace. Ouah, fastoche ! Comment ça vous laisse froid ! Ouah, refactoche. Un phoque peu chahuteur, mais quand même à la hauteur, fit crépiter les obturateurs, et le ballet des macareux nous rendit fort heureux.

Au milieu de cette baie de la Croix, il est difficile d’imaginer spectable plus grandiose, d’autant qu’à part quelques gouttes, le temps reste imperturbablement au beau. La récréation étant terminée, il faut admettre que ce soir, c’est l’hôtel… sous la tente. 19H30 retour à NY ALESUND. Phase 2 terminée. Demain la taille du bateau va changer.

22H30. J’ai du mal à croire que nous sommes dans la ville la plus au Nord du monde, même plus au Nord que le pôle nord magnétique.Ce soir, nous sommes mercredi et le bar est ouvert à NY ALESUND. Nous avons de la chance parce que le bar est ouvert un seul jour de la semaine : le mercredi. J’ai l’impression d’être en boite de nuit, moi qui n’y mets jamais les pieds, j’ai tellement d’autres endroits où les mettre,  mes pieds. Qu’en sortant, il va faire nuit, que je vais monter en voiture, rentrer et me jeter dans un lit confortable. Mais, erreur fatale, point de voiture, de lit, il va falloir monter la tente et se couler dans les duvets. Ici au Nord de tout, il y a du bruit, de la fumée, et la bière coule à flots.

Jeudi 8 juillet

Debout 12H15. Froid et humide, et c’est… un tout petit peu la pagaille. Mais tant bien que mal, vers 17H00, notre nourriture est prête pour six jours dans un premier temps. Il faudra revenir réapprovisionner. Les kayaks sont prêts. Reste la tente, les affaires personnelles et faire tout rentrer  dans les bateaux ; et partir… vers 20H00, 22H00, 23H00 on ne sait pas encore. Mais nous sommes partis quand même, avec un temps extraordinaire et nous remontons la côte de la baie du Roi à 2H00 du matin, avec un soleil étincelant, au milieu des glaces, avec les oies qui passent à trois mètres au-dessus de nos têtes.

C’est à 4H00 du matin que le camp est installé. Il faut encore préparer le repas, frugal, l’avaler et se mettre dans les duvets vers 5H00. Nous avions bien résisté jusqu’à présent, mais sans l’alternance jour-nuit, cela devient difficile. Surtout que nous accompagnons le groupe de Pierre FIJALKOWSKI  un jour ou deux. Mais nous ne vivons pas à la même vitesse. Cela  ne nous convient pas et nous quittons ce groupe  rapidement pour retrouver notre rythme.

De quoi serons faits ces prochains jours de navigation ?  Bien malin qui pourra le dire. En tout cas, Pierre-Marie s’est régalé avec la caméra aujourd’hui.

Vendredi 9 juillet

Lever 14H30. Cela signifie début de journée ou début d’activité 16H30. Heure à laquelle nous rencontrons Thierry BROSSARD du CNRS. Après une courte discussion, il nous faut admettre que, d’une part,  pour les morses, c’est cuit. D’autre part, il nous fixe rendez-vous ce soir vers 22H30. Nous pourrons l’interviewer avec ses collègues. Le temps se décidant à rester au beau fixe, nous entreprenons une marche sur le glacier en face de la base. Crampons, baudriers, corde et piolets sont bientôt en action, comme la caméra. Tout y passe, marche en travers, en avant, en arrière, nous glanons une moisson d’images devant lesquelles la terre entière va probablement, être renversée. Je pousse un peu, mais j’aime bien. Nous redescendons du glacier vers 22H00 et à 22H30 nous sommes à la base Jean CORBEL, crée en 1963, par 78° 54 Nord et 12°07 est, baie du Roi, SPITZBERG.Participent à cette soirée :

  • Thierry BROSSARD : géographe,
  • René FURY : météorologue (Météo France),
  • Gérard DUPONT : ingénieur recherche informatique,
  • Gérard DESSERVY : géomètre expert,
  • Arve ELVEBAKK : botaniste à Tromsö,
  • Pol HANSEN : botaniste,
  • Daniel JOLY : climatologue.

Cette base française est la seule base française arctique. Comme est unique également la base française de Terre Adélie dans l’hémisphère sud. Mais la France a toujours été présente ici. A cause ou grâce à la chasse à la baleine. De nombreux pays ont participé à ce massacre ; parmi nous, les Basques ont beaucoup contribué à l’extinction totale de la baleine du SPITZBERG, et ainsi à la désaffection pour cette terre qui redeviendra « terra nullius », c’est-à-dire « terre sans maître ».

L’accueil à la base est  amical. La chaleur nous envahit, et un peu plus encore après l’ananas au rhum cordialement partagé. L’interview se passe au quart de poil. Thierry BROSSARD, explique, calmement, la présence française, l’objet des travaux, les objectifs des recherches effectuées ici, en matière, par exemple, d’observation glaciaire. A noter la présence de chercheurs norvégiens, avec la mise en commun du matériel, des observations, et des conclusions. Ici, sur ces terres arides, mais fragiles, la présence et les déplacements humains sont et doivent être parfaitement gérés, car ne devant pas gêner ou mettre en danger la présence animale.

Parmi les observations réalisées ici, des informations sur les modifications climatiques globales ; les réactions de la faune et de la flore au phénomène de réchauffement de la planète. Aujourd’hui encore, les glaciers réagissent à l’augmentation de température qui s’est produite dans les années 50. Mais la terre ne réagit pas à la même vitesse que l’être humain. Et si les glaciers dégagent aujourd’hui de nombreuses moraines où la végétation reprend le dessus, la température du globe, elle, est bien stabilisée.

La soirée perdure jusqu’à 1H30 du matin.

Samedi 10 juillet

Environ 16H00. J’écris à flanc de falaise. Ce matin : 8H00 debout. Il fait toujours beau. Rendez-vous avec les scientifiques à 10H30 pour une démonstration de GPS impressionnante. Impressionnant également le prix de l’appareil : 300 000 francs, son volume : 10 kg, et surtout sa précision : 1 cm. Après déjeuner, nous traversons la baie en zodiac avec nos amis pour arriver sur une falaise appelée Osciane. C’est sur cette falaise que j’écris, et que Arve ELVEBAKK décrit comme un véritable jardin botanique. A cette lattitude, c’est un comble. Nous filmons saxifrages, lagopèdes, dans des positions sportives, voir inconfortables. Puis retour au campement, petite discussion, petit thé.

Nous sommes quand même un peu nazes et, si le vent a notablement baissé, nous remettons la navigation à plus tard.

Anecdote : sur la falaise cet après-midi, Pierre- Marie pour des lagopèdes, attaque la falaise de front, monte sur un seul pied, la caméra dans la main droite, un sac dans l’autre, s’installe dans un nid dans la position du fœtus, et filme le fond de l’œil d’un lagopède, sans bouger, pendant que le pierrier s’écroule autour de lui. Bof, pas en forme Pierre- Marie aujourd’hui !

Dimanche 11 juillet

Bonne nuit pour tout le monde. Temps calme, un peu nuageux. 2 heures à chaque fois pour remballer. Vider la tente et tout mettre dans les bateaux, s’habiller : combinaisons (semi) imperméables, jupes, gilets, gants néoprène, bonnets. Nous embarquons donc, pour débarquer une heure plus tard, près d’une falaise couverte de mouette. Sur cette falaise s’affaire Claus BECH  zoologiste norvégien, qui nous explique son travail de comptage, de marquage des animaux, suivant ainsi leurs déplacements et l’évolution de la population. A nouveau sur l’eau, nous naviguons ainsi pendant deux heures, zigzaguant au milieu des glaçons étincelants sans les approcher de trop près, craignant qu’ils ne se retournent, et nous avec. 16H30, nous abordons pour déjeuner près d’une cabane. Cabane très propre, dans laquelle nous envisageons une excellente nuit. Mais l’urgence : s’alimenter. Ce midi un peu tardif, c’est festin de roi : purée, maquereaux, puis repurée avec bœufs aux haricots épicés, puis rondelle de porc spécial carton, capuccino et pain wasa confitures. Le tout dans une cabane qui est en fait un ancien wagon de l’ex RDA. Et nous imaginons manger à bord du Nautilus, en regardant par les hublots, la baie couverte de glaçons, les montagnes qui nous entourent, et le glacier du Roi, encore à une dizaine de kilomètres de nous, et que nous entendons gronder et gémir comme animé de sa vie propre. Et nous, au milieu  de tout ça, et bien je vais vous dire : on est les rois.

Puis Pierre-Marie et Bernard repartent explorer les abords du glacier du Roi en kayak ; moi, je choisis le mode pédibus jambus.

18H00. Je n’ai pu les rejoindre à pied. Les ruisseaux de fonte sont trop larges ; j’ai beau longer, remonter, descendre, je ne passe nulle part. Alors, je me pose au sommet d’un monticule et je reste là, seul, dans le silence le plus total. A ce peu d’altitude, j’admire la baie dans toute sa splendeur. Et je reste là, et me dis qu’il n’y a pas une fortune au monde qui permette d’acheter des moments pareils. Et je me sens riche, de sensations, d’émotion, et d’amitié avec mes camarades qui partagent ces moments. Je regarde passer le temps, les yeux dans le fjord ou caracolant de sommets en sommets.

Il ne fait plus très chaud et avec le vent dans le nez, j’espère que mes compagnons apprécieront un peu de feu.

23H00. Enfin l’équipe rentre. Il était temps, je commençais à être franchement inquiet, et d’autre part, pas très à l’aise avec l’équipe de Polonais qui venait d’arriver. Eh oui, même ici, on peut être dérangé. Finalement, dans notre wagon abandonné puis maintenant entretenu par les autorités de NY ALESUND pour les scientifiques et accessoirement les touristes de passage ( de passage, c’est con ce que je dis, c’est toujours de passage ici), nous invitons les Polonais et nous partageons le thé, car ils boivent du thé, tout se perd. Et nous partageons en même temps ces moments forts jusqu’à 2H00 du matin.

Lundi 12 juillet

11H00. Nous cédons la place aux Polonais, non sans avoir résisté toute la nuit (à nous la cabane, à eux la tente). Ils investissent maintenant les lieux comme nous partons. Il fera gris, doux et calme toute la journée. Nous nous activons à la pagaie vers le glacier du Roi. C’est encore un spectable fabuleux. Le glacier gronde, craque, gémit dans un bruit étrangement identique à l’orage. Puis dans un grand vacarme, des pans entiers de glace tombent dans la mer, provoquant une vague qui m’inquiète au plus haut point.. Et Pierre- Marie filme sans mollir. Mais nous sommes encore assez loin de la falaise de glace, la vague se transforme en une longue houle qui passe sous les bateaux, en silence et sans danger aucun. Mais après avoir vu ces phénomènes dans le poste, le vivre, c’est vraiment autre chose. Puis, nous nous frayons un chemin, tant bien que mal, à travers les glaces, dont l’épaisseur interdit parfois de plonger la pagaie dans l’eau. Et ce chemin nous mène vers les phoques. De nombreux phoques qui paressent sur les glaçons. Et, lentement, prudemment, nous approchons ces glaces et les phoques qui sont dessus, à moins de deux mètres. Et Pierre-Marie entre en action; et ce n’est que quand nous heurtons la glace de la pointe du bateau, que les phoques, animaux placides,  acceptent enfin de plonger. Pas sur nous, car ces phoques à moustache de 200 à 300 kg n’auraient aucune peine à envoyer nos bateaux par le fond, et nous avec.. Plus tard dans l’après midi, un peu éreintés et affamés, nous abordons une plage, près d’une falaise, elle aussi couverte d’oiseaux. Et sur cette plage, où nous préparons un millième sachet lyophilisé, c’est à un renard, que nous barrons la route, vers son garde-manger. C’est la chaine alimentaire. S’il y a des phoques, il y a des ours, s’il y a des oiseaux, il y a des renards, c’est la vie. Et ce renard, nous le poursuivons, enfin nous essayons, à travers la colline avoisinante, et c’est Bernard qui tombera nez à museau avec lui, mais de façon trop fugitive, pour le fixer convenablement sur la pellicule.

Mais le temps passe, l’île de Bloomstrand est encore loin, alors nous tirons sur les pagaies pendant trois heures pour aborder une magnifique plage. L’organisation est devenue prodigieusement remarquable. Bernard aux bateaux, Pierre-Marie à la cantine, et moi à la tente ;ça file, je ne vous dis que ça. Mais quand même, une petite flambée, ce serait le top. Le bois de flottage est présent partout et en quantité. Et sec comme il est, le feu démarre sans difficulté, et le repas de ce soir à quelque chose de spécial. Le camp dos à la montagne, sur le sable, la mer et le glacier juste en face, nous au milieu avec le feu, nous retournons  à l’aube de l’humanité. Moins poétiquement, Pierre-Marie nous appelle les SDF du SPITZBERG. Et il est vrai que nous pourrions vivre longtemps de cette façon. Mais il est minuit, nous avons beaucoup donné aujourd’hui, la nuit précédente à été très moyenne dans le wagon, alors, vive le duvet.

Mardi 13 juillet

Debout midi. Gris, comme hier, avec du vent. Donc le projet : partir à pied autour de l’île. Ce que nous faisons après un petit déjeuner composé d’un bol de chocolat pour les uns, d’un bol de muesli pour les autres, et d’une tranche de pain avec… rien dessus. Puis, nous déambulons le long de l’île à la recherche d’images rares. Il y aura encore un renard, trop rapide pour nous, des oies, à nouveau, les scientifiques français au camp de LONDON. LONDON ? Qu’est-ce ? Simplement une ex-carrière de marbre exploitée  par des anglais et rapidement abandonnée quand ils se sont aperçus que le marbre gelait et cassait. Il reste deux maisons restaurées en 92.

Nous rentrons vers 22H00 de notre tour d’une quinzaine de kilomètres, éreintés de cette journée… de repos. On se jette sur le bois pour le feu et sur la bouffe, et une seule idée en tête : les duvets.

Le manque de nourriture va nous ramener à NY ALESUND. Nous avons fort besoin : de nous laver, laver du linge et refaire le plein de nourriture. Enfin, si aujourd’hui fut une journée de repos, je crains le pire pour l’avenir. En attendant, nous festoyons tout lyophilisé. Viande et légumes MOUNTAIN HOUSE lyophilisé, purée lyophilisée, la soupe à l’oignon aussi ; et le thé c’est à peu prés de l’herbe séchée. Mais après ça, on se sent quand même revivre.

Mercredi 14 juillet

Pour un 14 juillet, ce fut un grand 14 juillet. First, grand beau temps quand nous émergeons, allez disons vers 10H30. Puis, après une longue, très longue réflexion sur notre emploi du temps, voici que le FERINGFJELLET nous fait de l’œil. Un petit sommet à 1050 mètres, mais le plus haut de la baie. Le plus haut sommet de la plus belle baie, ça sonne bien ! Pour un jour  ferié, un jour de repos, pourquoi pas ? L’occasion ne se représentera pas. Allez, c’est parti. Petit pique nique, piolets, on saute dans les bateaux et nous voilà de l’autre côté de la baie. On se rechange bien sûr. Et c’est pire que l’opération bottes-chaussures, avec les chaussons, les combinaisons, les jupes, gilets…

Nous décollons de la plage à 13H30. Il nous faudra cinq heures pour aller au sommet. Arrêts tournage compris. Mais là, les enfants, quel spectacle !! ne soyons pas radins : deux points d’exclamation … Il n’y a pas un 14 juillet au monde et aux alentours, qui puisse rivaliser avec celui-ci. De la lumière à fond les gamelles, des sommets enneigés à perte de vue, des glaciers de tous les côtés, le tout sur au moins cent kilomètres à la ronde. Et en contrebas, la baie  bleue comme c’est pas possible et couverte de diamants de glace. Après moults images et photos, les pieds bien mouillés et bien gelés, pour moi, toujours, il faut redescendre. La descente prendra deux heures. On remonte dans les bateaux et retour au camp à 23H00. Je me jette sur le  feu pour réchauffer ce que je peux. Pierre- Marie, lui, est reparti faire de la plongée. Quand je dis plongée, c’est juste la caméra dans son caisson étanche pour tenter de filmer les dessous du glacier en face du camp. Essai courageux, mais mal récompensé. L’eau est trouble, la mise au point ne se fait pas, les images sont inutilisables.

0H10, nous ne devrions pas tarder à dîner. Il est maintenant 2H00 du matin, et le soleil gicle comme à midi ; je suis pieds nus sur le sable, étonnant, non !

Jeudi 15 juillet

Lever tardif, évidemment. Et c ‘est, nous le pensons, le même renard, croisé sur l’île la veille, qui nous fait ce matin, une visite impromptue. Mais très, trop courte visite au goût de tout le monde. Il tombe nez à nez avec Pierre-Marie, enfin presque, dix mètrres, aussi surpris que nous et décampe dans l’autre sens avant que l’on bouge un doigt. Nous remballons le camp et quittons cet endroit où nous avons passé trois jours, je n’ose dire trois nuits, et connu des moments rares. Le feu surtout a été apprécié de tous et encore plus dans ce cadre unique. Et nous naviguons ainsi de crique en grotte, de grottes en minuscules plages de sable fin avec un soleil de plus en plus présent. Et ainsi, au gré des flots, nous traversons cette baie du Roi, parcourues nous pouvons le dire, dans tous les sens, n’omettant rien, pas un glacier, pas une falaise, pas une crique. NY ALESUND nous permet à travers la civilisation, de goûter à nouveau au plaisir de la douche, que nous avions un peu oublié, de déguster également un repas normal à la cantine du coin, de se goinfrer de pain frais et jus d’orange.

La tente ce jour est à nouveau montée, vers 23H00 sur le camping. Enfin quand je dis camping, il faut avoir beaucoup d’imagination pour voir un camping ici. Pas de pancarte, pas de limites, pas d’eau. Par contre, le tarif, prohibitif est bien réel lui. Honte aux autorités norvégiennes. Oublions ce triste côté.

Pierre-Marie et Bernard, pour changer, sont partis faire des images. Et moi, pour changer… j’écris. Je peux conclure, sans me tromper, au succès de la phase 2. Un aussi égal succès que la phase 1. Le plus dur est fait, l’essentiel est fait. Couché dans la tente, je vois le Feringfjellet, et je me dis que c’est le plus beau de la baie, et qu’on a bien fait d’y monter. Je vous souhaite la bonne nuit, car demain est un autre jour.

Vendredi 16 juillet

Lever 10H00. Toujours beau. On remballe le camp jusqu’à dimanche soir. Direction les macareux que nous devrions trouver à l’entrée du fjord, et en bateau. Mais c’est chiant de tout remballer. Enfin , c’est la vie.

J’ai oublié : cette nuit, il a fait beaucoup trop chaud, on ne sait plus comment se mettre, le duvet est presque de trop. Nous partons quand même, vers 15H00. Après deux heures de navigation, nous atterrissons. Normal, nous arrivons à terre, mais atterrir suggère que précédemment, nous étions  …en l’air ! Alors, nous amerrissons ? Enfin on accoste. Une plage. Après un rapide tour des lieux, nous montons le camp sur un replat à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer. Et là, c’est le top. Tous en T shirt, ls pieds à l’air, les mollets à l’air, et on prend l’air. De plus, douchés du matin, ça va sentir « fraîcheur des prés », dans la tente. Ça va changer de « bouc trop mûr » ou « pieds panés », ou « singe boucané ». Pour pousser le plaisir à son paroxysme, nous préparons un vrai chocolat, avec du vrai lait, du vrai sucre et de la vraie crème de marrons pour mettre par- dessus, et là, on n’en peut plus. Pour tenter de conjurer le mauvais sort Pierre-Marie est parti sur le fjord faire  une ultime tentative de pêche avec le kayak monoplace. Mais j’ai peur que le kayak soit trop petit.

C’est toujours au présent que je parle de l’aventure que nous vivons. Cette aventure qui nous a ouvert un nouveau monde, un nouveau monde au bout duquel je ne peux mettre un point final, mais seulement des points de … suspension. Si tout de suite, le temps suspend son vol, l’avenir garde tout son suspense.

Nous attendons le repas du soir, avec impatience, car ce soir, menu spécial. Nous devons manger un truc bizarre, gluant quand il sort de l’eau et quand c’est cuit, il faut enlever les arêtes. Sauf que, ou il n’y a pas assez de poissons dans l’eau, ou il y a trop d’eau autour des poissons. Et alors, les poissons se perdent et on a du mal à les retrouver. Et on mange lyophilisé une fois de plus.

Dimanche 18 juillet

Ce fut un beau dimanche. Un dimanche de plein air, de saine activité. Bref, on a fait vingt bornes.

Tout a commencé par la falaise, longée par son sommet pour apercevoir des macareux. Il y eût bien quelques individus isolés, en tout cas rien qui ne mérite de monter sur cette falaise. Mais enthousiasmés par le décor, le temps idéal, nous continuâmes à marcher jusqu’à la pointe de terre au bout de la terre, qui est en même temps l’entrée du fjord, pour apercevoir des phoques. Mais de phoques, point ; seulement des oies, des canards, enfin rien qui ne mérite de venir jusqu’ici. Puis de ce cap, nous fîmes demi-tour pour rentrer, d’un pas moins léger, la fatigue nous tenaillant après presque un mois sur le terrain, et surtout une chaleur quasi insoutenable, peut-être 18°. Il faut à nouveau tout remballer et recharger les bateaux, et retourner à  NY ALESUND et le vent dans le nez. La suite plus tard.

Plus tard. Nous montions dans les bateaux, quand soudain : panne. Panne de vent aussi soudaine que subite. Et le retour qui aurait pu être un peu difficile avec le vent dans le nez, devint une aimable promenade. Après un dernier accostage, nous déchargeons les bateaux pour la dernière fois, bateaux qu’il faut rincer à l’eau claire, comme les combinaisons, les jupes, pagaies, gilets, gants néoprène. C’est un instant un peu bizarre, un peu triste aussi. Quelque chose qui casse, à regret ; un abandon de bord. Encore une aventure qui reste derrière nous, irrémédiablement Chronos nous pousse, on n’y peut rien. Nous remontons le reste du matériel jusqu’au camping… et remontons la tente etc, etc, etc. Si bien que ce charmant et délicieux dimanche, nous voit nous coucher à 2H00 du matin ; Cela aurait pu être pire.

Lundi 19 juillet

5H00. La matinée s’est passée en rangements divers. Rien de bien excitant, nous souhaitions déjeuner à la cantine ce midi, mais à 160 couronnes (130 francs) par personne, nous nous rabattons sur pique-nique en plein air, avec deux français qui arrivent pour un séjour. Nous repartons avec le vol de 16H30 qui amène à NY ALESUND un nouveau groupe de SVALBARD NATURE. Je leur en souhaite ! Le temps est plus gris, moins chaud, mais toujours calme.Nos 100kg de bagages sont transférés de la remorque dans l’avion.

Voilà, c’est fini. Fin officielle de la Phase 2.

Nous rentrons seuls à LONGYEARBYEN dans le bimoteur à hélices de 15 places. Enfin, seuls, avec l’équipage.

Retour au camping. La boucle est bouclée. L’écurie est proche maintenant. Par contre, le menu lui, n’a pas encore changé : pain mayonnaise, soupe, purée lyophilisée, pain, purée, pain, soupe, fromage sucré. Ce fromage un peu sucré, vous ne connaissez pas ? On dirait du caramel, sauf que c’est du fromage. Vous ne connaissez vraiment pas ? Vous en avez de la chance.

Couché à 21H00. Le sommeil ne vient pas. Ce voyage hante mes pensées et me tient éveillé. C’était un rêve ? Non. Alors je patiente, dans le silence de la tente et le silence de mes pensées, pendant que Pierre-Marie et Bernard sont partis hanter les boulevards.

Mardi 20 juillet

Nuit venteuse, mais soleil présent. Pendant que Pierre-Marie et Bernard se rendent à la mine, je me rends à la capitale à pied. Je passe rendre la balise SARSAT de location, chercher nos beaux diplômes du franchissement du 80ème parallèle, enfin je vaque à mes occupations,, peu nombreuses. Je peux, enfin, ne rien faire. Après le mois que nous avons passé, c’est une activité qui me va bien.

Pierre-Marie et Bernard me retrouvent en ville vers 16H00 après une visite de la mine, longue et un peu sportive. Retour au camping en taxi, après un repas au « Café Busen ». Repas fantastiquement génial ; il y avait des frites.

A 19H30, et 19H30 n’étant pas  une heure à se relâcher, nous entreprenons une grande expédition « mergules nains ». Nous bourrons un pique-nique dans un sac, Pierre-Marie et Bernard à l’avant, moi à l’arrière garde et en avant.

Fort heureusement, les mergules nains ont eu la décence de ne pas s’installer ni trop haut, ni trop loin et en nombre suffisant pour mériter l’appellation « colonie ».

N’imitant pas en cela leurs cousins macareux. La tâche de Pierre-Marie en sera d’autant plus facilitée. Le tournage terminé, nous pourrons nous coucher également à une heure plus décente.

Avant dernière nuit sous la tente.

Mercredi 21 juillet

Soleil présent, mais nuit venteuse. Pour se reposer un peu aujourd’hui, nous allons vérifier l’information comme quoi un ours aurait fait quelques dégâts dans les cabanes de la vallée voisine. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le pique nique est à nouveau dans les sacs et le taxi dans la cour. Débarqués au bout de la route (c’est facile, il n’y a que quarante kilomètres de route), nous constatons vers 11H00 que les premières cabanes sont intactes. Mais plus loin dans la vallée, nous rencontrons la propriétaire d’une cabane visitée par un ours. Elle nous explique que, ne pouvant passer par la porte, déjà fortement endommagée, l’ours est finalement rentré par la fenêtre, a inspecté les lieux à la recherche de nourriture, et était ressorti par le même chemin sans ranger derrière lui. Notre chasse à l’ours s’arrêtera là. Une déception sans en être une. Apercevoir un ours, pas de problème. Etre confronté à lui en est un. Cette chasse sera remplacée par une chasse moins difficile, la chasse aux fossiles. Tout cela nous emmène à un kilométrage à pied, que je n’arrive pas à justifier. Je crois que ce n’est pas aujourd’hui que je vais découvrir le reste du Spitzberg. Je décide de rentrer, pendant que mes compagnons continuent, et de profiter de la vie. Me doucher, écrire, humer l’air du temps et goûter au calme les quelques heures qui nous restent, dont, fatigué, je ne saurai profiter pleinement.J’aime ces moments paisibles où rien ne bouge, où je peux enfin mesurer les distances, la grandeur de ce voyage et la chance que nous avons eu de le mener à bien. Les aléas physiques, la météo ou le terrain se chargeant bien souvent de rabattre la joie et l’entrain des randonneurs. J’attend Pierre-.Marie et Bernard, en souhaitant qu’ils le trouve ce fossile rare, ils l’auront bien mérité. Et puis ce soir, il y a saumon je crois.

Mes compagnons rentrent finalement de bonne heure, mais sans fossile. C’est une habitude, comme le poisson, les morses ou les ours ! Non je plaisante.

Enfin ce soir, c’est Noël et Pâques en même temps. Riz, saumon, puis soupe, salade ; une salade qui en fait est du choux, carottes râpées, poivrons et graines à oiseaux, puis fromage, puis encore thé, puis… au lit, sûrement.

Jeudi 22 juillet

Toujours beau. Et dernier jour sur cette terre lointaine. Nous montons, une dernière fois sur la moraine du glacier de Longyearbyen pour une ultime recherche de fossiles. Nous connaissons un peu ce terrain maintenant. Les feuilles sont innombrables, mais les belles pièces, rares. Nous redescendons  tranquilllement après deux heures de recherche, vers le musée, que nous visitons d’un pas rapide, ne lui trouvant qu’un intérêt limité. Vers 16H00, à nouveau le « Café Busen » pour une restauration des hommes,  fort convenable. Il nous reste deux heures pour nos emplettes.

A 18H00, route camping, à pied. Vers 19H00, nous commençons à remballer, doucement. Et remballer, ce n’est pas une mince affaire. Repas au camping vers 21H00. Nous pensons aux heures qui viennent, et qui vont nous ramener sur la terre de France. Un peu de nostalgie s’installe, malgré un retour qui devrait être joyeux, après cette réussite.

Minuit, nous flânons à table, parlons français, avec des français bien sûr, qui repartent par le même avion que nous, avec l’objectif de tenir jusqu’à trois heure du matin  sans dormir, pour monter les bagages à l’aéroport, à cent mètres.

Fin de la Phase 3,

Fin du voyage,

Fin du tournage.*

*Fin du tournage à un détail près. A 3H00 du matin, à quelques dizaines de minutes de l’embarquement, Pierre-Marie est encore en action avec la caméra, pour le phalarope à bec large, volatile rare, pour lequel nous avons fait  des kilomètres et des kilomètres alors qu’il était quasiment au pied de la tente. Il ya de quoi avoir le trac ! Enfin, il est dans la boite, avec toute la ménagerie.

Mercredi 23 juillet

Encore quelques minutes, quelques instants rapides, furtifs et l’opération « SPITZBERG 99 » aura été menée à son terme, et avec succès.

Epilogue

A peine rentré, malgré le travail qui nous attend, surtout Pierre- Marie pour le film,  c’est déjà, et à nouveau vers le Nord que mes idées  tendent. Oubliés la fatigue, les pieds mouillés, le froid, le sac lourd. Quelle folie ! Après quoi courrons-nous ? Je ne peux que citer ces quelques mots tirés d’une lettre que Jean Louis ETIENNE m’avait écrite lors de mon voyage en Laponie : « Les lentes traversées donnent de l’espace au temps et du relief à l’essentiel. C ‘est l’enrichissement de la vie intérieure, l’ouverture vers une vision dépouillée et simple de notre existence, vers quoi nous devons tendre… Aussi je ne peux que vous encourager à continuer à marcher sur la Terre et à laisser aller votre esprit ».Comme c’est beau.

Le SPITZBERG m’a apporté son lot de richesse que je pousse et entasse avec mes autres voyages dans les recoins cachés de mon esprit, et alimente ainsi la petite fenêtre ouverte sur l’ailleurs.

Cet épiloge ne sera  jamais complet et définitif, sans parler des deux hommes, Pierre-Marie HUBERT et Bernard TRUMLER, profondément droits et humains, qui ont rendu ce voyage possible, qui l’ont animé et rendu plus riche encore.

Je les en remercie.

Texte : Philippe Beaumois

Spitzberg, Ocean Antarctique , Barentsburg

Conférence et DVD Spitzberg