Yukon

la fièvre de l’or bat son plein dans le KLONDIKE.

100 000 prospecteurs s’élancent depuis les fjords de l’Alaska par la piste du col CHILKOOT pour rejoindre, 800 km plus au nord, la ville aurifère de DAWSON, au Canada.Un itinéraire semé d’embûches le long du fleuve YUKONUne fabuleuse aventure que nous avons choisi de revivre, parcourant le même périple, à pied puis en canoë, découvrant d’émouvants vestiges historiques,au cœur d’une nature éblouissante et farouche…

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Juillet 1896. Robert Henderson, prospecteur persévérant et tenace, croise Joseph Ladue, marchand itinérant et lui conseille d’aller prospecter sur l’Indiana River. A partir de cet instant précis, la région du Yukon, dans les territoires du Nord-Ouest du Canada, va devenir célèbre.
« J’ai trouvé de l’or,  lui crie Henderson, j’ai besoin de provisions pour passer l’hiver ».
Sans difficulté, Ladue lui « avance » suffisamment de nourriture, pour lui permettre de continuer. Le résultat ne répond pas à ses espoirs, et le chercheur s’aventure sur Quartz Creek où il lave environ 750 dollars d’or, puis sur le ruisseau Gold Bottom au rendement un peu plus prometteur.
Soucieux de conserver le bénéfice de sa découverte, et plein d’espoir, il décide d’enregistrer sa concession au village de  Fortymile. Sur sa route, il croise Georges Carmak qui pêche le saumon en compagnie de son épouse, de son beau-frère Skookum Jim et d’un ami, Tagish Charlie.
« Regardez, les gars » fait Henderson en montrant son or, comme c’est de coutume ;
«  Je vous conseille vraiment d’aller prospecter sur le ruisseau Gold Bottom, comme je viens de faire, c’est peut-être un bon filon ».
« Bon, répond Carmak, guettant de l’œil la réaction de ses compagnons, c’est une belle trouvaille,  arrêtons-nous de pêcher pour un moment ». Tranquillement, Carmak et ses compagnons remontent le ruisseau, étudiant simultanément les possibilités de pêche et de prospection.
« Remontons encore ce cours d’eau », fait-il, prenant à droite au premier embranchement. « C’est le ruisseau Rabbit Creek ; préparons-nous pour une nouvelle tentative ». Le campement  installé, chacun s’affaire et se prépare à une nouvelle prospection, avec le regard brillant et la fébrilité qui précède les grands évènements.
La fièvre s’empare du groupe ; les pelles et les  pioches  s’emballent. L’eau et la terre tournent, tournent dans les batées, et tournent les têtes devant le fol espoir d’accéder enfin au précieux métal jaune et aux rêves de fortune. Soudain, de nombreux grains apparaissent, certains de la taille d’un grain de riz.
« C’est bon, c’est bon, fait Skookum à ses compagnons, jalonnons la parcelle sans tarder »
« Non, pas encore, proteste Georges Carmak, c’est trop tôt ; continuons, si rien de mieux n’est découvert dans les environs, nous reviendrons délimiter le claim (la parcelle) ».  Et la  chance est avec eux.
« De l’or ! De l’or ! » ; c’est ainsi qu’au matin du 17 août 1896, du ruisseau Rabbit Creek rebaptisé Bonanza Creek, des quantités d’or  incroyables (des pépites grosses comme le poing) sont extraites par trois hommes : Georges Carmak, Jim Skookum et Charlie Tagish. Ce jour allait devenir l’un des plus grands évènements de l’histoire du Canada, et l’un des plus grands raz de marée humains de ce continent.
En quelques semaines, des centaines de chercheurs accourent des régions environnantes et s’installent au confluent des rivières Yukon et Klondyke. Les premiers arrivés jouent gagnant ; Certains lavent en vingt minutes presque un kilo et demi d’or. La concession n° 17 de l’Eldorado (la bien nommée) produit à elle seule quatre tonnes trois cents kilos d’or. Les moyens de communications n’étant pas ceux d’aujourd’hui, Il faudra une année pour que la nouvelle se répande dans le sud du Canada et aux Etats –Unis. Nous sommes à l’aube d’une véritable folie furieuse, qui aura des conséquences dramatiques, pour l’immense majorité des hommes et femmes qui abandonneront tout dans cette quête quasi mystique, et pour les populations autochtones. Jack London est de cette aventure. Il n’y trouvera pas  la richesse, enfin pas celle recherchée par tous, mais une richesse qu’on appelle  écriture, et son livre « l’Appel de la forêt », va accompagner nos pas. Charlie Chaplin immortalisera cet épisode dans son magnifique film : « La Ruée vers l’Or ».
C’est leur histoire que je  vais vous conter.

En 1896, la crise économique plombe le moral et l’économie des Américains. Faillites, chômage, tout encourage la population à s’accrocher aux rêves les plus fous. Ce sera la « fièvre de l’or ». Nombre d’entre eux  en paieront le prix fort :  hommes au chômage,  parfois avec femme et  enfants ; certains même quittent leur emploi, comme le maire de Seattle, et ne pensent qu’à rallier Skagway sur  la côte ouest, dans le dernier état des Etats-Unis,  l’Alaska, d’où ils partiront en files ininterrompues sur la, si tristement célèbre, piste « Chilkoot ».
Toutes les économies y passent ; il faut s’équiper (une tonne de matériel et de nourriture) pour être admis dans le « saint des saints » : les terres aurifères du Klondyke. Seul bémol, les huit cents kilomètres pour se rendre à Dawson, la capitale de l’or. Les bienheureux et chanceux aventuriers qui  parviendront à Dawson, n’auront pas encore, à cet instant, gagné le moindre dollar. Seule une poignée d’entre eux, sur cent-mille qui tenteront l’aventure, accèderont à la richesse. Pour les autres, la piste Chilkoot aura raison de leurs forces, de leur volonté. Si ce n’est pas la piste, c’est le terrifiant col du même nom où il faut s’élever de mille mètres depuis la côte, vingt-sept kilomètres en aval ; et de trois cents mètres sur les huit cents derniers mètres. L’hiver, par des températures insoutenables, des hommes escaladent trente à quarante fois la pente à 40% des « Golden Stairs » ou escaliers d’or,  pour amener leur matériel au sommet. On y voit passer des pianos, des charrues ! La pente est si raide qu’elle interdit l’accès aux animaux. Sur cette pente glacée, entaillée de marches (plus de mille), nombre d’entre eux vont mourir. Mal équipés,  ils tombent sur le bord de la piste, et meurent d’épuisement et de froid dans la tempête de neige et la tourmente. Certains parviennent au sommet, et fous de douleur et de désespoir, se tirent une balle dans la tête. D’autres perdent la raison ; certains revendent leur matériel et rentrent chez eux, ayant abandonné tout espoir, et sans un sou. Parfois ce sont les avalanches qui les emportent. Le 3 avril 1898, malgré les conseils des guides, l’appel de l’or est le plus fort. D’abondantes chutes de neige rendent le manteau instable et environ soixante-dix hommes perdent la vie, ensevelis par trois avalanches. Mille-cinq-cents hommes s’acharneront pendant quatre jours pour tenter de les sauver. En vain. Ces  malheureux ont leurs tombes dans le vieux cimetière de Dyea, près de Skagway.  Certains choisiront un autre chemin, plus facile, à priori. Deux-cents mètres plus bas que le col Chilkoot, le col Blanc s’avère un obstacle bien plus redoutable. Le chemin est un bourbier infernal. Des hommes et des animaux, harassés, s’entêtent à en gravir la pente incertaine ; et rapidement le col Blanc devient  « The dead Horses Trail » le « col des chevaux morts », devant l’effroyable hécatombe ; plusieurs  milliers d’animaux n’iront pas plus loin. Il est raconté que les chevaux, devant tant de souffrances, préféraient en finir en se jetant du haut d’un rocher. Sur les cinq-mille hommes qui tentent de franchir le « Col Blanc », seule une poignée parvient au lac Bennett.
Les plus forts, une fois  en haut du col, peuvent encore rêver d’arriver à Dawson, huit-cents kilomètres plus loin. Pourtant, du matériel «lourd » est acheminé à dos d’hommes et d’animaux, pour rendre la vie moins rude. Une chaudière est installée à Canyon city, et permet, à l’aide d’un câble, de faire monter le matériel au col Chilkoot plus aisément. Des treuils se chargent de la relayer.
Ils s’imaginent avoir fait le plus dur. Erreur. Il faut, après avoir survécu à l’hiver, attendre la débâcle au bord du lac Lindeman, et construire tout ce qui peut ressembler à un bateau. Certains, plus riches, se font construire des embarcations que l’on peut appeler raisonnablement, un bateau. Pour les autres, on construit « de bric et de broc » dans du bois vert, « quelque chose », qui peut flotter, un certain temps :
« Des milliers de tentes étaient entassées sur la rive gelée. Pressés de construire leurs bateaux avant la débâcle, les chercheurs ont pratiquement rasé la forêt environnante ».
A Lindeman, on s’employait surtout à construire des bateaux. Ce n’était pas une mince tâche : pour trouver du bois, il fallait se frayer un chemin dans la neige épaisse sur une distance de cinq milles. Ceux qui n’avaient pas les moyens de se payer les services d’une scierie, devaient couper eux-mêmes leur bois, et l’expérience devait s’avérer épuisante. Ces constructeurs inexpérimentés se servaient de bois vert, et mettaient donc à l’eau des embarcations de fortune qui fuyaient de toutes parts. Certaines n’ont même pas survécu aux rapides qui tourbillonnaient sur une distance d’un mille entre Lindeman et Bennett »
Lindeman city, printemps 1898.
Source : Piste Chilkoot.
Les tentes abritent la vie misérable de ces gens de tous horizons, habités par cette foi sans limite, et la croyance insensée d’une fortune à portée de main. La vie dans les camps qui longent les cinquante-cinq kilomètres de la piste, Canyon City, Sheep Camp, Happy Camp, Lindeman ou Bennett, est extrêmement difficile :
« après avoir avancé péniblement dans la neige profonde, nous étions déçus de ne trouver qu’une tente, faiblement éclairée par la lueur d’une chandelle. A l’intérieur, un homme se tenait derrière une sorte de long comptoir où il préparait du café sur un minable petit réchaud. Ce liquide noir, quelques tranches beurrées de pain grossier, et une assiette de bœuf en conserve, voilà en quoi consistait le repas du soir. C’était une scène de grande misère. On se demandait comment l’or pouvait exercer tant de fascination pour convaincre un homme et sa femme, de mener une si triste existence dans un endroit semblable. 1898.
Source : Piste Chilkoot.
«  Le pain cuit dans certains campements, est si mauvais qu’il pourrait tuer un mulet ».
E. Hazard Wells. 1897.
Et la nature, une fois de plus, va se charger des plus faibles.
Le 29 mai 1898, de la ville de Bennett qui compte alors  vingt-mille habitants, et en l’espace d’une semaine, sept-mille bateaux et embarcations en tous genres, s’élancent sur le fleuve Yukon, vers les champs aurifères de l’Alaska,  huit-cents kilomètres plus au nord. C’est un naufrage dans tous les sens du terme. Quelques milles après Whitehorse, les bateaux « survivants » arrivent sur le lac Laberge, du nom de Michel Laberge. Ce québécois, employé de la Overland Télégraph Company, est envoyé pour étudier les possibilités d’installer un réseau télégraphique entre l’Alaska et la Russie. Il est  considéré comme l’un des premiers blancs à explorer cette région. Le nom de lac Laberge est ainsi tout à son honneur. Ce lac, de quelques kilomètres de large, n’en mesure pas moins  la même longueur que la piste elle-même, soit cinquante-cinq kms. Si les vents sont contraires, vous n’avancez pas, et il faut une semaine pour le traverser ; si les vents sont contraires et violents, de hautes vagues se forment, et, à ce moment, il ne fait pas bon y naviguer. Après cette traversée, il faut affronter les  incontournables rapides « five fingers », dont la réputation n’est plus à faire. Nombre d’embarcations s’écrasent sur les rochers, le matériel est perdu,  les hommes se noient.
Seuls les plus forts accostent à Dawson, après deux mois de dangereuse navigation. A leur arrivée, la grande majorité des ruisseaux est déjà partagée en concessions exploitées par les chercheurs de la région. Tous les nouveaux, les novices, les « cheechacos »  s’installent sur les espaces laissés libres. Mais la course à l’or ralentit déjà.
Un peu plus tard, la « White Pass and Yukon Route » met en branle un gigantesque chantier : relier Skagway à Bennett au bord du lac du même nom, par un chemin de fer. En 1900, la ligne est achevée. Parallèlement, après avoir dynamité les plus gros obstacles, pour rendre le fleuve un peu plus navigable, des bateaux à aubes font la navette entre Whitehorse et Dawson, transportant passagers et matériel.
Ainsi, d’autres formes de travail apparaissent, comme bûcheron. Tous les vingt kilomètres, des camps s’installent et les hommes alimentent ainsi les chaudières des vapeurs.
Les indiens Tinglit ont vu l’arrivée des blancs comme source importante de revenus. Ils proposèrent leur service de portage, et firent la navette entre Skagway et le col Chilkoot pour ceux qui avaient encore de l’argent. Puis, la ruée vers l’or terminée, ils retournèrent vers la forêt et le piégeage. Ils durent parcourir de longues distances, la chasse intensive pratiquée par les chercheurs d’or, et l’abattage systématique de la forêt repoussant le gibier fort loin.
Quelques centaines de chercheurs « gagnent leur vie » comme on dit.
Seule une poignée fait réellement fortune. Fortunes qui d’ailleurs se font et se défont d’un coup de dé au casino de Dawson, où est importé le « french cancan » de Paris, et où vivent  vingt-mille habitants. Ici tout se paye en or, repas, boissons ; et les plus riches ne sont pas ceux qui prennent tous les risques, mais ceux qui apportent toutes les ressources nécessaires à la vie au  quotidien et la possibilité pour les chercheurs de s’équiper, et continuer leur quête. Dawson connaitra d’ailleurs la famine.
Aujourd’hui, si le chemin de fer fait encore le trajet Skagway-Bennett, le trafic fluvial est abandonné, le fleuve est retourné au silence et à la nature.
C’est maintenant notre histoire que je vais vous conter.
Mardi 14 août 2007.
A 8h00, les sacs sur le dos, par un temps magnifique, Pierre-Marie, Bernard, Pauline et moi-même, quittons Dyea et entrons en silence dans la forêt humide. L’aube des temps, l’aube de l’humanité à nouveau pour nous, qui allons parcourir les cinquante-trois kilomètres de la  célèbre et mythique piste Chilkoot, les cinquante-cinq kilomètres du lac Laberge et les sept-cent kilomètres du fleuve Yukon ( le dixième plus long fleuve du monde) qui nous séparent  de notre but : Dawson. C’est dire si l’aventure est à nos pieds.
Le silence, hormis le bruit de nos pas, nous enveloppe avec cet étrange sentiment de solitude, écrasés par le poids de cette nouvelle épopée, mais poussés par l’adrénaline des grands départs.
Nous sommes en Alaska, nous sommes en territoire ours, et la forêt se referme sur nous.
Nous empruntons comme il y a un peu plus de cent ans, un magnifique chemin au milieu d’une forêt luxuriante, que l’on appelle ici : « The Rain Forest », la forêt humide. Nous sommes sur la côte ouest du continent américain, en Alaska, et cette zone est copieusement arrosée par  les dépressions de l’océan pacifique qui déferlent. Mais le soleil a décidé de nous accompagner et nous cheminons sans bruit, cernés par cette forêt aux fougères qui montent à hauteur d’homme, et où nous ne voyons pas à plus de trois mètres de chaque côté. Un raidillon rocailleux nous porte rapidement cent cinquante mètres plus haut, au dessus de la rivière Taiya, dont nous remontons la rive gauche. Après une heure de marche, Bernard s’immobilise, s’accroupit et inspecte le sol. Rapidement nous posons les sacs et faisons de même. Devant nous, au beau milieu de la piste, une magnifique, très belle et très… odorante crotte d’ours. L’ambiance se couvre de gros nuages.
« Regardez, fait Bernard, regardez cette crotte toute fraîche ; je suis sûr qu’elle n’a pas deux heures. Vu la taille, c’est probablement un grizzly ; et aussi les baies ingurgitées par l’animal, il ne les digère pas, et les restitue intactes » Nous commençons à inspecter les alentours, même si l’on n’y voit pas à trois mètres tant la végétation est dense.
Nous nous regardons avec toutes les interrogations que vous pouvez imaginer. Je me dois de vous dire également, à vous, bien assis dans votre fauteuil, qu’on trouve au  Yukon la plus grande concentration de grizzlis d’Amérique du Nord. De quoi rassurer le groupe.
« Bon, fait Bernard,  il semble bien que nous soyons en territoire ours ; la prudence est de rigueur »
« Mais, répond Pierre-Marie, c’est pour cela que nous sommes venus, pour les voir, les filmer ; allez, on continue, et en silence ». Ce qui va bien sûr à l’encontre des consignes qui nous ont été données à Skagway, lors de notre rencontre avec les autorités. Il  est recommandé de marcher groupés, de faire du bruit, parler, siffler, enfin utiliser  tout moyen pour éloigner ces animaux, heureusement craintifs. Sauf si vous tombez nez à nez  avec une mère grizzly et ses petits au détour du chemin ; à cet instant, il est fort probable que votre voyage soit terminé. Votre voyage sur la terre bien sûr. . Bien entendu, faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ; comme d’habitude.
La progression prend dès lors l’allure d’une guérilla en mouvement. Chaque son, chaque bruissement de feuille, apporte sa poussée d’adrénaline.  Je garde la main sur la bombe à poivre, c’est tout ce que nous avons et l’on ne sait pas si cela fonctionne, mais tout ce qui peut me rassurer…me rassure. De toute façon, c’est une expérience que l’on ne tente pas deux fois ! Mais soudain un grand vacarme s’élève à vingt mètres de nous, sur l’autre rive. Les arbustes sont secoués comme par un cyclone, les branches craquent, et apparaît un plantigrade qui me semble d’une taille gigantesque, aussi gigantesque que la peur qui me prend. Nous sommes tous paralysés en l’espace d’une demi-seconde. Une femelle, avec des griffes et des dents partout,  accompagnée de ses deux petits, se dresse brutalement  en face de nous. Si elle s’était trouvée sur la même rive que nous, nous aurions pu la toucher. Dix mètres d’eau vive nous séparent.  Sa tête, à deux mètres cinquante du sol,  oscille un peu à gauche, puis à droite, elle hume l’air ambiant, ses yeux luisants se posent sur nous, nous analysent, puis,  l’animal se repose sur ses pattes et détale dans la forêt, les deux oursons sur ses talons. Je suis pétrifié, personne ne bouge, mais il reste dans la caméra, cette vision furtive. La scène n’a duré que quelques secondes, mais j’ai compris la petitesse de l’homme devant cette merveille de la nature. J’ai senti mon cœur s’affoler, mes jambes s’enfoncer dans le sol,  avec l’envie malgré tout d’en voir plus malgré le danger énorme représenté par ces animaux sauvages, puissants et rapides.  Pauline et moi, sommes maintenant « baptisés » au grizzli. Pour Pierre-Marie et Bernard, l’extrême ouest de l’Alaska et le parc national de Katmaï leur ont déjà permis ce genre de rencontre. Mais quand même, c’est un grand moment. Imaginez, nous ne sommes pas au zoo, ni au cinéma ; il n’y a pas de barrière, et un ours de cette taille parcoure trente mètres en quelques secondes, vous décapite d’un coup de patte et tout est irrémédiablement terminé.
« Au fait, les gars, fais-je encore tout retourné, les crottes, il y a une demi heure,  elles étaient bien de notre côté ? »
« Ça, il n’y a pas de doute, » répond Bernard, pendant que Pierre-Marie range la caméra.
Nous repartons, et en ce qui me concerne, avec une angoisse et une anxiété bien réelle ; surtout que les crottes et les traces de pattes sur la terre, se multiplient. Nous arrivons devant une forêt inondée. Une passerelle serpente au milieu des arbres morts, vingt centimètres au-dessus du marécage. Et de nouveaux bruits se font entendre. Le cœur amorce la pompe de reprise et s’emballe à nouveau ; il faut avoir le cœur solide. Un ours encore, vient de traverser sur la passerelle ; pour preuve, les traces fraîches et humides de ses pattes sur le bois sec. Nous ne le verrons pas mais nous continuons à progresser ainsi en permanence sur le qui vive. Un peu plus tard, Bernard s’immobilise à nouveau ; cette fois c’est un ours noir, à peine entrevu,  qui détale à cinq mètres de nous. C’est beaucoup trop rapide pour les appareils et la caméra pourtant prêts à déclencher. Nous arrivons ainsi à notre premier bivouac, Canyon city, dans un état d’excitation à son comble. Pour parodier une célèbre phrase : nous voyons des ours partout.
Canyon city. En 1897, des centaines de tentes étaient entassées dans ce ravin. C’est là que les voyageurs faisaient leur première grande halte, pour cacher leurs biens avant de s’engager sur le sentier abrupt qui les conduisait hors du canyon.
Au printemps 1898, deux compagnies de transport construisaient deux centrales pour téléphériques et déboisaient les flancs de colline pour alimenter les chaudières, et construire des maisons en rondins.
En moins d’un an, Canyon city avait disparu.
Source : Piste Chilkoot.
Aujourd’hui, une simple cabane en rondins dans une petite clairière, nous accueille. Mais quel réconfort quand il fait mauvais temps. Table, bancs et fourneau doivent remplir de joie le pauvre voyageur transi de froid.  Ma première vraie cabane de trappeur. Mon rêve de gosse, quand je lisais James Oliver Curwood et Jack London  qui a suivi ce chemin. Au fait connaissez-vous le véritable nom de Jack London ? Et bien il s’appelait : John Griffith Chaney. Combien le savent ? Et Paul Emile Victor, Bernard Clavel, tant de noms qui chantent à mes oreilles et transportent mon imaginaire.
Nous installons les tentes, non pas au sol, mais sur des plates formes en bois. C’est tout nouveau pour nous. Plates formes en bois, qui ont l’inconvénient d’être très inconfortables, mais qui doivent présenter l’avantage d’isoler la tente du sol, en cas de fortes pluies entraînant le débordement du torrent qui rugit à quelques mètres. Car par ici, la météo est plutôt capricieuse. Si elle nous fait l’honneur de nous inonder de soleil depuis notre départ, il serait illusoire d’imaginer une seconde que cela puisse durer. Cette forêt, la « rain forest » comme on l’appelle, ou  forêt humide, n’a pas volé son nom ; ce n’est pas la luxuriance de sa végétation qui va démentir l’évidence. Pourtant, c’est le soleil qui nous suit. Les tentes montées, il est temps de songer à la toilette. Le torrent proche, autant qu’une furieuse envie de se laver malgré l’eau glaciale, encourage à se dévêtir, au grand plaisir des moustiques qui n’en demandaient pas tant. Nos chairs appétissantes (pour des moustiques !) servent de festin à des dizaines et des dizaines de ces insectes assoiffés de sang. Rien ne les arrête et, dévorés de toutes parts, nous nous séchons et nous rhabillons pour tenter de garder quelques morceaux intacts.
Mais passé ce moment peu agréable, le calme s’installe, le silence de la forêt nous apaise et nous dînons dans une sorte de sérénité, de plénitude  et de solitude extraordinaire. La pénombre nous enveloppe, les moustiques s’éloignent, pas un souffle d’air ; tout est figé et je garde cette image de nous quatre, seuls, dans cette  forêt qui semble si vide, mais où la vie et ses dangers sont si présents.
Un frugal repas avalé, nous nous glissons dans les duvets, pendant que la nuit et le silence prennent possession des lieux. Espérons que notre préparation culinaire, si modeste soit-elle, n’attire pas quelque plantigrade curieux d’expériences gustatives originales.
Après une nouvelle journée de progression dans la forêt, nous arrivons à Sheep Camp et plantons nos tentes près de la rivière qui  nous  accompagne depuis le départ, comme le soleil.
Nous faisons d’abord escale le midi à Pleasant Camp. L’endroit est absolument idyllique. La rivière roule rapidement à nos pieds ; une sorte de clairière encombrée de bois mort dégage l’horizon et nous permet de contempler sur notre gauche la langue du glacier Irène, et les montagnes à franchir demain. Nous festoyons de sachets lyophilisés et de quelques barres sucrées : les compléments indispensables, même si nous sommes, à mon avis, à la moitié des calories nécessaires à notre activité.
Un pionnier a décrit le sentier entre Canyon city et Pleasant Camp comme : « …le tronçon du sentier le plus mauvais du parcours, plutôt boueux, jonché de pierres et traversé de petits ravins aux pentes raides et courtes ». Ce n’est pas étonnant qu’on décrivait Pleasant Camp comme : « …un excellent endroit pour faire une halte où l’eau est bonne et le bois abondant… » et « …un assez bon endroit où s’arrêter parmi les peupliers ».
Pleasant Camp doit son nom et sa popularité en grande partie à l’ascension difficile du sentier qui menait hors du canyon, à Canyon City, au terrain assez plat, aux améliorations apportées à la route et au pont à péage.
Source : piste Chilkoot.
Nous quittons Pleasant Camp, après une pause réparatrice ; nous nous élevons toujours légèrement et le soleil se fait de plus en plus présent, au fur et à mesure que nous sortons de la gorge de la rivière Taiya.  Peu de temps après, c’est un nouvel ours noir qui apparaît sur notre droite, et disparaît aussi vite, nous laissant figés et sans voix, déçus de la brièveté frustrante de ces rencontres. Nous franchissons quelques passerelles de bois soutenues par des câbles, au-dessus de quelques torrents et arrivons à la cabane de Sheep Camp. Nous avons tous passé une merveilleuse journée, pleine de plaisir, de liberté ; c’est presque pour moi une espèce de sensualité avec cette nature prodigue qui nous entoure, nous berce, nous cajole, nous effraie parfois. A Sheep Camp une petite mare au bord du torrent m’attire à nouveau vers une nouvelle toilette. Mais non seulement les moustiques se rappellent à mon bon souvenir, mais les « black fly » les mouches noires, viennent aussi prendre part au festin. Assailli de tous côtés, je raccourcis le nettoyage au plus vite, mais les mouches et les moustiques ont le temps de me manger un kilo de viande pendant le temps de ma très courte toilette.
Sheep Camp : avant la ruée vers l’or, cet endroit servait de camp de base à quelques chasseurs qui traquaient les chèvres de montagne. Pendant l’hiver 1898, la population de Sheep Camp a atteint presque huit mille habitants, à cause des tempêtes qui arrêtaient les voyageurs.
C’était leur dernier contact avec la civilisation avant d’entreprendre la difficile ascension au-delà de la ligne d’arborescence.
En 1899, il ne restait plus que dix-huit personnes à Sheep Camp. On y trouve encore des fondations, des rondins écroulés et quelques artefacts. En laissant ces vestiges  comme ils sont, nous pouvons mieux nous imaginer la ville champignon, dont l’existence fût si brève.
Source : Piste Chilkoot.
Ici, à Sheep Camp, nous sommes à trois-cent-cinq mètres d’altitude, les escaliers (les golden stairs) à six-cent-dix mètres, et le col Chilkoot à mille-cinquante  mètres, mais c’est pour demain, et nous sommes en été. Pour ces furieux aventuriers qui ne reculaient devant rien, l’hiver présentait l’avantage si j’ose dire, avec la neige, de niveler le relief et d’autoriser la glisse de traineaux lourdement chargés dans des endroits et sur des pentes impossibles sans neige et sans glace. Ce chemin de souffrance et de misère, les apprentis chercheurs d’or l’appelaient « The Frozen Highway ».
Ni le vent du nord, ni l’épaisse couche de neige, ni la faible clarté des jours d’hiver, n’ont ralenti la ruée vers l’or. La plupart des pionniers transportaient leurs biens sur le cours d’eau gelé dans des « traineaux du Yukon » de sept pieds de long sur seize pouces de large. Aux cascades, ils ont construit des rampes munies de traverses.
Source :  piste Chilkoot.
Six heures du matin quand nous enfilons les sacs à dos. Il fait beau, c’est déjà ça ; franchir le col dans le mauvais temps, pluie, brouillard n’est pas une rareté. Pour l’instant, les espoirs d’un tournage ensoleillé semblent réalistes. Nous entamons une lente montée dans une végétation encore si dense, qu’on n’y voit pas à trois mètres de chaque côté. L’obsession d’un ours  tapi au coin du chemin refait surface, mais sans réalité tangible.
Plus nous montons, plus la végétation se raréfie maintenant, les rochers se font de plus en plus nombreux, pour se transformer en éboulis permanent de grosses roches, qui annoncent le col. Un peu plus loin et vers midi, nous atteignons le pied du col, les « golden stairs » ou escaliers d’or et nous mesurons enfin l’ampleur de la tâche, surtout en plein hiver.
C’est ici que les voyageurs pesaient à nouveau leurs effets avant d’escalader le col Chilkoot. Chaque once avait son importance. Les transporteurs faisaient parfois la grève pour faire monter les prix ; ils pouvaient exiger jusqu’à un dollar la livre pour un chargement. L’endroit fut peu à peu jonché de matériel abandonné.
Source : piste Chilkoot.
Nous décidons de nous alimenter avant d’entamer la montée dans les éboulis et la pente démentielle de 35 à 40 %. Revigorés, nous attaquons lentement cette pente que nous n’escaladerons qu’une fois et au soleil, avec seulement notre sac à dos. Pour l’instant, nous économisons notre souffle pour atteindre le sommet. Nous sommes au milieu d’un énorme éboulis de roches d’un kilomètre de long, dont la pente va crescendo. Quelques piquets orange  servent de repère pour des temps moins aimables. Nous mesurons notre effort, avec en point de mire, cette saignée au sommet, qui est la frontière à franchir pour espérer aller plus loin, qui est également la frontière où nous quittons l’Alaska pour le Canada. Lentement, lentement, nous nous élevons sur ces blocs parfois instables, avec de temps en temps un névé. Mais plus le sommet approche, plus la pente augmente et plus notre souffle se fait court. L’un derrière l’autre, il faut maintenant « mettre les mains », pour aider à la progression.
« Ça y est, nous y sommes presque » fait Pierre-Marie, dont on sait que les montées difficiles ne sont pas sa tasse de thé.
« C’est tout bon  renchérit Bernard en aidant Pauline sur une mauvaise glissade, encore deux-cents mètres et c’est gagné ». Puis, d’un coup nous franchissons un étroit goulet où rouille tranquillement un treuil. Nous atteignons une sorte de cuvette, où l’on voit que finalement, ce n’est pas terminé. Un nouveau ressaut se présente devant nous. Une pause est la bienvenue.
Assis l’un près de l’autre, nous regardons en arrière la vallée de la rivière Taiya en reprenant notre souffle. Cette ascension se fait dans des conditions météo optimales. Qu’en aurait-il été avec de la pluie, du brouillard ; pas drôle. Et les images, foutues les images, car les chances de revenir parcourir à nouveau ce territoire sont quand même bien minces. Aussi, profitons-nous de ces quelques instants pour enregistrer ces images, et dans la boite, et dans ce coin du cerveau qui stocke toutes ces sensations, tous ces souvenirs dont nous pourrons nous repaître plus  tard, et se dire que c’est vrai, que nous avons fait tout ça. Mais laissons la philosophie au placard, pour nous attaquer à la dernière barre rocheuse. Après un quart d’heure de pause, nous renfilons les sacs, tournons définitivement le dos à cette vallée, avec en point de mire le drapeau canadien que nous apercevons maintenant distinctement, et entamons le dernier passage dans de nouveaux éboulis pour, dans un dernier effort, basculer en territoire canadien. Nous avons quitté la forêt humide, la végétation subarctique, et allons maintenant au-devant de la forêt boréale, avec une certaine euphorie.
Mais en 1898, c’était ça :
Quarante voyages jusqu’au sommet. Cinquante livres à porter chaque fois. Redescendre en glissant, prendre un nouveau chargement et attendre de pouvoir rentrer dans la longue file de voyageurs qui gravissaient lentement la pente.
Plus que tout autre tronçon du sentier, la pente abrupte qui séparait la balance du sommet est devenue le symbole des épreuves de la ruée vers l’or. Il était plus facile (et plus sûr) de grimper jusqu’au sommet en hiver, car on pouvait tailler des marches dans la neige et la glace.
Source : piste Chilkoot.
« La file était très serrée. Il fallait attendre une demi heure avec son sac sur le dos avant de pouvoir s’y introduire; puis, on avançait à pas de tortue ».
Extrait du journal d’un chercheur d’or : William M.  Schooley  12 mars 1898.
Tout transitait par ce col ; même un piano ! Rappelez-vous que cette folie furieuse qui draina environ cent mille personnes, n’en vit arriver qu’un tiers à Dawson.
Un nouveau paysage se révèle en territoire Canadien. Une végétation  plutôt malingre, et le lac Crater qui nous offre ses magnifiques eaux bleues turquoise. Le sentier descend maintenant presque jusqu’au lac Bennett. Un long, long chemin nous mène au lac Morrow, puis  à Happy Camp où nous arrivons éreintés à 19h00 après quatorze kilomètres qui nous ont demandé une douzaine d’heures, pauses comprises bien sûr, mais j’ai l’impression d’en avoir fait trente-cinq ou quarante. Nous sommes tous fourbus mais contents de poser nos sacs et nos tentes  sur ces plates formes en bois. Il a encore fait si beau aujourd’hui que c’est une réelle bénédiction pour Pierre-Marie et sa caméra. Au moins nous aurons de plus belles images à offrir.
Tout l’hiver on voyait passer des traineaux aux couleurs vives, oscillant sous leur charge de foin ou de bois de charpente. Au printemps, les cris des draveurs  ( les bûcherons qui descendaient les rivières sur les billes de bois ) et l’odeur des bêtes de somme emplissaient l’air. Sur les pistes, la neige prenait un aspect brunâtre, à  mesure que les prospecteurs avançaient dans le canyon. En juin, après la débâcle, des bateaux transportaient des tonnes de provisions vers les quais de pierre, que l’on peut encore apercevoir sur les rives du lac Deep.
Source : piste Chilkoot.
Je commence malheureusement à tirer un peu la jambe gauche, mais nous n’avons plus que deux étapes, le lac Lindeman et Bennett, avant la fin de la piste. J’oublie un peu ma douleur  devant ce spectacle absolument époustouflant de lacs, de glaciers, de torrents. Happy Camp, au bord de l’eau, permet une nouvelle toilette, rapide mais complète. Nous nous installons dans une cabane pour déguster des pâtes chinoises, une demi-boîte de pâté pour chacun, un potage au potiron ; tout cela est un peu dans le désordre, pour finir par quelques abricots coupés en deux, car bien entendu, le ravitaillement commence à manquer.
Vous voudrez bien nous excuser, mais mes compagnons et moi-même, sommes un peu las, et allons vous quitter, très provisoirement rassurez-vous, pour une indispensable nuit de repos dans une fraîcheur  bienvenue après la chaleur du jour.
Depuis deux nouveaux jours,  la nature nous offre ce qu’elle a de plus beau. Jamais je n’aurais cru cela possible. Nous sommes immergés, englués, caressés par dame nature comme si elle nous attendait depuis trop longtemps. Des chemins de rêve, des crêtes rocailleuses, des sous-bois ombragés, des torrents et des rivières d’une étincelante limpidité, des lacs de carte postale,  un temps exceptionnel, et juste nous ; ce n’est pas possible une chance pareille. Bien sûr, il y eut quelques péripéties, et là où nous avons fait une erreur, erreur qui aurait pu nous être fatale, c’est de ramasser des champignons. Cela n’a pas été une très bonne idée les champignons. Pourtant, ils avaient l’air appétissants, et ressemblaient étrangement à des bolets ; nous, on voulait juste donner un peu de consistance à nos repas ! Améliorer l’ordinaire comme on dit. Grave erreur, qui aurait pu avoir des conséquences incalculables, je ne citerai personne, mais c’est bien par délicatesse et courtoisie. Et dans la série : petits soucis de campagne, mon genou gauche un peu enflé commence à m’inquiéter. Le syndrome, qui me sera confirmé longtemps après mon retour : chondropathie. Mais je ne le sais pas encore, et je me fie aux conseils de Pauline qui est kiné : éviter les efforts ; ça ne va pas être facile.
Le soir à Lindeman, nous constatons avec plaisir que la forêt à repoussé, l’effervescence et l’agitation du siècle dernier n’est plus de mise. Pourtant, en 1897, Lindeman était une ville :
Dès les années 1880, les mineurs faisaient déjà halte à Lindeman pendant leur trajet vers l’intérieur. Ils s’y reposaient et y construisaient des bateaux. A la fin de l’été 1897, la ruée vers l’or commençait à prendre de l’ampleur : environ deux-cents personnes ont campé à Lindeman, pendant qu’ils s’affairaient à  construire des barges dans l’espoir de gagner le Klondyke avant l’embâcle. L’hiver suivant environ mille personnes ont campé à cet endroit, et au printemps de 1898, Lindeman comptait quatre mille habitants.
Et le samedi 18 août, nous arrivons à Bennett.
Nous bénissons les cieux d’avoir été aussi cléments avec nous, de nous avoir accordé cette grâce de nous mêler à la nature avec tant de douceur, d’avoir accompagné chacun de nos pas avec autant d’attention. Même si parfois l’on rencontre une pancarte où il est écrit : WARNING. BEAR IN AREA, TRAVEL WITH CAUTION.
Je traduis : « Attention, ours dans le secteur, avancez prudemment. ». Ce qui ne manque pas de nous ramener à la réalité.
De loin, nous apercevons le clocher de l’église en bois, seul vestige réellement intact ici de cette terrible et violente épopée. Nous foulons  péniblement en ce qui me concerne, les derniers hectomètres de cette piste, déroulons une dernière colline bordée de sapins avec le lac en toile de fond, et posons, exténués, nos sacs au bord du lac. Nous mesurons alors les énormes difficultés rencontrées il y a un siècle, par ces milliers d’hommes et de femmes, dont une immense majorité ne parviendra pas plus à rejoindre l’Eldorado, qu’à faire demi tour et rentrer à la maison. Aujourd’hui, comme partout sur la piste, il ne reste plus grand-chose de ces évènements, hors quelques pièces rouillées, boites de conserve, les pieux d’un ancien embarcadère,  l’église en bois  Saint Andrew’s, et quelques croix vermoulues, souvenirs des souffrances interrompues par la mort,
En 1899, l’église Saint Andrew’s racontait son histoire : « L’église presbytérienne Saint Andrew’s est un symbole de la période de prospérité de Bennett. Il ne s’agissait pas seulement d’un endroit réservé au culte, même si le comité du bâtiment comprenait un catholique, un congrégationaliste, deux épiscopaux et deux presbytériens. En effet, l’église se trouvait au cœur de la vie sociale de la ville. Le révérend James Sinclair, qui avait surveillé la construction du bâtiment en 1899, était fier de dire que l’église était : « le lieu de rendez-vous le plus populaire de Bennett. »
« En cet endroit, ils organisaient des fêtes, écrivaient, tenaient des réunions d’affaire ou des rendez-vous, lisaient, fumaient, limaient les scies (lorsque aucune dame n’était présente), et parfois, ils courtisaient. Dans une ville mieux munie, l’église aurait été exclusivement réservée au culte ».
Révérend J.A. Sinclair.
Nous nous regardons, les yeux fatigués, les membres fourbus, mais avec l’immense satisfaction, non  du devoir accompli, mais d’avoir partagé encore ces moments forts,  apaisé nos envies,  assouvi notre faim.
Les tentes montées, il ne reste plus qu’à arroser dignement cet instant, avec bien sûr Pauline qui, pour parodier une célèbre chanson espagnole : n’a pas changé. Comment peut-elle conserver cette permanente bonne humeur quels que soient les revers ou les difficultés.  Parfois je l’envie. Néanmoins, le flacon sort instantanément d’une poche de sac, celui-là, je ne le trimballe pas pour rien !, et nous partageons  dans la bonne humeur ce breuvage bien normand, à consommer avec modération. On s’en fout, on ne conduit pas.
Un peu plus loin, la belle gare de Bennett nous accueille. Souvenez-vous, je vous ai parlé de cette société, la « White Pass and Yukon Route », qui a dressé cette voie ferrée au prix de travaux titanesques. Cette voie ferrée fonctionne toujours et relie Bennett à Skagway. Ainsi, de nombreux touristes peuvent venir visiter Bennett, ou ce qu’il en reste, faire le tour de l’église, boire un café à la gare, et repartir dans l’espace d’un après-midi.
Mais ce n’est pas notre voie (si j’ose dire). Ce soir, je regarde le lac et imagine le grand oiseau blanc qui, demain, va nous emporter au dessus des montagnes, et nous déposer à Whitehorse pour une deuxième et grandiose aventure. Mais, c’est demain, et c’est une autre histoire.
WHITEHORSE
Capitale du Yukon, environ vingt mille habitants, Whitehorse nous accueille après un superbe vol dans l’hydravion de « Alpine Aviation », qui nous permet d’admirer une fois de plus l’immensité, la splendeur et la sauvagerie de cette région. Son nom lui a été donné par les pionniers qui voyaient dans les rapides du fleuve, la crinière des chevaux ; d’où son nom : Whitehorse, Cheval Blanc. Un peu de civilisation, ça ne fait pas de mal. Ici tout est grand ; les routes font trente mètres de large, les véhicules six mètres de long, tout est à l’avenant, donc à la taille du pays.
Nous passons la journée en approvisionnements divers : pommes de terre, huile d’olive, ail, oignons, œufs, farine,  pain, bref tout ce que nous n’aurions pas acheté entre hommes, mais grâce à Pauline,  précieuse équipière, la cuisine va enfin ressembler à quelque chose.  Le  carburant pour réchaud ; Tout ce qui est transportable, non plus à dos d’homme et de femme, mais dans un canoé pour deux à trois semaines d’isolement.
Ceci réalisé, il est grand temps de se réapprovisionner… l’estomac. Les vitrines sont toutes plus accueillantes les unes que les autres, et  nous craquons pour le « Klondyke Rib and Salmon Barbecue » où nous comprenons à la seconde, les raisons de l’embellie physique des américains (et des canadiens) pour parler poliment de l’obésité. Ici tout est énorme ; les petites boissons font 40 centilitres, les grandes 65 centilitres, et une fois vide, on vous ressert pour le même prix. Les assiettes sont gigantesques, et chacune d’elles est capable de nourrir une famille française pendant trois jours ; vous me connaissez maintenant, j’exagère parfois un peu,  et comme en plus tout est ouvert en permanence, vous pouvez faire autant de repas par jour que vous en avez envie. Et donc, nous avons tout compris à leur dramatique problème. Malgré tout, nous souhaitons fêter, fêter… fêter tout quoi ! La piste Chilkoot, le fait d’être là, ensemble, en bonne santé, d’avoir du soleil ; enfin tous les prétextes sont bons pour « s’en mettre jusque là », avant l’inconnu, le hasard, l’imprévu, l’aléatoire et autres évènements stochastiques. L’hôtel River View au 102 Wood Avenue sert de base arrière ; nous y laissons avec une appréhension qui se révèlera tout-à-fait justifiée, vous saurez pourquoi plus tard, un volume de matériel dont nous n’avons plus besoin pour le moment, et les cassettes du tournage sur la piste. De nouveaux sacs et bidons étanches accueillent nourriture, tentes, vêtements, tout le matériel minimum nécessaire à une vie dans la nature, et les bottes en caoutchouc, indispensables à une navigation que nous espérons au maximum les pieds au sec. Et puis nous emmenons avec nous Jack London et « L’Appel de la forêt », pour nous tenir compagnie, le soir au coin du feu.
Après avoir réintégré l’hôtel River View, je regarde par la fenêtre le fleuve Yukon qui coule sous nos yeux, et je me dis : il est peut-être un peu large pour  nous, et peut-être même aussi un peu trop long.
Mais les yeux se  ferment malgré tout sur des rêves de saumons, d’élans, de grizzlis et d’ours noirs, de lynx, de castors et de loups ; et nous quittons la terre pour cette seule nuit de repos dans un lit.
Finalement, ce matin et après une courte nuit, nous sommes sur la berge du  fleuve, à la sortie de Whitehorse, devant deux magnifiques canoés rouges un peu petits à mon goût, mais qui sont, pour moi, le summum de l’aventure. Donc je résume, nous sommes quatre,  nous accompagnent : cinq sacs polochons souples étanches de cinquante litres, deux barils rigides du même volumes, deux caisses rectangulaires d’environ trente litres, deux petits bidons pour les affaires personnelles fragiles, comme les appareils photos, plus  un sac pour la caméra, un pour le matériel électrique, les cordons, micros, caméra sous-marine, le panneau solaire, trois petits sacs à dos, plus un bidon souple pour l’eau potable ; les gilets, les vestes, les chaussures et j’en oublie sûrement. Et il n’y a que deux canoés ! On doit pouvoir mettre une remorque, sinon… Après deux heures d’efforts, tout est rentré, sauf nous.
Voilà, nous y sommes. L’appréhension habituelle nous saisi bien entendu. Surtout Pauline : « Bon, je vais naviguer avec Bernard, je ne suis pas vraiment rassurée en regardant cette eau qui coule à toute allure » C’est vrai que c’est impressionnant. La proximité du barrage juste en amont accélère un courant déjà important du fait du niveau inhabituellement élevé des eaux, dixit les autochtones. Je vais donc naviguer avec Pierre-Marie, puisque, quitte à mourir, Pauline préfère que ce soit avec Bernard. Je la comprends. Nous poussons délicatement les canots dont la pointe effleure l’eau, puis s’y enfonce. Pauline monte à l’avant d’un canot, Pierre-Marie fait de même à l’avant du nôtre et s’empare de la pagaie. Les canots continuent à racler la terre, et à entrer dans l’eau ; puis, engagés au trois-quarts, Bernard et moi, les pieds dans l’eau, sautons à l’arrière et engageons les pagaies pour nous éloigner du bord, et sommes immédiatement pris par un courant violent qui nous entraîne à toute allure vers un avenir totalement incertain et inconnu. Et là, je donne le premier des deux cent cinquante mille (environ) coups de pagaie, qui nous emmènent dans une folle aventure, sur sept-cent-cinquante kilomètres, vers la capitale de l’or : Dawson. Heureusement le soleil nous enveloppe de chauds rayons, l’eau scintille de mille feux, les maisons défilent sur chaque rive à une allure pour l’instant assez vertigineuse, mais la circulation est plutôt calme, bison futé est au vert, et nous ne sommes pas sur l’autoroute de l’ouest un dimanche soir de retour de vacances de Pâques.
Nous sommes parfaitement préparés, alors laissons l’aventure venir à nous.

Au bout d’un moment, les maisons s’espacent, les toits disparaissent, les bruits de la ville s’amenuisent et dans un méandre, il ne reste plus que nous, nos bras, le fleuve, et un territoire immense, si peu habité que ce n’est même pas la peine d’en parler. Enfin il y a Carmack, du nom du célèbre découvreur, vous savez en 1896 ; une petite ville indienne, trois-cents  kilomètres nous en séparent ; c’est le seul point de civilisation entre nous et Dawson, le seul endroit pour sortir du fleuve, sans encombre. Une fois passé Carmack, vous vous trouvez devant les rapides Fives Fingers, puis les rapides Rinks. Une fois franchis les rapides, il n’y a à nouveau plus rien jusqu’à Dawson.
En cas de pépin, faire demi-tour est  une idée absolument  extravagante, laisser les canots pour partir à travers la forêt, un pur  délire.

Alors, on y va ?

Le fleuve mesure ici environ cent mètres de large ; les sapins descendent jusqu’au bord de l’eau à l’intérieur des méandres, et de hautes falaises blanches, jusqu’à cinquante mètres, bordent l’extérieur, où la rive est rongée par les eaux furieuses du printemps, qui ont emmené tout ce qui se trouvait sur son passage. Les nuages sont présents, mais ne menacent pas outre mesure  d’interrompre notre plaisir. Notre voyage est maintenant bercé par le clapotis des pagaies. Deux pagaies dans le canoé de Bernard et Pauline, une dans le nôtre. Eh oui, un saumon king d’environ un mètre, à eu la mauvaise idée de sauter hors de l’eau à vingt mètres devant le canot, et Pierre-Marie a posé sa pagaie pour saisir le lancer. Vous n’êtes pas au courant ? Je transporte en même temps, un caméraman et un pêcheur ; pas de chance.  Pierre-Marie pêche, donc je pagaie.  Je suis malgré tout dans un état intellectuel indescriptible, entre appréhension, excitation, et je décide de rester  finalement sur  un immense sentiment de satisfaction et d’accomplissement à entamer ce voyage fluvial, moi qui il y a un certain nombre d’années, naviguait déjà de cette façon sur des rivières normandes sans prétention certes, mais le mode de vie était déjà là ; prémonition ?

Nous naviguons ainsi jusqu’à vingt heures et accostons une berge pas trop haute. Les canots amarrés, nous montons nos bagages six à huit mètres plus haut, sur le replat en haut de la berge. S’ensuit un travail qui deviendra chaque jour une sorte de rite, de mouvement perpétuel : enlever les bottes, monter les tentes, faire du feu, mettre de l’eau à chauffer, retrouver dans les bidons les repas du soir, le tout avec un coup d’œil fréquent aux alentours, histoire de vérifier qu’aucun visiteur inattendu ne vienne prendre part à notre dîner. Si le repas de ce soir est lyophilisé, il y a quand même du fromage et de la crème mont Blanc, c’est Bizance ! Si des visiteurs s’invitent sans tarder, ce sont les seuls moustiques.
La forêt boréale dissimule sans mal n’importe quel animal, aussi nous essayons de ne pas trop nous éloigner pour satisfaire des besoins naturels, alors que la lumière baisse. Pas question de faire trois-cents mètres et risquer de tomber nez à nez avec un grizzly,  fût-il de bonne humeur.
Assis tous les quatre devant le soleil qui repeint de rose les collines, nous parlons tranquillement de ce fleuve qui se déverse à trois mille kilomètres d’ici dans la mer de Behring. Dans les années 1830, ce sont des explorateurs russes qui ont été les premiers à emprunter ce fleuve. C’est vingt ans plus tard que John Bell, commerçant de la Baie d’Hudson le nomma : Yukon. Et la présence humaine remonte à plus de dix mille ans ; les premiers humains à fouler ce sol ont traversé la Sibérie, l’Alaska. Aujourd’hui, on nomme ces indiens : « Les premières Nations ». Et comme tant d’autres peuples, ils travaillent à la reconnaissance de leurs droits et de leur territoire. Dans le fond, et quel que soit le pays, rien n’a vraiment changé.
Mais je suis fier de dire que c’est comme les premiers explorateurs,  en canot, que nous allons voyager maintenant. C’est en canot que l’on approche un pays, ses habitants, sa faune. Dans le silence, au ras de l’eau, rien ne vient troubler la quiétude des habitants des lieux ; nous ne laissons  aucune trace de notre passage, comme si nous n’avions pas existé. Vouloir laisser sa trace, son empreinte, à toujours été  pour l’homme l’expression d’une forme d’appropriation des lieux. Nous ne pouvons vivre aujourd’hui pour la plupart d’entre nous, sans cadre, sans territoire acquis strictement délimité, et l’envie irrépressible de s’installer sur le territoire voisin, devions-nous  en exterminer les paisibles occupants.

Alors ce soir, après avoir transmis la bombe à ours à Pauline comme je vais le faire tous les soirs, nous nous glissons dans les duvets alors que la nuit et les étoiles d’un ciel maintenant dégagé gagnent les recoins les plus cachés de nos esprits. Les muscles endoloris et un peu lourds de cette première navigation s’étirent, se détendent ; le silence s’installe sans trouble aucun, et nous sombrons alors que les collines virent au rouge sang.
Yukon, nous sommes de passage.

Une aube limpide et claire traverse la toile de tente. J’entends du bruit, Bernard est déjà à pied d’œuvre. En ce qui me concerne, et je vais tourner la formule à mon avantage puisque c’est moi qui écris : je suis le seul du groupe à pouvoir rester dans le duvet aussi longtemps, pas mal hein ?

Le rituel se met en route : se rhabiller, vider les tentes, ranger duvets, matelas ; rallumer le feu qui ne demande qu’à partir, mettre la grosse gamelle dessus et attendre de diluer nos cappucinos dans nos  bols, pour enfin avaler quelque chose de chaud et sucré, au coin du feu, avec du pain, de la confiture, du nutella, enfin toutes les bonnes choses qui  rendent les débuts de journées si agréables. Les bagages redescendus et amarrés dans les canots, débute alors cette nouvelle journée de navigation, et nous en attendons beaucoup.

Nous espérons, en scrutant les berges, voir apparaître nos premiers animaux, élans, ours et autres. Aussi, c’est avec une attention soutenue, que nous pagayons près des berges. Après plusieurs heures de descente, aussi silencieuses que vides, le fleuve s’élargit. Devant nous le lac Laberge étale ses eaux tranquilles, pour l’instant. Un premier arrêt au village indien en ruine de Upper Lebarge s’impose. Nous accostons sur une étroite berge à l’accès un peu malaisé, encombré de branches basses, mais débarquons quand même et tirons les canots au sec. Bien agréable de se dégourdir les jambes. Nous montons tous les quatre vers quelques cabanes passablement délabrées, vestiges d’un village et d’un cimetière indien du siècle dernier. Nous restons sur nos gardes, mais un dialogue s’engage « Eh les gars, fais-je, vous voyez ce temps ? Petite brise de trois quart arrière, petites vaguelettes insignifiantes, on pourrait installer une voile avec une bâche. Si la brise persiste, on économiserait nos forces»
« Excellente idée, » renchérissent Bernard et Pierre-Marie. « On se fait une petite navigation à voile et on traverse le lac en moins de trois jours ».
Pendant que nous nous mettons à la recherche d’une branche suffisamment longue pour servir de mât, Pauline a repéré quelques buissons de framboises, qui vont faire un excellent dessert ce soir, et quelques pieds de rhubarbe, qui seront transformés en compote prochainement.

Pendant ce temps, nous posons une sorte de mât en sapin de deux mètres cinquante au sol, sur une bâche plastique pourvue d’œillets. Horizontalement et en haut de ce mât, nous attachons la perche téléscopique au bout de laquelle est sensée se fixer l’objectif  étanche de la petite caméra paluche (destinée au prises de vues sous-marines) ; une cordelette monte verticalement dans les œillets, puis horizontalement en l’enroulant en même temps autour de la perche, et redescend de l’autre côté de la même façon, nous donnant ainsi de chaque côté un boute pour manœuvrer, un peu. Le plus dur reste à faire, accoupler les canots, fixer le mat au milieu, le monter à la verticale, tout en embarquant en même temps tous les quatre : simple. Notre équipage embarque en bon ordre, on peut parler d’équipage maintenant ! Nous sortons  de l’abri des arbres, et la brise s’installe dans la voile qui se gonfle doucement. Ça Marche ! Bien sûr, cette voile rudimentaire ne supplée pas totalement la pagaie, mais ça aide, ça aide. Notre expédition prend maintenant l’allure de l’aventure maritime du Kon Tiki. Quand même, il n’y a pas beaucoup besoin de se forcer les neurones pour que l’imaginaire démarre. Vers 17h00, nous abordons une clairière bien dégagée. Les canots sont tirés au sec, vidés et retournés. Les bagages sont disposés entre trois arbres et une nouvelle bâche (on est équipés je vous dis), est tendue entre les arbres car il tombe quelques gouttes. L’endroit est parfait, la vue sur le lac est dégagée, et il est temps de goûter les framboises au sucre avec un café. Puis, Bernard et Pierre-Marie, totalement frustrés, et qui n’entendent pas s’avouer vaincus, remettent un canot à l’eau et vont tenter une nouvelle aventure halieutique, car pour l’instant, c’est le vide sidéral. Pas un ombre, pas un saumon, pas une truite ou un brochet, rien. Déjà qu’on se crève les yeux pour apercevoir des animaux qui se refusent, hormis  la présence régulière des pygargues, ou aigles à tête blanche.
Un tapis moelleux de mousse et d’aiguilles de pins accueillent les tentes que nous montons Pauline et moi. Ensuite nous préparons un feu, toujours faire du feu, très agréable le feu. On sort la grande gamelle,  la rhubarbe est coupée en morceaux et mise à cuire. Ainsi le temps passe entre la surveillance de la cuisson et la surveillance de nos deux fins pêcheurs, que nous observons à la jumelle. Deux heures se passent ainsi avant que Bernard et Pierre-Marie ne rentrent…bredouilles.
« C’est pas grave les gars fais-je, notre survie n’en dépend pas encore, nous allons dîner quand même, regardez notre compote de rhubarbe, elle n’est pas belle ? »
Partis dans la cuisine Pauline et moi nous lançons dans la fabrication de… crêpes, que l’on fait cuire au feu de bois. Et là, je vais  vous dire, c’est trop génial. Après la soupe, des crêpes à la rhubarbe et à la pâte de chocolat, « ça déchire de trop ». Puis rassasiés, on profite de ces instants magiques où rien ne compte que cette sensation totalement euphorisante d’être libres, et vivants. Même si les nuages, nombreux, assombrissent le lac, les quelques gouttes qui nous ont à peine arrosés, sont parties voir ailleurs, et il nous reste environ trente kilomètres à parcourir sur ce lac, en espérant : que le soleil continue, que le vent n’augmente pas, ne tourne pas. Maintenant, les sacs sont arrimés avec des cordes aux sapins, les bidons étanches doivent résister à l’attaque d’un plantigrade, tout est rangé, rien d’odorant ne traîne et je n’aspire qu’à m’allonger dans mon duvet, revivre cette journée et rêver à la suivante. Super programme.

Nous naviguons maintenant avec vent arrière, et en individuel dans un petit clapot   déroulant quelques crêtes blanches, sur lesquelles les canots partent en  jolis surfs. Et nous ne sommes pas près de la rive, si le vent forcit… Au moins, nous sommes poussés dans le bon sens, ce qui permet à Pierre-Marie de lâcher la pagaie pour se saisir de la canne à pêche, et lancer, lancer avec acharnement jusqu’au moment où, enfin, la ligne se tend. C’est l’effervescence que vous imaginez :
« Bernard, Pauline, j’en tiens un ! » fait Pierre-Marie dans un état totalement second.
« On arrive », entend-on d’un même cœur de l’autre canot. Je les vois forcer sur les pagaies et nous rejoindre, alors que Pierre-Marie sort de l’eau un magnifique cristivomer. Ce magnifique poisson de la famille des salmonidés, peut dans les lacs de grande taille comme celui-ci, présenter une robe presque entièrement argentée ; c’est le cas ici. Notre poisson est un poisson de petite taille  soixante-quinze centimètres et seulement, nous vérifierons à terre : deux kilos cinq-cents grammes. Pierre-Marie a sorti un poisson maigre, peu bagarreur, ce qui n’est pas le cas habituellement. Alors, vous imaginez un poisson de quarante kilos et un mètre vingt ! Mais, celui-ci n’a pas tiré, Pierre-Marie a au bout de sa ligne un poisson déjà vaincu, peut-être même pas par nous, mais par l’âge. Alors que les deux canots se rejoignent, le cristivomer, que l’on appelle aussi : touladi ou truite grise, nom qui lui convient dans notre cas, est déjà mort, trépassé. Dans tous les cas, il a mordu, il était donc encore un peu vivant, il fera l’affaire du repas de ce midi et de celui de ce soir. Le repas du midi envoie le poisson en tranches dans la popote. Accessoirement, une bonne purée l’accompagnera tout-à-fait dignement.
« Il est bizarre de goût ce poisson » fais-je, la mine un peu déçue.
Mes trois compagnons me regardent et n’osent avouer qu’effectivement il a un goût bizarre.
« Il  a un goût bizarre, vous ne trouvez-pas ? » fait soudainement Pierre-Marie en regardant son assiette,« Je crois qu’il n’est pas assez cuit »
« Oui, peut-être »  renchérit-on tous les trois, sans oser critiquer la qualité du seul, il faut le dire, poisson sorti de l’eau jusqu’à maintenant.
« Bon, fait Pauline, on remet le reste à cuire, et on le mange froid ce soir, il sera sûrement meilleur ».
Bonne réflexion ; surtout que s’il était encore pire une fois recuit, il deviendrait du coup, immangeable.
Les quatre tranches restantes  reprennent la direction de la gamelle, et on remet le feu pendant quinze minutes. Puis la cuisine est remballée, comme le panneau solaire pour recharger les batteries de la caméra et les piles des appareils photos, et nous rembarquons pour naviguer, le vent tombé, pas sur une mer d’huile, mais sur un lac d’huile. Je pense que l’expression « d’huile », qui s’applique pour la mer, peut aussi s’appliquer pour un lac, dès lors que l’on parle d’un surface d’eau. Mais cela ne marche pas avec une mare (une mare d’huile) ; il y a plus petit encore, mais c’est pour les sardines.

Un nouveau bivouac s’offre à nous vers 18h00, et nous ne sommes pas encore sortis du lac. Mais l’emplacement est bon ; des rondins, du bois, un endroit pour les tentes entre les aulnes pour s’abriter d’un vent qui pourrait se réveiller. Le rituel du camp se met en place : feu en premier, montage des tentes, la routine quoi !
Une douche souple est installée à environ deux mètres du sol, derrière une bâche fixée verticalement. L’eau a chauffé au soleil (pardon : tiédi au soleil), pendant un moment et c’est l’occasion d’une toilette certes imparfaite, mais bien agréable.

« A table ! » s’écrie Pauline. Nous interrompons toutes activités pour nous jeter assez voracement je dois dire, sur les restes du poisson de ce midi, surtout qu’il est accompagné de mayonnaise et de pommes de terre cuites dans la braise. Comme on dit : c’est la sauce….
« Il a toujours un goût bizarre », vous ne trouvez-pas ? Force est de reconnaître, que notre poisson devait être déjà fortement déprimé, voire suicidaire, ou en grève de la faim. Nous l’avalons du bout des dents, pas décidés à capituler devant la seule prise du groupe. .Je me souviens de quelques champignons… et j’espère que nous n’allons pas le payer.

Mais la nuit se passe sans encombre, nous quittons le « camp de la douche » et  reprenons une navigation matinale, bien décidés à trouver la sortie du lac  aujourd’hui. Heureusement, une petite brise nous emmène à nouveau bon train, et vers midi, les berges commencent à se resserrer ; bon signe, nous allons enfin quitter ce lac et sa navigation plutôt monotone, sa pêche nulle et ses berges désespérément vides. Pour nous consoler, Pauline nous prépare pour midi un superbe taboulé amélioré et œufs au plat, le tout plus que bienvenu. Nous passons maintenant au test caméra sous-marine. La perche qui servait de vergue est dépliée pour son usage initial. La mini caméra est fixée au bout avec son câble étanche, et nous tentons ainsi de surprendre la vie sous-marine le long de la berge, puis Pierre-Marie filme les canots « par-dessous ».

Maintenant, et selon nos théories et  calculs mathématiques les plus pointus, la fin du lac n’est plus très loin. Le calcul « plus très loin » convient à un tas de situation. La nôtre tout d’abord, le « plus très loin » vaut aussi en randonnée pédestre ; en fait c’est l’expression qui ne veut rien dire, et qui casse le moral de ceux qui voudraient que le « plus très loin » soit beaucoup plus près.
Finalement, les berges se resserrent, se resserrent, et le courant réapparaît au plaisir de tous. Le jeudi 23 août à 15h00, le lac est derrière nous. Il nous reste juste sept-cents kilomètres à faire pour aller à Dawson, et chercher de l’or.

Une trouée dans les arbres de la berge, et nous accédons à une jolie clairière d’environ trois-cents mètres carrés. Les canots tirés hors de l’eau, nous découvrons un abri avec de quoi s’asseoir pour manger, et une belle cabane en rondins. Et puis, vision surréaliste, dans les hautes herbes, un pick-up Chevrolet tout rouillé. Mais comment est-il arrivé ici ? Aussitôt, mes pensées vagabondes  s’accrochent au livre de Jon Krakauer : voyage au bout de la solitude. Je revois immédiatement Chris Mc Candless dans son bus vert, ses vingt-deux ans et son goût immodéré pour la nature.
C’est l’histoire vraie de ce jeune, promis au plus bel avenir, mais qui n’a qu’un rêve : l’Alaska. Pour accomplir ce rêve, il quittera sa famille pour parcourir les Etats-Unis, souvent sans un sou, et arriver enfin en Alaska après deux années d’errance. Là-bas, et par hasard, il découvre un bus abandonné, qui lui sert de base. Après deux mois d’une vie très dure (se nourrir là-bas est un vrai boulot à plein temps), il a atteint une forme de sérénité, de sagesse, et songe sérieusement à rentrer. Mais la rivière traversée deux mois plus tôt, aujourd’hui gonflée par des eaux furieuses, lui interdit le retour.  Il  fait demi-tour, s’en  retourne à son bus, au lieu de chercher en amont ou en aval de la rivière un gué, qui existait.
Quelques baies confondues avec d’autres, dans un état de santé délabré, il a perdu beaucoup de poids, il meurt empoisonné, seul dans son bus, enveloppé dans son duvet. Son corps sera retrouvé quelques semaines plus tard. Pourtant, la civilisation était à sa portée.

Ce livre m’a d’autant plus touché que je l’avais lu il y a quelques années, comme le film de Sean Penn (into the wild) tiré de ce livre, vu quelques mois après mon retour.
Alors ce camion rouillé me rappelle que cette nature n’est pas que belle. Il faut peut de choses pour que des évènements sans importance chez nous, basculent dans le drame. Si notre voyage est depuis le début « béni des dieux », malgré quelques avaries,  sachez que tout bascule en quelques secondes ; un chavirage, le mauvais temps, une blessure, un ours, un champignon et tout devient extrêmement compliqué. Et d’un coup d’un seul, vous vous rendez compte que vous êtes vraiment loin de tout, que vous ne pouvez compter que sur vous, et que vous ne pouvez pas prendre la mauvaise décision. Bien sûr, aujourd’hui, nous sommes quatre, bien équipés, nous avons à manger, des comprimés pour traiter l’eau, d’autres pour traiter d’autres affections, mais nous ne sommes néanmoins à l’abri de rien.

Pour l’instant, la belle cabane en rondins, n’est belle que de l’extérieur. La crasse s’est installée dans tous les coins et elle ne présente d’intérêt que par mauvais temps. Nous allons donc camper, tout s’y prête. Mais personne ne s’éloigne seul, la végétation dense peut réserver de mauvaises surprises. Le camp installé, une trace nous invite à prospecter quand même les environs. En file indienne et en silence, nous remontons un chemin le long du fleuve, à la recherche d’animaux, enfin d’une aventure supplémentaire.
D’autres cabanes s’offrent au voyageur, certaines prêtes à tomber, d’autres  habitables sans doute par des temps difficiles ; à condition d’aimer la poussière, la crasse, les souris, ou que vous ayez vraiment peur des ours, et vous auriez raison. Au bout d’une heure, ce chemin nous mène à un promontoire qui surplombe le fleuve, et nous permet de  découvrir Sa Majesté. Ses eaux puissantes libèrent six-mille mètres cubes à chaque seconde. Qu’en sera-t-il quand  ses berges ne seront éloignées l’une de l’autre que de quelques dizaines de mètres ? Avec ces énormes monolithes de vingt-cinq mètres de haut au milieu ? Vous avez compris, je parle des « Five Fingers ». Bah, trop tôt pour en parler, même si une tension palpable s’installe un peu plus chaque jour. Nous redescendons sans  rencontrer âme qui vive à notre campement,  pas plus que les poissons magnifiques et goûtus qui devaient accompagner la traversée du lac Laberge. En fait, cette histoire de poissons, c’est plutôt une histoire de « non rencontre ». Mais, je ne veux vexer personne.
Devant le feu, l’après repas s’accompagne de nombreuses histoires d’ours. Si les chances (ou malchances) d’avoir des problèmes sont minces, les risques sont quand même bien réels.

Sur ces excellentes conclusions, à demain.

La partie du fleuve qui nous intéresse maintenant s’appelle « The Thirty Mile ».
Il est dit :
« Le  tronçon dit « The Thirty Mile » du fleuve Yukon illustre l’histoire et les paysages du quatrième plus long cours d’eau d’Amérique du nord. Des siècles durant, les ancêtres des Ta’an Kwach’an (nom des tribus des premières nations), en tirèrent des prises abondantes. Plus récemment des milliers de chercheurs d’or parcoururent ses eaux glauques pour se rendre au Klondike. Les objets laissés par les Ta’an Kwach’an, les établissements  abandonnés depuis la ruée vers l’or et les vestiges du bateau à aubes S.S. EVELYN évoquent un passé coloré.
Ces éléments culturels alliés à la  grande beauté naturelle de ce tronçon de rivière créent « trente milles de magie ». Pour ces caractéristiques exceptionnelles, le tronçon dit « The Thirty Mile » a été désigné  Rivière du patrimoine Canadien.

C’est dire si nous sommes impatients d’aller de l’avant. De toute façon, on ne peut pas aller « de l’arrière » !
Notre but aujourd’hui : parcourir cinquante kilomètres et atteindre le camp Hootalinqua. L’endroit servait de halte aux bateaux à aubes et de point de ravitaillement pour les personnes qui remontaient la rivière Teslin. Avant la ruée vers l’or, l’endroit était autant un camp de pêche  qu’un lieu de rencontre des Premières Nations. Sera-t-il un camp de pêche pour nous également ?
La navigation est pour l’instant assez décevante car les rives pentues où les sapins descendent au ras de l’eau, sont toujours vides d’animaux. Mais bon sang ! Où sont-ils passés ? Nous pique-niquons le midi au camp de bûcherons «  dix-sept Miles ». Comme je vous l’expliquais précédemment, ces camps régulièrement installés sur les rives, alimentaient en bois les chaudières des bateaux à aubes, comme le S.S. Klondike que l’on peut voir à Whitehorse, et le  S.S. keno que nous espérons bien voir à Dawson. Ces bateaux ont été bien sûr rénovés, mais ont été exploités pendant plus de cinquante ans.
Pour l’instant, des eaux parfois calmes, parfois tourbillonnantes nous poussent vers notre but. Déjà, certains arbres ressentent la proche présence de l’automne. Les bouleaux commencent à se couvrir de l’or de l’automne, et les températures matinales comme ce 24 août, se font fraîches, environ 5 degrés.
Nous naviguons parfois à couple, parfois seuls, avec plusieurs méandres d’écart, et à ce moment nous saluons l’initiative de Pierre-Marie, d’avoir songé à emporter des talkies walkies. On ne sait jamais. Les consignes sont donc d’avoir les appareils allumés dès que nous ne naviguons plus à vue les uns des autres. Cela nous semble une précaution élémentaire, surtout que les méandres sont nombreux, et dissimulent également de nombreuses roches, dont certaines, comme le récif CASCA, ont pris le nom des bateaux qui sont venus s’y fracasser. Dans le soleil de cette fin de journée, qui a des allures d’éternité : pas de bruit, pas un souffle de vent, une nature immobile depuis des siècles et des siècles, Pierre-Marie trempe son fil avec une régularité de métronome et une pugnacité sans faille. Faudra-t-il se résoudre à remballer la canne sans succès, alors que nous approchons des berges du camp Hootalinqua ?  Point du tout les amis ! Je dois dire qu’il faut une bonne dose d’optimisme pour persister à pêcher dans ces conditions ; mais parfois, ça paie. Alors que nous somme à trente mètres de la berge, Pierre-Marie ferre un poisson, et sort un ombre arctique au moment où le canot touche le sol ; belle prise. Ah, voilà de quoi nous remonter le moral.
« Alors, les gars » fais-je le sourire aux lèvres, « encore trois comme celui-ci et le repas de ce soir est assuré ». Enfin, « pourrait » être assuré, pensais-je au fond de moi.
C’est vous dire qu’il n’en faut pas plus, sitôt les bateaux hors de l’eau, pour voir nos pêcheurs se précipiter vers une petite plage de galets le lancer à la main.

Mais cela nous convient bien à Pauline et à moi. Nous trouvons plaisir à installer le camp, mais toujours l’œil aux aguets. Il faut d’abord faire sécher les tentes, ramasser du bois, démarrer le foyer pour les futurs poissons que l’on voit enfin sortir de l’eau par nos deux compagnons.
Un peu plus tard, neuf ombres arctiques d’une trentaine de centimètres sont vidés et prêts à cuire ; c’est la fête. Réunis tous quatre autour de ce repas de riz et poissons grillés, nous dégustons ces merveilleux ombres à la robe irisée et à l’immense nageoire dorsale largement échancrée, et au goût absolument exquis. C’est à mes yeux, meilleur que la truite, franchement ça vaut le saumon. Espérons que ces poissons forts odorants et parfaitement frais, qui se tordent sur les braises,  n’attireront pas de visiteurs à quatre pattes. C’est toujours la hantise, la nuit, d’entendre des bruits inhabituels, comme des grognements, des bruits de pattes, ou sentir la tente bouger soudainement… Mais qu’y faire ? On ne peut décemment pas avaler que de la poudre à tous les repas, ou installer un tour de garde.
La nuit tombe sur le fleuve, comme partout d’ailleurs, la température dégringole, et je tombe de sommeil. Enfouis dans nos duvets, si loin de tout, les pensées vagabondent ; de quoi demain sera-t-il fait ?  Bien malin qui peut répondre.

Ce que l’on sait, c’est qu’une fois de plus, la nuit se déroule sans encombre ; nous émergeons des tentes pour constater qu’il fait de plus en plus frais, toujours beau et que remettre le feu en route ne présente que des avantages. D’abord chauffer l’eau du petit déjeuner qui rend ces débuts de journée si agréables, chauffer les hommes et Pauline qui ne se plaint jamais, qui trouve que la vie est belle, et qu’il n’y a pas l’ombre d’une raison de se plaindre de quoi que ce soit. Ma parole ! Je ne sait  pas si elle utilise la méthode Coué, mais ça marche.
Frais ce matin pour remballer, mais le soleil semble installé à vie sur le fleuve. Les eaux sombres du Yukon roulent toujours à l’allure d’environ six à huit kilomètres heure. Cette pression quasi constante du courant rend les accostages délicats. Il faut s’y prendre à l’avance, quand on peut, repérer une zone de rivage dégagée et à l’approche de la berge, engager une savante manœuvre de façon à faire un rapide demi-tour et amener  le  canot à l’envers juste au bord de la berge. A ce moment, sauter du canot, et l’amarrer à la première branche venue et le tour est joué. Enfin, c’est ainsi que cela devrait se passer, mais on ne s’en sort pas mal. Bernard et Pauline sont partis devant et ont tourné le premier méandre alors que nous embarquons. Au bout d’une heure d’une navigation  qui longe des berges toujours aussi vides, un besoin urgent me pousse  vers le premier banc de sable à notre portée. Avec Pierre-Marie, nous prévenons nos compagnons de notre arrêt. Sur un petit banc de sable de quelques mètres carrés, nous descendons et mettons le canot à l’abri du courant.
« Regarde Pierre-Marie, regarde » fais-je les yeux rivés vers le sable. « ça brille de partout ».
Pierre-Marie acquiesce, se met à genou devant cet énorme pâté de sable qui brille de mille feux.
« Est-ce possible » ? fait-il l’air totalement absorbé par la découverte. « Ce n’est pas croyable, ça y ressemble, mais… en-est-ce » ?
Bien sûr l’envie de croire que ce banc de sable contient des paillettes d’or nous ravit au plus haut point. Alors que nous ne sommes sûrs de rien, nous commençons à ressentir la même excitation que tous ces gens qui prenaient des risques insensés pour aller à sa rencontre : l’or. Rapidement, la fièvre nous prend aussi, et avec les moyens du bord nous collectons quelques paillettes. Le temps passe, Bernard et Pauline ont disparus de notre vision depuis longtemps, et les talkies walkies crépitent de questions, et si nous avions une  batée, je crois que nous y serions encore. Chargés de dix kilos de sable, que nous croyons aurifère, de quelques paillettes stockées dans une boite à pellicule, nous rejoignons enfin le premier canot. A couple, nous racontons ce qui sera, et qui restera quoi qu’il arrive, une belle histoire. Vers treize heure, nous accostons sur une île au milieu du fleuve ; au moins ici, pas de problème avec les ours. Il faut dire qu’à part quelques moustiques, ce ne sont pas les animaux qui nous empêchent pour l’instant de nous concentrer sur la navigation le jour, de dormir, la nuit.
Bien installés sur les galets, nous dégustons, froids, le reste des ombres pêchés hier soir avec de la mayonnaise, du citron et de la purée, pas mal hein ?
Une courte averse, dix minutes, gâtera le repas. Nous franchirons les Remous Fish, le coude de la gorge Glacier, la barre Cassiar, la barre Mc Culley et arriverons en fin d’après-midi au camp Big Salmon. Big Salmon comme Little Salmon un peu plus loin, ont été des sites ancestraux de grande importance, centres d’habitation et de commerce. Aujourd’hui, il ne reste que quelques cabanes, un cimetière, les traces des postes de séchage du poisson et, en dehors des voyageurs du fleuve, seuls les spermophiles, ou écureuils terrestres, occupent les lieux.

L’endroit est extrêmement plaisant, dégagé et  surplombe le fleuve que nous pouvons admirer dans toutes sa splendeur, dans toute sa force. Le Yukon est longé d’ondulantes collines d’environ trois-cents mètres de haut, couvertes de sapins presque noirs, de bouleaux verts tendre ; les méandres du fleuve brillent comme la peau d’un serpent qui ondule dans les herbes, et les nuages varient du gris pâle au bleu foncé, et le soleil embrase la forêt dans les trous des nuages. C’est une féérie qui s’offre à nous ce soir, assis sur un tronc en train de déguster les pâtes, le pain et autres nourritures plus ou moins exquises, mais nécessaires à l’alimentation des chaudières et à la transformation en l’énergie indispensable.

Comment, une fois repus, ne pas sombrer dans les rêves les plus extravagants de vie au grand air, comme les trappeurs. Sauf que la réalité de la vie des trappeurs était tout autre. Chaque jour était une lutte ; pour manger, se protéger du froid, des animaux, des autres parfois.  Notre lutte est tout autre : arriver au bout sans encombre, sans blessure autre j’espère,  que mes genoux douloureux, et une provision d’images que nous avons déjà hâte de partager.

Mais nous avons un regret.

Notre grand et seul regret jusqu’à ce jour est d’avoir parcouru environ deux-cent-cinquante kilomètres, sans distinguer de présence animale, hormis les pygargues. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas, c’est impossible, mais ils se dérobent à notre vue, ou on regarde systématiquement  du mauvais côté de la rivière, c’est désolant sans pour autant désespérer, rien n’est encore joué, il reste tant à faire.

Pauline et Bernard découvrent, c’est inhabituel, une cabane en construction. Malheureusement, ce n’est pas une cabane en rondins, mais en  panneaux d’aggloméré. C’est beaucoup moins romantique et pas très couleur locale, mais nos amis s’y installent sans trop d’états d’âme. C’est une protection supplémentaire pour d’éventuels visiteurs. Pour Pierre-Marie et votre serviteur, c’est la tente, malgré quelques courtes ondées, qui viennent chahuter ces merveilleux moments, et nous offrir quelques arcs-en-ciel de toute beauté.

Treizième belle journée dans le Yukon ; nous commençons à apprécier… et nous habituer. Nous avons l’impression chaque jour que les nuages s’écartent devant nous, libérant les sinuosités du fleuve de tout tracas météorologique. Comme la mer Rouge… je vous laisse continuer.

Ce dimanche 26 août, il a vraiment gelé cette fois-ci. Nous partons dans la brume qui se déchire, un peu à l’aveuglette, et qui donne un air un peu fantomatique à nos deux canots. Nous serions en Ecosse, nombre de doux rêveurs trouveraient extraordinaires et anachroniques ces deux bêtes rampant sur l’eau avec un bras articulé de chaque côté s’enfonçant dans l’eau avec régularité. A mon avis, vous rajoutez un peu de whisky et à partir de là, tout peu arriver !

Nous toucherons Little Salmon après cinquante-huit  kilomètres de navigation supplémentaire. Navigation sans encombre à part quelques petites ondées accompagnées de fortes rafales de vent de face qui ont l’inconvénient de mettre les canots de travers, et de les immobiliser malgré le courant. Il faut, à cet instant  redoubler d’énergie pour d’une part garder les canots dans l’axe, et aussi continuer à avancer. Et c’est dur pour Pauline, qui, malgré toute sa volonté, n’a quand même pas la musculature d’une nageuse de l’Est.

Little Salmon est bizarrement un camp beaucoup plus grand que Big Salmon. D’autant que de nombreuses constructions neuves, cabanes, salles, préaux couverts, révèlent, semble-t-il, un renouveau d’activité.
Il ne reste d’ancien sur ce site, que le cimetière composé de petites maisons en bois pour protéger les corps, le sol trop gelé, rendant l’inhumation impossible. Nous avons donc laissé les canots amarrés au bord du fleuve, et transporté tous nos bagages sur une centaine de mètres. Nous utilisons préau et table pour dîner, après avoir fait le feu indispensable. Très belle journée, mais il n’y aura pas de retardataire pour aller se reposer.

Nous arrivons enfin à Carmacks sans autre surprise ou mésaventure, qu’une température matinale maintenant au-dessous de zéro, une brume à nouveau persistante, mais laissant au fil des heures, apparaître un soleil généreux. Vers  midi, une bienfaisante chaleur, à l’heure du repas, me pousse à une toilette complète, histoire de sentir bon et d’avoir un peu allure humaine avant de rejoindre la civilisation. Et quelle civilisation ! Avec ses quatre-cents habitants, Carmacks, du nom du découvreur, se situe entre Whitehorse et Dawson au bord du fleuve. C’est le siège de la Première Nation Little Salmon-Carmacks. Nous accostons deux kilomètres avant le village, au camping où nous allons passer deux nuits, et tenter de prendre un peu de repos.
Vous vous rendez compte que nous ne sommes qu’à deux heures de route de Whitehorse, alors que nous avons mis sept jours pour arriver ici !

Nous accostons vers  seize heures, au moment où un hélicoptère passe au-dessus de nos têtes. Comment ? Un hélicoptère ici ?
Descendus tous les quatre des canots, nous nous rendons à l’accueil du camping.
« Peut-on louer un chalet ? Demande-t-on, penché sur le comptoir du bureau ?
« Bien sûr, avec plaisir » entendons-nous répondre.
« Bon, c’est super fais Pauline, un chalet en bois, au bord du fleuve, c’est magnifique ». Il n’en faut pas plus pour s’installer rapidement, enlever les bottes pour des chaussures un peu plus légères, et partir se dégourdir les jambes.
Mais auparavant, la douche s’impose, comme le lavage du linge, et  à la machine s’il vous plaît !
« Eh, les gars, fait Pierre-Marie, cet hélico, il se pose où ? »   On ne sait pas, mais on va se renseigner. C’est à nouveau le responsable du camping qui nous donne la réponse.
« Oui, pas de problème, vous pouvez louer l’hélicoptère, j’appelle la société, je connais le pilote ».
« Quelle aubaine pour nous ; on peut peut-être aller survoler les « Five Fingers ? »
Le téléphone sonne à tout va.
« J’ai trouvé le pilote, il peut venir vous chercher dans une heure pour un prix d’environ six-ents dollars (canadiens) ».
Il fait trop beau pour rater ce vol ; à dix-sept heures, la lumière  est toujours étincelante et on ne sait pas de quoi demain sera fait, et adieu les images en cas de mauvais temps, rétorque Pierre-Marie ».
« Bon, dans une heure, nous serons prêt ».
« Ok, fait cet homme parfaitement aimable et courtois. Il pousse même l’amabilité jusqu’à nous dire : « Dans une heure, soyez près du bureau, je vous emmène à l’hélico ».
Il n’en fallait pas plus pour nous sentir à nouveau tous excités par cette aventure, totalement imprévue il y a une heure.
D’autant, je dois vous dire, que le bureau est à côté du snack, et que nous avons une heure pour déguster, enfin, une nourriture non pas digne d’intérêt, mais fort différente de la nourriture de bivouac. En fait, je vais vous dire, c’est hamburger, frites et coca pour tout le monde, et vraiment, nous trouvons ça formidable. Assis au soleil, autour d’une table en bois, nous dégustons avec délice cette nourriture fort calorique certes, mais oh combien salutaire pour le moral.

Peu avant dix-huit heures, notre conducteur nous embarque dans son 4×4 et au bout d’un quart d’heure, nous dépose devant un grand hangar, où se trouve  l’hélicoptère de Trans North.
L’accord pris pour cinq-cents dollars, nous grimpons dans l’appareil. Pierre-Marie, caméra à l’épaule, devant, à côté du pilote, Pauline, Bernard et moi-même à l’arrière, les appareils photos prêts à mitrailler.
Entre le vacarme des pales qui vrombissent et les vibrations, nous nous élevons soudainement, et c’est à nouveau un baptême pour Pauline et moi. Baptême du grizzly sur la Chilkoot trail, et maintenant baptême d’hélicoptère. Inattendu, agréable, excitant à souhait. Bref, tout le charme de l’aventure !

Après avoir marché pendant cinquante-cinq kilomètres, rampé si j’ose dire, au ras de l’eau du Yukon pendant trois-cents kilomètres, nous pouvons enfin nous élever, et embrasser d’un seul regard l’énormité de ce territoire. A perte de vue, collines,  forêt, forêt et collines et au milieu le large ruban scintillant du fleuve, comme nous l’avons peu vu. Sauf en arrivant à Whitehorse avec l’hydravion.

L’appareil ondule doucement de gauche à droite en suivant les courbes et détours de la rivière. Puis soudain, dans une large courbe à gauche, apparaissent les « Five Fingers », les « Cinq Doigts ». L’hélico se rapproche à faible hauteur, et nous contemplons enfin l’objet de tous les désirs, et aussi de toutes les peurs. Le lit du fleuve s’est rétréci pour ne mesurer pas plus de quatre-vingt mètres. Au milieu, cinq énormes monolithes de pierre, d’environ vingt mètres de haut, couverts de sapins, réduisent la circulation à trois passes assez étroites. Celle qui nous concerne, et qui concerne tous ceux qui empruntent le Yukon entre Carmacks et Dawson, se trouve à droite. A éviter, la passe de gauche dans laquelle se sont engagés et où ont chavirés plusieurs canoës cette année. Passer au milieu présente des difficultés qui ne sont pas  de notre niveau. Reste : à droite, seul et unique passage pour nous. Le pilote n’hésite pas à plonger entre les rochers, et, à notre demande, passe et repasse encore à vingt mètres au-dessus de l’eau, à la même hauteur que les roches. Attention de ne pas frotter les pales d’un côté ou de l’autre ou c’est le bain assuré, et la noyade aussi.
Bien sûr, le pilote est du coin, ça aide. Mais nous ne sommes pas pour autant rassurés. Si cette aimable promenade va sans doute améliorer le capital  images, le plus difficile reste à faire : passer en canot, gloups !

Mais à chaque jour suffit sa peine. Cette demi-heure de vol est pour nous exceptionnelle. Il fallait le faire, trouver un hélico ce n’est pas comme chercher un taxi, ça ne court pas les rues, surtout les rues de Carmacks.

Nous rentrons à dix-huit heures trente, mais ce n’est pas fini. Pierre-Marie et Bernard repartent avec trois indiens rencontrés sur le site de « Little Salmon ». Ils ont accepté de les emmener disons, faire un tour en 4×4, à la rencontre d’animaux susceptibles d’être chassés. Malheur à ceux  qui croiseront leur route. Nos amis rentreront vers  vingt-trois heures, avec un porc épic au tableau de chasse. Cette sortie  nocturne, à tombeau ouvert, laissera des traces dans leurs esprits. Mais ils rentreront sains et saufs, comme quoi les miracles…

Après une longue nuit réparatrice, et toujours au soleil, nous empruntons quatre vélos au camping et nous dirigeons vers Carmacks.  Les deux kilomètres se font à peu près sur le plat. Mes genoux me remercient. Le vélo n’est pas une activité absolument idyllique pour eux, mais… il faut s’y faire. Nous avons : marché, pagayé, fait de l’hydravion, de l’hélicoptère, alors qu’avons-nous oublié, les rollers, le métro !
Nous franchissons ainsi le pont qui surplombe le Yukon, avec cette sensation intense, presque douloureuse des moments qui nous attendent en aval, et auxquels on ne peut échapper.
Pour l’instant, Carmacks est un petit village d’une soixantaine de maisons. On y trouve tout le « confort moderne », les services les plus courants de sécurité pour la navigation sur le fleuve, les services de police, un  « centre  d’interprétation », expression pour : musée pour la  découverte de l’histoire locale, et un hôtel. Le supermarché du coin, avec garage et pompe à essence à côté,  nous ravitaille en pain, œufs, farine, fromage, tout ce que l’on trouve dans un supermarché moderne, et qui nous est nécessaire pour la poursuite de notre voyage. En vélo, et en prenant son temps, visiter  Carmacks prend à peine trente minutes. Ce qui sera le plus dur et qui nous prendra le plus de temps à visiter, c’est le restaurant. Faut comprendre, c’est humain. Et rien de tel que se plonger dans la vie locale pour ne passer à côté de rien, profiter des infrastructures, côtoyer des gens, curieux comme nous, croiser des regards, se mêler à leur quotidien, leur environnement.

Les sacs à dos remplis  de provisions, nous reprenons la route, en s’arrêtant cette fois-ci sur le pont. Les vélos posés, nous nous accoudons à la rambarde ; silencieux,  les regards plongés vers le fleuve,  vers l’aval et les trois-cents kilomètres qui nous attendent, c’est inéluctable.

Nous rentrons paisiblement vers notre cabane, qui nous paraît soudain si sécurisante, si douillette, si confortable. Sur la petite terrasse, nous regardons couler cette muraille d’eau horizontale, les canots attachés sur la berge. Voilà, notre vie tient dans ces quatre mètres de plastique, dans la volonté de vivre, ne pas reculer, faire ce qu’on doit faire. C’est vers ce but que nous sommes tous tournés. Il y a des hommes (et des femmes n’est-ce-pas Pauline ?), qui sont faits pour partir, aller au bout de leur idée, assumer un idéal, nous sommes probablement  de ceux-là.

Maintenant assis autour de la table, Bernard entame le débat :
« Bon, les gars, c’est pour demain, et ça ne vas pas rigoler».
Sur  le plan, les eaux du  Yukon s’étranglent  entre des rochers.
“Ne nous ratons pas, fait Pierre-Marie, le seul passage, c’est dans la veine de droite, la veine de droite ». Tous un peu tendus, nous avons  envie de ralentir les minutes, de retarder le moment du coucher, parce que celui-ci nous emmène direct à l’aube d’un nouveau jour, et c’est au pied du mur… qu’on voit le canoéiste !!

L’aube rouge et fraîche habille de brume glacée les rives boisées du fleuve. Nous sommes parés, les bagages amarrés soigneusement, peut-être plus soigneusement que d’habitude. Bottés, cagoulés et gantés, nous embarquons avec cette boule au ventre qui avertit des grandes journées, des grands évènements. Nous l’attendions tous cette journée, avec plus ou moins d’appréhension, mais nous l’attendions.
Brutalement, une fois la berge débordée, le courant nous entraîne dans sa course, et le camping disparaît en quelques secondes. Quelques minutes de plus, et nous passons sous le pont emprunté la veille en vélo et qui mène à Carmacks ; puis, plus rien. Plus rien que le chuintement de l’eau, le clapotis  régulier des pagaies, le vide apparent de la nature et son silence pesant. Pendant trois heures, les méandres succèdent aux courbes, quand soudainement, un porc épic est débusqué par Pauline et Bernard, ce qui entraîne un accostage pour le moins sportif. Les canots assurés, nous escaladons tous les quatre, la berge à la pente de cinquante degrés, encombrée de broussailles, avec les appareils photos, la caméra et son pied.
« Eh les gars, fait Bernard, je l’ai repéré, il monte au sapin, un peu plus haut ».
« Bonne idée, il n’ira pas plus loin » répond Pierre-Marie, coincé au milieu des branches, la caméra dans les bras.
L’animal est maintenant perché à six ou huit mètres, et nous regarde timidement, se croyant à l’abri.
« Bon, fais-je, il n’est pas au courant l’animal, mais  monter dans le sapin, je ne crois pas que ce soit la meilleure idée qu’il ait eue aujourd’hui, quelle chance qu’il tombe sur nous ». Il est vrai qu’avec nos indiens de rencontre, sa vie ne tiendrait plus qu’à un fil, le fil de la hache qui aurait abattu l’arbre, et ensuite le porc épic. Mais n’épiloguons pas inutilement, cette charmante bestiole est dans un bon jour,  nous ne voulons  prendre que quelques images. Après quelques acrobaties, nous redescendons pour réembarquer.

A peine trente minutes plus tard, dans une immense courbe à gauche, les « five Fingers » apparaissent. A environ huit-cents mètres, alors que le fleuve s’élargit, pour mesurer presque deux-cents mètres de large, c’est une espèce de goulet d’environ quatre-vingt mètres, encombré d’immense rochers, qui nous attend.
Les rapides « Fives Fingers », dans la langue des autochtones, c’est : « Tthi Cho Nédézhe », « les rochers qui tiennent debout ». C’était à l’époque un défi de taille pour des bateaux lourdement chargés. Les rapides n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, car ils ont été ensuite dynamités pour laisser passer de gros bateaux à vapeur.

Il est dit :
« Quand de gros bateaux commencèrent à emprunter le fleuve, un système perfectionné fut inventé. Un câble saisi sur le cabestan sur le pont du bateau, tirait littéralement le navire à contre courant, et lui permettait de franchir les rapides. Ce système fonctionna de 1904 à 1954 »

« Pendant presque cent ans les bateaux à roues à aubes naviguèrent sur le fleuve Yukon et ses affluents. Il y avait beaucoup de risques à naviguer au milieu des récifs et des bancs de sable. Mais aucun de ces endroits, n’avait la réputation des « Five Fingers ». Les pilotes devaient montrer une grande dextérité pour piloter ces navires en toute sécurité ».

Rapidement nous accostons, le cœur battant. Nous y sommes, nous y sommes enfin.
« Bon, fais-je, si nous commencions par déjeuner un peu ? Quitte à mourir, autant que ce soit l’estomac plein ».
« Il est midi, répond Pierre-Marie, c’est une idée ».
A priori, cette idée convient à tout le monde ; qu’est ce qu’on  ne ferait pas pour retarder encore, un peut-être, futur naufrage !
D’un commun accord, les victuailles, le réchaud, sont débarqués et montés à quelques mètres au-dessus de l’eau, sur un replat moussu et accueillant.
Le repas se déroule dans une ambiance malgré tout détendue, même si l’on entend gronder les eaux au loin.
« Vous voyez ? Nous sommes sur un petit sentier qui longe la rive, fait Bernard ». Et de conclure :
« On range les affaires et on fait une  reconnaissance ».
Nous laissons tout en plan,  remontons la rive droite et observons les rapides entre les sapins. Au bout d’un kilomètre la trace que nous suivons débouche juste en face et deux-cents mètres en amont de l’endroit redouté. Nous observons bien entendu la passe de droite, où nous devons nous engager ; et pour l’instant… tout va bien. Nous continuons notre chemin, pour trouver une petite sente pentue qui nous mène à un belvédère parfaitement situé,  juste au-dessus des rapides.
« Bien, on y est, maintenant il faut se lancer. De toute façon, on ne peut rester là n’est-ce-pas ? L’assentiment est unanime, que faire d’autre ?
Bernard et Pauline refont le chemin à l’envers, pendant que Pierre-Marie installe la caméra et que je fourbis mon appareil. Il s’agit de ne pas rater l’évènement. Au moins, si nos amis se gaufrent, ce ne sera pas pour rien, nous aurons des images !
Au bout d’une demi-heure, nous voyons de minuscules formes s’agiter auprès d’un point rouge, situé prés d’un autre point rouge.
Le talkie walkie crache :
« On est parti. A toute à l’heure, peut-être ! »
Et lentement, très lentement, le point rouge se déplace, grossit et finit par ressembler à un canoé avec deux individus à bord. Pierre-Marie filme en continu, et je guette leur approche  à la jumelle, l’appareil photo en bandoulière. De plus en plus près, le canot  s’engage dans les eaux tourbillonnantes, pour passer juste à notre verticale quinze mètres en dessous de nous.
Le canot se rapproche des rouleaux.
« Trop à droite, trop à droite, pensai-je en regardant le canot qui commence à danser »
Puis, toujours trois mètres trop à droite, le canot commence à danser une gigue effrénée, dans des gerbes d’écume, puis disparaît derrière les rochers. On ne les voit plus.
Les secondes défilent.
Bon sang, que se passe-t-il ? Notre sang ne fait qu’un tour. Quand soudain, après de longues secondes,  le point rouge réapparaît au-delà des rapides.
Ils sont passés. Ouf.
Pierre-Marie et moi nous regardons :
« Pierre-Marie, ce serait bien à nous, tu ne crois pas ? »
« Ben oui, quand il faut y aller… »
Nous replions le pied, ramassons notre matériel et comme nos compagnons, refaisons le chemin à l’envers pour rejoindre notre embarcation.
La caméra est mise dans un sac étanche, lui-même dans un autre sac étanche, lui-même attaché au canot. Tout est mis à l’abri, emballé, couvert d’une bâche, le tout ficelé avec une corde.
Une amarre nous retient encore à la rive, (à la vie ?) ; nous regardons devant nous avec environ cinquante mille questions aux lèvres.
Assis à l’arrière, je tiens encore l’amarre ; il faut que je lâche, sinon on va rester là tout l’après-midi. J’entends gronder les rapides, je regarde ma main qui tient toujours l’amarre, puis lentement mes doigts se desserrent, la corde glisse, glisse, fait le tour de la branche où elle était attachée, et tombe molle et sans vie. J’ai lâché, lâché aussi les cinquante mille questions, et place à l’action.
C’est fait, nous sommes partis. Je remonte rapidement l’amarre et m’empare de ma pagaie.
« Pierre-Marie, écoute-moi, écoute-moi bien ; je donne les ordres : je crie : à droite, tu pagaies à droite, je dis : à gauche, tu pagaies à gauche »
C’est fou comme cela paraît simple.
« C’est OK pour moi » répond-il.
Pendant quelques centaines de mètres, les eaux bouillonnent légèrement  mais ne nous chahutent pas trop. Une fois dans l’axe de la passe, le courant accélère.
« Pierre-Marie, vas- y, maintenant, pagaie, pagaie ».
Aussitôt, la pagaie se met en mouvement et redouble d’activité. Les murailles rocheuses se rapprochent, nous voyons nettement la barre blanche des rapides et le grondement de l’eau emplit nos oreilles ; c’est ça le plus dur, l’influence du bruit sur l’imagination ; c’est terrible.
« Stop, ne pagaie plus ».
A l’arrière, les mains serrées sur ma pagaie, la pagaie de rechange  à portée de main, je redresse, je redresse ; nous sommes maintenant parfaitement au milieu de la passe alors que les murs de pierre défilent cinq mètres  de chaque côté à toute allure. Les plus gros rouleaux sont juste trois mètres à droite.
Le canot danse, danse pendant un temps en fait  très  court. Le temps d’embarquer quelques embruns, les rapides sont derrière nous et nous laissons éclater notre joie.
A trois-cents mètres, Pauline et Bernard sont arrêtés au bord d’une île ; ils ont regardé notre passage avec autant d’attention et de crainte, que nous avons regardé le leur.
Maintenant amarrés à couple, nous laissons la pression retomber, joyeux de notre après-midi, joyeux de ce moment si intense, même si ce n’est pas le Colorado.
Hormis les rapides Rinks, a priori sans danger, plus rien maintenant ne s’oppose à la poursuite de notre voyage, et enfin atteindre Dawson ; il reste juste trois-cents kilomètres.
Nous reprenons une navigation tranquille pendant une demi-heure environ, pour apercevoir à nouveau un mur d’écume barrer le fleuve. De ce que nous savons, c’est à droite, encore, qu’il faut passer. Mais alors que nous nous laissons mollement glisser le long de la berge de droite, dans un doux clapotis, Bernard et Pauline sont repartis à l’assaut.
Engagés en plein milieu du fleuve, nous regardons avec effroi, leur canot disparaître en entier entre les rouleaux. C’est heureusement sans encombre, avec quelques litres d’eau à écoper, et un peu trempés qu’ils sortiront de là.
Nous longeons maintenant les berges avec l’objectif de pouvoir débarquer pour un nouveau bivouac. Mais il nous faut chercher longtemps avant d’accéder à une berge un peu moins inextricable, susceptible de nous accueillir. Pas évident ; les aulnes nains arrivent à ras de l’eau et il n’y a qu’un demi-mètre pour descendre et arrimer les canots. La pente est raide sur cinq ou six mètres, les broussailles entravent nos mouvements, et il faut franchir les bouleaux rongés par les castors, et tombés en travers. Il faut passer les bagages une fois par-dessus, une fois par-dessous, et faire six voyages pour tout monter. Et en haut, un espace  réduit au minimum mais plat. Cet endroit est absolument merveilleux. Nous disposons d’une vingtaine de mètres carrés pour installer bivouac et feu ; les tentes sont posées sur un tapis de mousse bien sèche, entre des sapins si serrés, que je vois à peine  celle de Bernard et Pauline plantée à cinq mètres.
Et soudain, le calme s’installe, le silence aussi,  et nous assimilons enfin le vrai bonheur de cet instant décidément magique. La température est encore douce, nous surplombons le fleuve, l’eau chauffe sur le feu, le silence est énorme, notre solitude absolue.

Après le camp de la douche, sur le lac, le camp du camion, nous décidons d’appeler cet endroit, le camp Nature Eau Scope. Il faudrait mieux que tout aille bien car non seulement nous n’avons aucun moyen de communiquer, mais de plus nous ne savons même pas où nous sommes. Au bord du Yukon, c’est certain, mais c’est tout. Le repas pris même si ce n’est pas Bocuse aux fourneaux, nous atteignons des sommets de plénitude, c’est presque irréel. Pour nous convaincre que c’est vrai, nous entamons la lecture de « L’Appel de la forêt » ; je vous disais que Jack London nous accompagnait. Quel plaisir de lire ces quelques pages au coin du feu, de retrouver les endroits où il est passé comme tant d’autres malheureux, rêveurs, illuminés et autres qualificatifs, alors que le soleil se couche, et qu’il ne reste que quelques flammes pour faire reculer la noirceur de la nuit.

Maintenant le Yukon roule des eaux grises, vers des rêves inavoués couleur d’or. Dans le silence crépusculaire, nous espérons que notre rapide cuisine n’a pas développé d’arômes trop tentants, le Yukon présentant les plus grandes concentrations de grizzlis d’Amérique du Nord.

Il faut quand même passer dans les duvets et nous abandonner à Morphée, malgré notre isolement propice à toutes les rencontres, à tous les phantasmes, et à toutes les craintes.

Je vous salue.

L’aube joyeuse, mais  fraîche nous accueille d’un scintillant soleil ; décidément, le dieu des voyageurs a décidé de faire « ami-ami » avec notre expédition. Qui s’en plaindra ?
Les canots remis à l’eau, nous constatons avec satisfaction, que la faune a décidé de se joindre également à notre voyage. Les pygargues ou aigles à tête blanche, nous survolent régulièrement, ou observent notre passage, perchés sur une branche à quelques mètres au-dessus de l’eau. Des vols  réguliers d’oies ou de bernaches annoncent une fin d’été maintenant proche.
Mais les « gros animaux » se manifestent aussi. C’est Bernard qui aperçoit un ours noir sur une berge, puis un peu plus tard, deux autres dont nous tentons de nous rapprocher doucement. Malheureusement, sur un ilot marécageux  inabordable, nous ne pouvons approcher plus pour débarquer et filmer. Puis deux  porcs-épic  attirent notre regard. Enfin la situation s’améliore.

Midi est l’occasion d’un excellent arrêt ; une magnifique clairière s’offre à nous, ainsi qu’une belle cabane en rondins, la plus belle et la plus propre jusqu’à maintenant, au point qu’on souhaiterait presque du mauvais temps pour s’installer une nuit. La navigation de cet après-midi nous montre l’approche de l’automne. Les collines prennent des ors, des jaunes qui se mélangent avec les verts tendres  des bouleaux, jusqu’au vert sombre des sapins. Tout cela crée une mosaïque très belle, très douce, dont on ne se lasse pas.

Vers dix-sept heures, nous accostons à Fort Selkirk, à l’embranchement du Yukon et de la rivière Pelly

Tout ce que nous avons vu jusqu’à maintenant, n’évoquait que ruines ; ici, c’est un vrai village, préservé, avec une trentaine de baraques, euh, pardon de maisons ; deux églises, les missionnaires ont comme partout rempli … leur mission. Le village se trouve sur une prairie, bien plate, grande comme un terrain de football, et nous débarquons nos bagages, une fois de plus, mais cette fois-ci avec l’aide d’une espèce de chariot sur lequel nous entassons les sacs, et qui va limiter et faciliter les voyages entre le fleuve et notre futur campement. Les tentes montées, nous occupons avec Pauline un bâtiment d’environ trente mètres carrés appelé : cuisine. Tables, bancs et  un fourneau, que nous commençons à remplir parce que c’est agréable, et puis on en a envie. Et un peu de repos pour mes genoux fatigués, me sera salutaire. Pierre-Marie et Bernard, jamais lassés, sont partis à la pêche. Si les dieux de la pêche sont avec eux, comme  les dieux de la météo sont avec nous tous depuis le départ, à mon avis, ils ne sont pas loin de vider le Yukon, et on va pouvoir congeler.

Vers dix-neuf heures, les ombres arctiques sont sur le feu, et les pommes de terre cuisent dans la braise. Encore un festin. Vous ajoutez une petite sauce beurre blanc sur les poissons, je ne vous dis que ça.

Une fois rassasiés, nous contemplons le site, et cet endroit n’est pas anodin dans l’histoire du Yukon. Les traces humaines datent de dix mille ans. On a même trouvé des outils de pierre. A la dernière époque glaciaire, un couloir libre de glace existait dans l’immensité du nord de ce continent, qu’on appelait la Béringie. Un endroit de verdure, de petits saules où habitait le mammouth. C’est par cet endroit que les hommes sont passés de l’ancien au nouveau monde. Fort Selkirk est donc situé au cœur des terres de la Première Nation du même nom : la Nation Selkirk. C’était un lieu de rencontre important entre eux et les Tinglits de la côte ; d’autres peuples, les Tutchones venaient également y faire du commerce. Les conflits entre nations ont mené au pillage de  Fort Selkirk en 1852. Aujourd’hui de grandes rencontres s’y tiennent, où l’on apprend aux jeunes les façons ancestrales, à respecter leur patrimoine.
On trouve sur ce site le cimetière de la Première Nation Selkirk, une centaine de sépultures ; l’église catholique romaine saint François Xavier, construite en 1898. On y trouve aussi la maison de Charlie Stone, télégraphiste, qui la fit construire  pour sa mère qui décéda avant qu’elle ne soit terminée. C’était la maison la plus moderne du village ; figurez-vous qu’il y avait les toilettes à l’intérieur ! Et puis encore un certain nombre de cabanes, et puis la cabane de la Compagnie de la Baie d’Hudson établie par Robert Campbell en 1852. Quelques désaccords, sans doute, avec les Chilcats ont entraîné le pillage de cette maison.

Allongé dans la tente, je regarde le Yukon couler, bordé maintenant de collines basses ;  les nuages moutonnent dans un ciel d’azur, mais l’horizon semble menaçant.

Les indiens ne nous ont pas fait l’honneur de leur présence, et le village, ce soir, est un village peuplé de fantômes.

Partis une fois de plus à l’aube, nous longeons maintenant de hautes falaises de basalte. Les pygargues sont partout. Les castors s’activent sur les berges, les loutres se prélassent sur le dos dans le courant. Lors de l’arrêt de midi, sur une île, nous sortons la batée, histoire de replonger dans les vieux démons du Yukon. Patiemment, le sable tourne, laissant apparaître quelques paillettes brillantes ; je dirai juste brillantes. Je n’y crois pas trop, maintenant « on s’y connaît », c’est de la pyrite ; pas assez jaune vif pour de l’or. Bah, nous rentrerons riches quand même, riches de cet incomparable, extraordinaire voyage.
« Bon, les gars, on arrête de remplir le canot de sable pour le tamiser plus tard, sinon on ne va plus avancer, et en plus on risque d’embarquer de l’eau » fais-je la moue dédaigneuse en regardant notre maigre récolte.
Acharné, comme dans la pêche, Pierre-Marie se voit privé de batée pour cause de repas. Le début d’après-midi se déroule tranquille. Parfois nous arrêtons de pagayer, pour nous étendre dans le canot, sur les bagages, pour se dérouiller les jambes, et nous nous  laissons dériver, au gré du vent et du courant, ne levant le nez que pour vérifier qu’on ne va pas finir dans les branchages de la rive.
Mais vers quinze heures, une tache noire nous met immédiatement en éveil : un ours noir, malheureusement sur la berge la plus lointaine. Il se promène, tranquille, sans crainte aucune, à la recherche sûrement de nourriture fraîche.
Il nous faut traverser au plus vite, nous sommes déjà à sa hauteur, il ne nous a ni vus, ni sentis. Nous tirons sur les pagaies comme des forcenés pendant un quart d’heure pour traverser le fleuve en diagonale, et accoster sur la bonne berge, trois-cents mètres en aval. Nous accrochons les canots à la première branche, et sans bruit, chargeons la caméra, le pied, les appareils photo.
« En silence  fait Pierre-Marie, en silence. On a une bonne chance de l’approcher ».
Pierre-Marie avec la caméra, Bernard avec le pied, Pauline et moi, nous avançons l’un derrière l’autre, pliés en deux, excités par l’évènement.
Lentement, lentement nous remontons la berge à trente centimètres du bord de l’eau, et arrivons à l’embouchure d’un ruisseau qui se jette dans le fleuve. Juste un ruisseau avec une plage de galets, et là, à cinquante mètres, l’ours, toujours là.
A l’abri de la haie formée par une rangée d’aulnes, nous installons un premier poste de guet.
Enfin nous le tenons. Pourvu que ce ne soit pas lui « qui nous tienne » bientôt.
Il se promène d’un buisson à l’autre, se nourrissant des feuilles des branches qu’il amène à lui sans effort apparent. Puis repart un peu plus loin, toujours à la recherche d’un mets plus ou moins délicat.
Nous en profitons pour ramper vers lui, et nous dissimuler derrière un gros arbre tombé en travers de la gravière, ou  poussé ici par le courant.
Nous sommes à vingt-cinq mètres, l’animal ne nous a pas encore repérés ; le vent est avec nous, il n’entend pas les déclenchements des appareils photos.
Nous sommes tremblants et fébriles devant le spectacle. Cachés, à l’abri du vent et en plein soleil, nous avons chaud ; en tee-shirts à manches courtes, les moustiques s’en donnent à cœur joie. Je suis piqué de partout, n’osant trop bouger ou faire du bruit en écrasant les bestioles sur mes avant-bras.
La scène se prolonge. Nous tentons une nouvelle approche. Vingt-quatre mètres, vingt-deux, vingt ; à environ dix-huit, l’ours nous détecte, oups ! Mais il préfère nous éviter, et s’enfonce dans les fourrés.
Nous quittons notre abri, la caméra et les appareils  toujours prêts à entrer en action. Nous marchons précautionneusement vers l’endroit où se trouvait l’animal il n’y a pas une minute.
De loin, nous détectons l’ours qui se déplace, au bruit et au saccage des branches sur son passage.
Nous ne le reverrons pas, mais nous nous congratulons copieusement, devant la moisson d’images réussies.
Nous retournons aux canots absolument ravis de cette rencontre, qui ne laissera aucunes séquelles, surtout à l’ours.

Nous camperons ce soir sur une île, à l’abri de toute rencontre, nous remémorant sans lassitude, ces instants magnifiques. Vous n’imaginez pas la tension qui règne dans ces moments. Vous savez, ici, ce n’est pas la télévision, ni le zoo, il n’y a pas de barrière, et ces animaux sont chez eux et ne craignent rien de nous, hormis un coup de fusil bien sûr.
Autrement, l’homme fait profil bas et va voir ailleurs, pour continuer à vivre, simplement.
Dawson n’est plus aujourd’hui, qu’à quatre jours de navigation, environ. Gardez bien en tête : « l’environ », car ici rien n’est joué d’avance.  Mais l’espoir d’une conclusion heureuse commence à naître dans les esprits.

Si conclusion heureuse il y a, ce ne sera pas pour la pêche. Hormis les deux pêches d’ombres arctiques d’Hootalinqua et de Fort Selkirk, pour les saumons, c’est raté.

Pourtant, de nombreux camps de pêche existaient, et existent encore ; et le saumon est la principale source de nourriture de la Première Nation Selkirk. On mangeait le poisson frais, ou il était séché pour être consommé plus tard. A cette époque, une personne expérimentée pouvait nettoyer et couper entre cinquante et cent saumons en deux heures. Accroché dehors, le poisson devait être exposé au soleil, mais aussi protégé de la pluie et des mouches
Retourné une fois par jour, il séchait ainsi en une semaine.

Pour nous, si nous voulons en manger, il faut trouver des boites… de conserve. Bientôt, la rivière White va venir alimenter le Yukon, rendre ses eaux totalement troubles, et alors, fini la pêche. Si tant est qu’elle ait vraiment commencé !

Nous faisons ce soir l’inventaire de nos provisions. Les bidons sont  au trois quart vides, tout disparaît ingurgité par quatre estomacs voraces. Bientôt plus de beurre, d’huile, de rations lyophilisées, signe d’un voyage bien avancé.

Nous ne pourrons, quoi qu’il arrive,  nous plaindre de ce voyage d’une extrême richesse. Nous arriverons peut-être les estomacs vides, mais la tête pleine, c’est l’essentiel. Mais tout n’est pas fini.

L’aventure continue…

Aujourd’hui, nous sommes le 1er septembre,  et nous voyageons  depuis dix-neuf jours. Nous tentons un départ matinal, l’aube est propice aux rencontres, dont nous attendons toujours plus.
Les collines s’abaissent, leur parure estivale commence à disparaître ou à jaunir sous les coups maintenant quotidiens d’une température de plus en plus fraîche. C’est l’été indien.
Malgré tout, le plaisir est toujours là, l’envie aussi, et chaque jour est une aventure à lui seul.
Ce n’est que vers seize heures qu’un nouvel ours se présentera à nos yeux ; mais encore une fois sur la berge opposée, comme si ce n’était pas assez dur déjà, il faut encore une fois pagayer comme des fous pour traverser en diagonale … et voir l’ours s’engager dans les fourrés, hors de notre portée.
Tant pis, c’est le jeu.
Le hasard de notre descente, nous mène au pied d’une falaise presque verticale. Bernard et Pauline nous ont déjà prévenus.
« Ralentissez et regardez à droite, » nous crie Pauline dans le talkie-Walkie.
Nous approchons la berge de droite, et accostons pour observer une vingtaine de mouflons de Dall.
Cette espèce de mouflons ne se trouve que dans le nord-ouest du Canada et en Alaska. Ils sont ainsi plus de vingt-deux mille, répartis avec plus ou moins de bonheur, entre le sud-ouest du fleuve et le nord du fleuve.
C’est quand même une chance d’observer, et filmer ces animaux parfaitement blancs, un groupe d’une vingtaine d’individus, des petits, des femelles et des mâles aux cornes recourbées en spirales. Il y a un peu plus de cent ans, à l’époque de cette fameuse ruée vers l’or, ils ont été pratiquement décimés par les prospecteurs et les chasseurs, car le mouflon a toujours été recherché pour sa viande délicieuse. Aujourd’hui, le mouflon de Dall s’est remis des ravages de la chasse et prospère, pour le plus grand plaisir des chasseurs d’image, et les autres aussi hélas, vous me permettrez de prendre parti, dans certaines réserves et parcs comme le parc de Kluane.
Mais aujourd’hui, ce sont les mouflons qui nous menacent.  Nous sommes amarrés au pied de la falaise, et leurs déplacements à vingt mètres au-dessus de nous, détachent des pierres plus ou moins grosses de la falaise extrêmement friable, qui tombent à quelques mètres de nous dans de grandes gerbes d’eau. Puis, poussés par la curiosité, ou je ne sais quoi d’autre, les mouflons dans un mouvement latéral arrivent presque au-dessus de nous. Fatalement, les chutes de pierres se rapprochent également, menaçant de couler les canots, de détruire notre matériel et éventuellement de nous fracasser le crâne.
Dans une savante et surtout rapide manoeuvre de repli, nous remballons la caméra, nous précipitons dans le canot que nous poussons prestement, alors qu’une pluie de pierre s’abat sur nous dans un nuage de poussière.
Encore une moisson d’images, pour démontrer la vivacité de la vie sauvage, même si cela n’a pas toujours été le cas durant notre voyage.

Juste avec la force du courant, nous quittons cette falaise où ces mouflons de la famille bovidaes ovis, rapetissent pour ne plus ressembler qu’à des points blancs.

Il pleut derrière les collines, mais nous sommes encore épargnés. Alors que nous longeons la berge, un bras d’eau tranquille se présente à notre gauche, et c’est Bernard, encore, qui les aperçoit : un couple d’orignaux, patauge dans les herbes hautes, de l’eau jusqu’au poitrail, à la limite de la berge et des arbres. On tient le gros lot cette fois. Totalement subjugués par la présence de ces gros animaux (faut-il rappeler que l’orignal c’est deux fois la taille d’un cheval et des bois de deux mètres d’envergure), nous n’entendons que tardivement le bruit d’un moteur.
Non, pas maintenant ! Pas maintenant ! Alors que nous sommes là, tranquilles, à soixante mètres du couple de  ruminants, un énorme canot à moteur passe à fond sur le fleuve ; il n’en faut pas plus pour effrayer les deux mammifères qui disparaissent instantanément dans la forêt.
Non, c’est trop bête ! Les premiers de notre voyage ; nous sentions bien que la civilisation approchait, mais qu’elle vienne nous pourrir juste ce moment là, quelle malchance.
Le silence est revenu, mais les animaux ont disparu. Quelle poisse ! Nous tournons en rond sur notre bras d’eau, comme perdus, alors qu’une jeune femelle orignal, quitte l’abri des arbres et pénètre dans l’eau.
« La chance revient » fait Bernard. Nous n’osons plus bouger, même respirer.
L’animal s’avance lentement et s’installe au milieu du bras d’eau, dans deux mètres d’eau, et commence à brouter.
A quinze mètres, la caméra tourne, les appareils déclenchent sans relâche.
Puis, dans un mouvement à peine perceptible, les pagaies en main, nous gagnons un mètre. La caméra tourne à nouveau. Nous gagnons un autre mètre et on refait un plan.
Nous laissons maintenant la nature faire les choses.
La femelle élan semble s’accommoder de notre présence silencieuse et immobile.
Tranquillement, elle broute les herbes au fond du canal d’eau, la tête totalement immergée.
C’est un comportement tout-à-fait inhabituel  pour un animal sauvage, et un animal chassé par l’homme dois-je le rappeler.
Pourtant la jeune femelle broute sans inquiétude, plonge la tête dans l’eau, la ressort et s’ébroue la tête de gauche à droite dans de grands claquements d’oreilles, qu’elle a fort grandes d’ailleurs.

Chacun dans notre coin, nous progressons à la vitesse d’un escargot malade.
Ce n’est pas possible, elle va s’enfuir, nous sommes à six mètres. Et bien non. Les canoës, rouges ; pas plus que nos anoraks rouges, ne l’effraient.
Arrivés à quatre mètres nous posons les pagaies et, moment sans aucun doute rarissime, nous continuons à filmer et photographier.
La scène dure trente ou quarante minutes.
Puis, sans doute rassasiée, la femelle orignal s’éloigne dignement et disparaît, happée par la végétation.
Nous restons subjugués et immobiles, après cette longue, non pas confrontation, mais cohabitation rapprochée avec un animal sauvage de grande taille.
Bien sûr, avec un mâle, rien ne se serait passé de cette façon. D’une part, nous ne serions pas venus si près, l’animal ne l’aurait  pas autorisé, et d’autre part, le mâle peut être d’un caractère ombrageux. Avec un mètre soixante-dix à deux mètres trente au garrot et des bois de deux mètres d’envergure, s’il lui prend l’envie de retourner votre canot et de vous envoyer au bouillon, je ne vois pas ce qui l’en empêcherait. Sans oublier les graves blessures qu’il pourrait vous infliger.
Ce n’est malgré tout, pas un animal rare dans ces régions, même si dix mille d’entre eux sont tués chaque année. Mais leur population est heureusement très contrôlée.

Toute cette scène nous a pris une heure. Une heure au soleil, qui se voile lentement, une heure en osmose avec la nature, une heure de silence et de bonheur. Que demander de plus ?

Repus d’images, nous décidons de pousser jusqu’à Kirkman Creek. Nous savons que quelques familles sont installées là-bas, et proposent hébergement et nourriture aux voyageurs. Nous somme de ceux-là, alors, allons !

Sauf que le temps se gâte. Le ciel est passé à : couvert ; le vent a tourné, il est passé  à : de face. Bon, il va falloir s’employer avec les pagaies.
Il pleut légèrement, je n’ose dire enfin, et le vent nous flagelle le visage et nous repousse ; arc-boutés sur les manches, nous tirons sur les bras comme des damnés. Par chance, nous avons une assez longue pratique maintenant derrière nous, et nous pouvons pagayer comme cela sans doute des heures.
Mais le temps passe, de méandre en virage, d’île en île,  toujours pas de Kirkman Creek.
A près de vingt heures, un drapeau canadien apparaît. Kirkman Creek, enfin. Des gens, de la nourriture, et un hébergement. Ce dont nous avons rêvé depuis que nous avons quitté le bras d’eau et l’orignal.
Fatigués et humides, nous débarquons sur une petite berge dégagée, amarrons les canots, et nous engageons sur un petit chemin, qui débouche sur… une pelouse !!! Un carré d’environ cinquante mètres de côté, un peu gondolé mais parfaitement ras, quelques cabanes en bois sur notre droite et au fond de cet espace, une longue maison de bois, enfin toutes sortes de bois, le tout recouvert de tôles ondulées. Pas terrible, mais nous avons tellement déliré sur cet endroit et les mets succulents qu’il allait nous apporter, que nous n’imaginons pas qu’il puisse en être autrement.
Ici, à Kirkman Creek, plusieurs familles semblent installées à demeure. C’est ce que nous évoque la taille de la maison ; des gens vont et viennent, où ? Sans aucun doute exploiter le ruisseau Kirkman, et en extraire de l’or. Mais, comme nous le constaterons plus tard, ce ne sont pas de bonnes questions à poser. Sur ce terrain, le sujet est, disons, plutôt délicat. Mais nous en reparlerons.

« On se dépêche les gars » fais-je en mettant ma capuche pour me protéger d’une pluie de plus en plus drue.
« Allez, on va se présenter, demander une cabane à louer, si possible, et tenter d’obtenir une nourriture riche, délicieuse et copieuse ».
Nous tapons à la porte de la cabane, qui, malgré les apparences, tient debout. Un fusil est posé le long du mur de sapin.
L’accueil est, disons moyen. Et pour l’hébergement c’est cuit ; enfin pour l’hébergement en dur. Les cabanes sont prises ou je ne sais quoi, enfin elles ne sont pas disponibles. Mais nous sommes libres, moyennant finances, d’installer les tentes sur le terrain. Au chapitre des commodités : il n’y a ni toilettes, ni eau courante, sauf au ruisseau.

Mais avant de nous installer, il nous faut obtenir moult victuailles.
Cela se passe en américain mais en substance, il se dit ceci :
« Bonsoir, merci de nous accueillir ;  pourrions-nous obtenir quelques nourritures terrestres abondantes et variées ? »
« Ouais…. Faut voir, peut-être » nous fait-on, l’air aussi goguenard qu’un bouledogue qui aurait une rage de dents.
Notre charmante hôtesse  au sourire ravageur, retourne dans sa, euh, cabane ? Maison ? Et nous attendons dehors.
Quelques minutes se passent.
« Bon, installez-vous sous la gloriette, nous allons vous apporter quelque chose de chaud ».
Bizarrement, la cote des autochtones remonte.
« Ce que vous pouvez, ce sera parfait » ajoute-t-on avec un début de sourire.
« C’est parti, aux tentes et vite ».
Nous retournons à nos paquetages, alors que la pluie semble s’installer pour trois mois dans la grisaille du jour finissant.
Sous la pluie, nous montons les tentes, et le matériel est rapidement mis à l’abri.
Puis d’une allure décidée, poussés par la faim, nous nous installons sous la gloriette, sorte de cabane ronde en bois,  et sans murs, où siège une table, et quatre fauteuils qui ont beaucoup vécu. En peu de temps, on nous apporte une lampe  à pétrole (sinon on mange dans le noir), des assiettes et des couverts.
Nous restons couverts aussi, la fin de cette journée en canot, l’humidité ambiante, la fraîcheur d’une soirée bien avancée, la fatigue, se conjuguent pour fixer nos idées sur l’essentiel : une assiette chaude et la cuillère qui va avec, avant d’aller se glisser dans les duvets.
Un quart d’heure se passe, et une jeune fille accorte,  pose sur la table… une grosse gamelle à demi remplie de chili con carne. Pas très couleur locale, mais vous imaginez, c’est chaud, c’est bon, et quatre assiettes fumantes sont instantanément remplies.

Quel bonheur ; même si ce voyage a vu passer des nourritures inhabituelles pour nous : crêpes, œufs, salades diverses à l’huile d’olive, et j’en passe, cette assiette odorante sous le nez, il n’en faut pas plus à notre bonheur de l’instant.
Enfin si, il en faudrait justement un peu plus de bonheur, de chili. On a beau gratter le fond, c’est vide. J’avoue, la portion manquait un peu d’envergure, et on se regarde maintenant dans le blanc des yeux.
C’est Pierre-Marie qui ouvre les hostilités :
« J’AI FAIM ! »
J’avoue qu’il faut se rendre à l’évidence, un deuxième service ne serait pas de trop.
C’est celui qui réclame qui « s’y colle »
Pierre-Marie saute de son fauteuil, court à la maison et tape à la porte.
Deux minutes plus tard, il revient, vivant et semble avoir obtenu gain de cause.
« C’est bon » fait-il avec le sourire ;
« Le deuxième service arrive, ça n’a pas été difficile »
Il est vrai que quinze minutes plus tard, la même gamelle revient, cette fois chargée jusqu’à la gueule, et c’est à la louche que le service est fait.
« Merci Pierre-Marie, entonne-t-on tous en cœur » alors que la louche saute d’une assiette à l’autre.
Un peu plus tard, et les estomacs fortement calés, nous parcourons les cinquante mètres pour rejoindre les tentes, nous glissons dans les duvets et nous endormons dans le bruit des gouttes qui s’écrasent sur les toiles.

Sept heures.
La pluie est tombée régulièrement cette nuit, et l’ambiance ce matin est froide, triste et sans enthousiasme. Pourtant, nous avons eu notre lot de soleil. Nous émergeons péniblement, la pluie constante, les nuages bas qui recouvrent les collines n’encourage pas à sortir du duvet. Après avoir renfilé les vêtements un peu humides de la veille, nous préparons un petit déjeuner sous la gloriette, avec une température fraîche doublée de l’humidité que vous devinez.

« Charmant début de matinée » fait Pauline la mine dépitée.
« Mais où sont-ils passés ? »
Le camp semble abandonné. Ses habitants ont répondu très tôt, à l’appel irrésistible de l’or, et se sont sans doute dispersés dans la nature, obsédés par une permanente quête du graal, qui  occupe les esprits plus que de raison.
Nous avons réglé notre écot hier soir, et le petit déjeuner avalé, il ne reste qu’à remballer. Comme c’est dimanche, quand même il ne faut pas exagérer, le départ est plutôt tardif, onze heures. Après tout, quelle importance.
Les bottes aux pieds, enfouis dans les anoraks, les bonnets enfoncés sur la tête, nous remplissons les sacs, et replions les tentes trempées. Le tout amarré dans les canots, nous couvrons d’une bâche tout ce qui peut l’être, et quittons  une nouvelle fois la rive,  laissant les solitaires de Kirkman Creek  à leurs rêves.

Gris et mouillé dessous, mouillé et gris dessus, et nous au milieu, pas terrible. Mais il fallait bien que cela arrive, sinon il n’y a pas de justice.
Nous naviguons maintenant à couple ; on peut causer, laisser dériver en espérant un temps meilleur.
Qu’à cela ne tienne, il n’y a qu’à demander. Nous sommes sur l’eau depuis une heure, il est midi, quand la pluie stoppe instantanément, et que  le soleil réapparaît au milieu des nuages qui se déchirent.
Nous saluons cet exploit météorologique comme il se doit. Nous quittons progressivement les gants, les bonnets, puis les anoraks. Enfin la situation redevient normale. Le fleuve habillé de soleil a repris ses belles couleurs, l’horizon se révèle à nouveau et vers treize heures une île accueillante nous tend les bras et tout est mis à sécher au  soleil. Il y en a partout, on dirait qu’un ventilateur géant a éparpillé nos affaires.

Le repas est ensoleillé mais frais ; nous sommes en septembre, il pourrait neiger. Vers quinze heures, un signe de notre prochaine arrivée se dessine sous la forme de la jonction de la rivière White River avec le Yukon.
La White River porte bien son nom ; ses eaux blanches de limon tardent à se mélanger aux eaux claires du Yukon, et nous naviguons sur la frontière entre ces deux eaux, une fois sur le blanc, une fois sur le sombre. Nous entendons même le frottis des alluvions glissant sur les coques
A partir de cet instant, la pêche qui n’était déjà pas merveilleuse, devient totalement impossible. D’ailleurs, tout ce qui servait à pêcher est remballé depuis longtemps.
Depuis bien des jours que nous canotons, les berges présentent une singularité. Une bande blanche presque en haut des berges, coupe la terre en deux sur une épaisseur de dix à quarante centimètres. Pour l’avoir examinée de prés, nous savons que cette trace, c’est de la cendre. Le reste d’une éruption volcanique qui s’est produite il y a environ mille deux cents ans. Cette couche de cendre recouvre encore aujourd’hui près de cinquante mille kilomètres carrés, et a probablement détruit toute végétation,  la faune, et également déplacé les populations indiennes.

Un peu plus tard, c’est Pierre-Marie cette fois, qui aperçoit un animal sur la berge opposée. C’est un lynx ! Il ne manquait plus que lui à notre « tableau de chasse ».
Il est assis, immobile sur la berge deux mètres au dessus de l’eau. Aussi silencieusement que possible, nous accostons cent mètres en aval sur la berge que nous longeons. Puis, nous tirons les canots à contre-courant ; peu avant de rejoindre le niveau de l’animal sur la berge opposée, nous nous libérons des canots, pour finir en file indienne, pliés en deux, devant une berge… vide.
Il ne nous a pas  attendu,  l’animal !
Encore un échec, même si nous l’avons, tant bien que mal, enregistré  dans les boîtes en passant.
« Dommage », fait Pierre-Marie,
« J’aurais aimé en profiter un peu plus. Mais puisqu’on est là, si on restait ? Peut-être qu’il va revenir plus tard, dans la soirée, ou demain matin ? »
L’idée de camper sur cette berge peu accueillante, dans l’espoir de revoir un félin, ne m’enchante pas trop, surtout après les bivouacs de rêve qu’on a connu.
Car vous savez, l’ours : c’est l’ouïe, la force, la rapidité ; mais le félin, c’est l’ouïe, la force, la rapidité… et la vue !

Nous tentons quand même une savante manœuvre, consistant à remonter dans les canots, débarquer en aval sur la rive opposée, pour inspecter les environs.
Bien sûr, avec le bruit qu’on fait dans les hautes herbes, et le peu de visibilité dans la végétation environnante, imaginer qu’un lynx nous attende pour se « faire tirer le portrait » tient des rêves les plus fous. Mais bon, il faut y croire, c’est comme cela que, parfois, ça arrive.

Nous n’aurons pas cette chance. Mais le repas avalé, Pierre-Marie et Pauline insistent et restent dehors pour apercevoir une aurore boréale.
Et si vous l’ignorez encore, ces aurores boréales ne sont pas du tout inoffensives.
Elles sont le résultat de phénomènes extrêmement violents qui se déroulent dans la haute atmosphère. C’est l’activité du soleil qui se traduit par de forts vents, dont la puissance est telle qu’ils déforment la magnétosphère qui doit normalement jouer le rôle de bouclier contre ces projections de particules. En l’occurrence, la forme de la terre, surtout dans les régions polaires, ne permet pas d’arrêter ces particules, ainsi ces régions sont régulièrement bombardées de grandes quantités de particules qui viennent du soleil. L’atmosphère émet alors des rayonnements visibles, et l’aurore boréale est née.

Quand je dis que ces manifestations ne sont pas tout-à-fait inoffensives, c’est que ces aurores boréales sont en fait  des tempêtes magnétiques, qui émettent une énergie identique à un séisme de cinq à six sur l’échelle de Richter. Et  voilà.

Mais ce soir, leur manifestation n’est pas grandiose ; quelques traces vertes, peu visibles, mais Pauline et Pierre-Marie en font un tel cas, que je m’extirpe de l’abri douillet de mon duvet, me rhabille et sort poussé par la curiosité, alors que la température n’excède pas cinq degrés. Bon c’est sûr, ce n’est pas la mort !

Nous abandonnons l’observation recherche vers minuit, pour nous coucher dans une certaine fraîcheur, un silence à donner le vertige et, sans lynx.
Il nous reste un bivouac, un seul bivouac avant Dawson ; il va falloir en profiter de celui là.

C’est une étrange sensation de savoir que nous montons, normalement, nos tentes pour la dernière fois. Rien n’a changé, ni le fleuve, ni la nature, mais dans nos têtes ce voyage a aussi fait son chemin. Il nous a apporté de la joie, une immense liberté et une grande fierté. Il n’y a pas de quoi vous me direz ; pourtant, quelle satisfaction ! Satisfaction que je goûte devant ce (dernier) feu de joie. Je regarde, j’inspecte, je hume ce dernier camp. Les tentes blotties à l’abri des arbres, sur une petite plage légèrement au-dessus du fleuve qui glisse en silence.  Nous sommes ce soir, à une distance de Dawson, qui se compte en kilomètres avec un numéro à deux chiffres, soit d’après nos plans, moins de soixante kilomètres.
En train de dîner de nos dernières rations, nous tentons de ralentir le temps, et  je voudrais bien freiner la descente du soleil, toujours là, toujours fidèle. Mais la nuit s’installe et nous devons céder, retrouver l’abri des tentes avec une sorte d’appréhension d’être… à demain, mais mes songes sont moroses…

Mardi 4 septembre.

Jour espéré, ou  redouté,  je ne sais. Mais nous partons tôt, avec du brouillard, de la bruine et une petite brise dans le nez. Vers 12h15, nous nous arrêtons sur une île et mettons du feu en route pour nous réchauffer. Malgré le soleil revenu, la température peine à monter. Nous repartons avec une estimation de trente kilomètres à parcourir et une arrivée à Dawson vers 18h00.
Mais nos prévisions sont pessimistes. Vers 15h30, un dernier méandre à gauche nous révèle un habitat humain. Un village de maisons basses, colorées apparaît au loin. Ça y est, nous avons réussi. Les maisons se rapprochent, nous coupons l’eau claire et glaciale du torrent Klondyke qui sort sur notre droite, la rive se rapproche, n’est plus qu’à quelques coups de pagaies.

Trente mètres, dix  mètres, trois mètres, le canot racle la berge, nous sortons une jambe dans l’eau et,  sous mon pied le sable, les cailloux. Les canots stoppent, je pose le pied  à plat, m’aide de la pagaie pour soulager mon genou douloureux, et m’extrais du canot.

C’est fini.

Nous n’avons mis « que » trois semaines ;  il y a cent ans il fallait trois mois. Enfin pour ceux qui arrivèrent jusque là soit un tiers des cent mille individus qui prirent part à cette, oh ! combien  dangereuse aventure.

Nous nous regardons, l’air un peu médusé, hébété, comprenant que le canot, les pagaies, c’est maintenant derrière nous.

Mais il faut encore passer à l’action. Retrouver l’endroit où nous devons laisser nos embarcations pendant les deux jours que nous devons passer ici, trouver l’hôtel qui va nous réconcilier avec la civilisation et transporter tous nos bagages. Et ensuite, l’aventure continue !

Sur la plage d’une dizaine de mètres, nous vidons les canots ; une rangée d’arbres cache un chemin piétonnier  que nous empruntons et qui longe la rive,  nous escaladons un talus de cinq ou six mètres de haut, et derrière, une ville, des gens, des voitures qui passent, du bruit, enfin un peu.  Un peu plus loin en aval, le S.S. Keno, le bateau à vapeur, frère jumeau du S.S. Klondyke amarré à Whitehorse. Nous entamons un dernier portage, traversons la route et déposons les canots, les bidons, les caisses, maintenant vides, les gilets, les pagaies à l’endroit prévu où notre prestataire, « Nature Tour »  doit venir les charger et nous avec, pour reprendre la route de Whitehorse.

Pauline, Bernard et Pierre-Marie partent à la recherche de notre hébergement, dont la patronne acceptera de venir chercher tout notre barda.

L’hôtel s’appelle : « Aurora Inn » angle cinquième avenue et Harper ; il est magnifique dans sa livrée jaune et la superbe façade en bois, comme toutes les constructions ici. Hormis « Main street », la rue principale séparant le fleuve de la ville qui est goudronnée, les rues sont en terre,  longées de chaque côté de trottoirs surélevés en bois, et toutes les rues se coupent à angle droit, c’est l’Amérique.

La population de Dawson s’élève aujourd’hui à environ deux mille habitants. En 1898, elle en comptait quarante mille ! Un an plus tard huit mille avec le déclin de la ruée ; et quand Dawson  a été officiellement reconnue comme  ville en 1902, il ne restait déjà plus que cinq mille habitants.

Nos bagages montés dans la chambre, nous nous asseyons sur un lit et redécouvrons les bienfaits de l’eau courante. Enfin, de l’eau courante, on n’en a pas vraiment manqué, mais celle-ci s’arrête quand on veut, et elle est chaude. Nous en profitons sans retenue avant d’aller à pied maintenant, découvrir cette ville, parce qu’il nous faut un contact, trouver un chercheur d’or, trouver une concession et trouver… de l’or !

Soulagés de nos bagages, nous marchons, heureux à travers les rues poussiéreuses, en pensant aux évènements terribles qui s’y déroulèrent.
Parmi ceux-ci, la famine qui menaça la ville, à tel point que le gouvernement  fit venir de Scandinavie un troupeau de rennes qui arriva fin janvier 1899, après un voyage de près d’un an, voyage qui vit périr la plupart des sept cents animaux du troupeau. Ah ! Il y avait de l’or, à Dawson, de l’or mais pas de nourriture. Tous les produits d’extrême nécessité s’échangeaient c’est le cas de le dire à prix d’or, les haricots au prix du caviar,  jusqu’au moment où même la prison n’accepta plus de prisonniers sans leur propre nourriture. Les maisons se bâtirent rapidement, comme les saloons, les restaurants, les magasins.
Dawson déborda de vie pendant encore… un an. En 1899, une rumeur circula qu’il y avait de l’or en abondance sur la plage de sable de la mer de Bering, à Nome. La nouvelle se confirma rapidement et Dawson se vida aussi rapidement.

Mais pendant les trois années d’une exploitation insensée, les chercheurs d’or marquèrent profondément la nature de leur passage. Ils rasèrent les forêts, tracèrent d’innombrables sentiers en terre battue, captèrent l’eau des torrents par des écluses pour laver la terre et l’isoler du métal jaune. En fait ils ont foré des puits, creusé des trous et traumatisé le sous-sol, détruit toute végétation. La nature exigera un siècle pour se recomposer.

Aujourd’hui, Dawson vit du tourisme, on y cherche, et on y trouve toujours de l’or.  On y trouve aussi de très beaux magasins comme le « Wild Wooly », le « Red Feather Saloon », mais aussi le « Diamond Tooth Gerties », mais celui-ci, nous en reparlerons.  Nous longeons les rues aux façades multicolores, toutes les couleurs y passent, du bleu au rose, du jaune au rouge.
De portes en portes, on nous indique finalement sur la rue principale, une boutique dont le nom : « Gold Bottom », doit nous rapprocher de notre but ultime.
Pour l’instant, il n’y a personne, mais nous faisons le siège devant la porte. La patience étant une qualité fréquemment récompensée, un gros 4×4 (c’est idiot ce que je dis : il n’y a pas de petit 4×4 !) s’arrête devant nous. Aussitôt, nous assaillons le véhicule.
« Bonjour, nous cherchons à rencontrer un chercheur d’or, aller sur un claim (une concession), est-ce possible ? « interrogeons-nous anxieux.
« Pas de problème, nous répond cette petite femme souriante, je suis propriétaire d’une parcelle, et demain matin, si vous voulez, vous vous trouvez ici, et je vous emmène ».
Notre recherche n’aura pas été bien longue, mais j’ai peur que ce ne soit qu’un « piège à touristes » avec tout son sens péjoratif. Mais, c’est un début qu’on ne peut rater. Satisfaits malgré tout, nous nous mettons et de fort bonne humeur, à la recherche d’une pitance digne de notre appétit. Nous arpentons les rues tranquilles, la saison touristique est terminée, longeons l’immense et magnifique façade grise et rouge en bois  de « l’Eldorado Hôtel » et pénétrons comme il y a un siècle,  dans un saloon  après en avoir poussé les portes battantes, et nous installons pour un copieux repas au « Klondyke Kate’s ». Si nous ne sommes pas en 1898, l’ambiance est là. Entre les ribs de porc, les frites, les énormes pots de ketchup, de moutarde sucrée, et les canettes de bière, nous savons que parmi l’assemblée qui nous entoure, et en dehors des employés de magasins, ou de l’administration, des hommes cherchent de l’or. Mais, il semble exister non pas un « no man’s land », mais quelque chose que j’appellerai un : « no man’s speak ». Nous sommes persuadés qu’il règne une loi du silence, qu’il n’est probablement pas bon de troubler.

Pour le reste, quel bonheur. Ce but si ardemment rêvé, désiré depuis tant de mois, nous vivons en plein dedans.
Repus de nourritures diverses et plutôt caloriques, d’images, de bruits  et d’odeurs, nous regagnons tard l’Aurora Inn, nous nous glissons dans les draps, avec des paillettes dans les yeux. Demain, nous chercherons de l’or.

Une aube limpide et fraîche, il gèle neuf mois de l’année à Dawson, trouve le groupe emmitouflé dans ses anoraks rouges, devant la boutique « Gold City Tour » ; ça fait un peu touristes, mais on ne peut se priver de cette occasion. Pour l’instant nous attendons tous les quatre, stoïques, l’arrivée de notre guide.  Pourvu qu’il y ait du soleil, la température nous importe peu.  Rapidement un 4×4 se gare devant nous, (vous remarquerez, je ne dis pas : gros 4×4, c’est un pléonasme ici) et notre charmante jeune femme  de la veille en descend, souriante, en jeans,  chemise de trappeur, bottes et casquette à longue visière. Les présentations sont rapidement faites et nous embarquons pour son claim (sa parcelle) à Bottom Creek.

Chemin faisant, la co-exploitante de la mine de Bottom Creek  nous explique certaines précautions à prendre ; par exemple ne pas s’arrêter n’importe où, photographier n’importe quoi où n’importe qui. Il semble que « les gens » par ici, soient quelque peu susceptibles, et peu enclins aux confidences. Nous en tiendrons compte.
Nous quittons rapidement la route pour une piste poussiéreuse qui s’enfonce dans les collines. Brutalement apparaissent des montagnes de terre, de cailloux, et d’énormes tranchées, on dirait Verdun. Sauf qu’on n’y meurt pas. Non, ce ne sont pas les bombes, mais on pourrait le croire, qui ont bouleversé le paysage. Il y a cent ans, les mineurs creusaient à la pelle, à la pioche ; et malgré leur nombre, la nature restait maître  du terrain.
Aujourd’hui, s’ils sont moins nombreux, les mineurs utilisent d’énormes engins de travaux publics qui bouleversent le fragile équilibre de la nature, ravagée par les prédateurs que nous sommes. Permettez-moi de faire une courte parenthèse. Savez-vous qu’aujourd’hui, 58% des récifs coralliens sont en danger, 20% des terres sèches vont se transformer en désert, 80 % des prairies ont un sol dégradé.  Toutes ces atteintes à la nature sont bien réelles, quel que soit le motif : l’appât du gain, ou la simple nécessité de survivre.

Nous longeons un chemin caillouteux pendant environ une petite heure, puis débouchons sur un chantier. Des tas de terres et de cailloux hauts comme des terrils nous entourent. Un engin digne des plus grands chantiers de cette terre, couche les arbres comme des fétus de paille, et trace l’équivalent d’une autoroute là où il n’y avait qu’un simple ruisseau. Par tonnes, la terre passe dans la trieuse, nous explique-t-elle, l’eau servant à nettoyer, et séparer le métal précieux qui se fixe sur des tamis de plus en plus fins.

Les parcelles sont parfaitement délimitées ; et le long de chaque rivière, affluent ou ruisseau, le territoire de chacun est un rectangle de cent cinquante mètres le long de la rive, et trois-cents mètres vers les terres. Ainsi, les uns à côté des autres, chacun travaille sa parcelle, avec plus ou moins de bonheur, et peut être propriétaire d’une, de deux ou plusieurs parcelles.

On sait qu’en 1900, de l’or fut extrait pour une valeur de vingt-deux millions de dollars. En principe, je dis bien en principe,  la production est enregistrée par claim, fait l’objet d’un comptage, de statistiques très précises.

Nous savons aujourd’hui que  2001 a été l’année de la plus grosse production d’or au monde avec deux-mille-six-cents tonnes d’or. Depuis cette date, la production baisse lentement mais régulièrement malgré une augmentation  du prix de l’once (31 grammes) d’or qui est passée de 255 dollars à 700 dollars.

Si  la production mondiale n’augmente pas, voire diminue, c’est à cause du manque d’investissement à l’époque où le prix de l’or était au plus bas. Et pour atteindre à nouveau les plus hauts sommets de production, il faut quinze à vingt ans. Autre motif : entre le redémarrage d’une exploitation et la fonte du premier lingot, il faut… cinq à dix ans !

Aujourd’hui, le Canada se situe au quatrième rang des producteurs d’or derrière l’Afrique du Sud, le Etats-Unis et l’Australie.
En ce qui nous concerne, une fois revenu près de son habitation en aval de son exploitation, notre guide nous propose une expérience, expérience que nous attendons depuis bien longtemps.

Equipés d’une batée, nous nous installons Pierre-Marie et moi, sur une chaise au milieu d’un petit ruisseau,  la batée pleine de terre entre les mains, nous commençons à laver consciencieusement la terre. L’image est comique : Pierre-Marie et moi, assis sur des chaises en formica branlantes, les pieds dans l’eau, et surtout les mains dans l’eau gelée à essayer de séparer « le bon grain de l’ivraie ». L’expérience s’avère décevante. Deux minuscules paillettes restent au fond de la batée lorsque l’eau a éliminé tous les déchets. En se regardant tous les quatre, notre mine en dit long sur l’idée de  nous être un peu «  fait avoir ».
Peut importe, nous n’aurions manqué pour rien au monde la visite à « Gold Bottom », même si cela nous à  coûté quelques dizaines de dollars. Il nous reste un peu de temps pour dénicher une autre mine, une autre exploitation, avec un peu plus de réussite. Mais nous comprenons, un peu, l’excitation forcenée qui saisissait les hommes à la vue des paillettes, à fortiori des pépites qui apparaissaient subitement au fond des batées. Parfois, pour les quelques bienheureux qui firent fortune et ils furent bien peu nombreux, les pépites se ramassaient à la main, sans pelle, il n’y avait qu’à se baisser. C’était comme gagner au loto.
Notre guide nous ramène à Dawson avec nos très minuscules paillettes dans un non moins très petit tube en verre.

A l’Aurora Inn, nous échafaudons un nouveau plan pour les vingt-quatre heures qui nous restent. Il nous faut absolument finir en beauté ce voyage au pays de l’or.

Nous sortons vers dix-neuf heures prendre un nouveau repas dans un autre  restaurant, et nous passons devant le « Diamond Tooth Gerties ».
C’est ici que nous viendrons demain soir, la veille de notre départ, pour faire comme les chercheurs d’or d’il y a cent ans.

En attendant, nous interrogeons tout le monde sur notre chemin. A vot’ bon cœur M’sieurs, dames ! Help, au secours, de l’aide ! Quand par hasard, bien sûr, une charmante dame au comptoir d’un magasin nous dit : « Attendez, je connais quelqu’un, il s’appelle Jerry ». Surpris nous n’osons y croire.
« C’est un type fiable, tout le monde le connaît ici » nous assure-t-elle
« Il travaille sur Bonanza Creek ».
Les oreilles nous en tombent. Bon sang, mais c’est bien sûr !  Souvenez-vous, c’est là-bas que tout à commencé : 17 août 1896 Georges Carmak, Skokum Jim et Tagish Charlie ; c’est sur le Bonanza Creek initialement appelé Rabbit Creek qu’a démarré cette fantastique épopée. Nous pourrions ainsi « boucler la boucle », revenir à la source, à « la » pépite qui a déclenché cette folie furieuse qui a exterminé tant de doux rêveurs, ruiné tant d’espoirs, et compté sur les doigts d’une main ceux sur lesquels la chance a daigné se poser  pour leur offrir d’extravagantes richesses. Le plan nous semble bien meilleur que la veille, et le temps nous presse.
La jeune femme se saisit du téléphone, compose un numéro et une conversation s’engage. Il est exclu que je vous la traduise ; mais en substance, nous sommes conviés à prendre un taxi demain matin, pour nous faire conduire à « Bonanza Creek ».
Ragaillardis et le moral au plus haut, nous parcourons joyeusement les rues presque désertes de Dawson, à la recherche de magasins, pas question de rentrer les mains vides, et en quête d’un endroit pour nous restaurer, digne de ce nom. Une fois de plus l’ambiance un peu western du « Sourdough Saloon » nous envahit. Nous  revivons confortablement assis à table, devant des plats élaborés et chauds, entourés de vie, du bruit des humains, ces moments passés, déjà. Ces tranches de vie où tout est précaire, l’hébergement, la nourriture, la vie parfois ; tout ce qui en fait notre richesse, où tout est lié à la solidarité, à l’effort commun, et dans un but commun.
Je ne vous cache pas que la bière coule à flots, pour certains, le coca pour d’autres ;  Je dois vous prévenir qu’ici au « Sourdough Saloon », les gens ont des pratiques très très particulières. Vous pouvez, si bon vous chante devenir membre du ‘Sourtoe Cocktail Club ». Pour cela, on vous sert un verre de gin tonic, où trempe… un orteil humain saumuré (dont on ne connaît pas le propriétaire). Vous devez faire cul sec avec le verre, et l’orteil doit toucher vos lèvres. Si vous y arrivez : bienvenu au club. De goût je ne sais pas, mais déjà d’apparence !   Ça sera sans nous, beurk ! Si vous n’avez pas encore assez de folklore, vous pouvez dormir dans l’ancien bordel « Bombay Peggy’s », maintenant devenu respectable hôtel, où seule compte la qualité du  service ; on y sert même le porto, vers seize heures, dans le petit salon.

Après, il ne reste plus qu’a retrouver le chemin de l’Aurora Inn et vivre la prochaine journée comme elle le mérite.

Nous quittons la ville dans l’aube frileuse, les yeux encore pleins de brume. Le taxi quitte ensuite à nouveau la route, pour une piste étroite, poussiéreuse, qui serpente dans la forêt, entre les exploitations où des engins tous plus grands les uns que les autres, creusent, ratissent, défigurent des territoires encore vierges. De virages en virages, le chauffeur nous explique qu’il est bon de ne pas s’arrêter, surtout pour photographier. Ici, « on » n’aime pas ça. Nous volons, doit-on le dire, quelques images, hélas bien pauvres. Au bout d’un cheminement interminable, bordé de montagnes de gravats,  la piste s’ouvre sur un espace parfaitement entretenu et tondu. Le taxi se gare, nous dépose… et repart. Nous lui téléphonerons plus tard, quand nous serons prêts à repartir. Mais avant, doit-on s’user les mains, les genoux, il nous faut  chercher, et trouver  de l’or !

Sur la droite, une cabane de trappeur, ou de chercheur d’or, au trois quart écroulée, finit de pourrir lentement en s’affaissant sur elle-même. Tout autour, nombre de tracteurs, de moteurs, d’engins mécaniques de toutes sortes, encombrent la pelouse. La passion de notre hôte ne tient pas, semble-t-il, uniquement à une quête sans relâche de l’or.
Puis derrière les engins, une belle maison, dont Jerry, puisque que c’est chez lui que nous sommes, à fait pour partie une belle boutique peinte en beige et nommée : « CLAIM 33 » Goldpanning. Je ne vous ferai pas l’affront de vous traduire l’expression, qui signifie chez nous : orpaillage. Puis à droite une partie peinte en bleu avec un beau balcon à balustres en bois et encore à droite  un garage-atelier digne  à la fois de Léonard de Vinci et de Géo Trouvetou.
Nous sommes tous les quatre, heureux ; émus de fouler cet endroit mythique où tout à commencé il y a maintenant plus d’un siècle, et où se perpétuent, on peut le dire, des rites anciens, avec des moyens modernes. Puis apparaît dans l’encadrement de la porte, un homme d’une quarantaine d’années en salopette beige, la barbe envahissante, la casquette vissée sur le crâne.
« Hello boys, how are you ? » fait Jerry l’oeil vif et un large sourire sur le visage.
Je crois que les présentations sont faites.

Et Jerry de nous expliquer : « C’est ici même que Georges Carmak et ses compagnons ont trouvé le métal qui allait entraîner tant de rêves… et tant de désastres ».
Nous le croyons sans peine.
« Aujourd’hui, tous les claims qui jalonnent la rivière Klondyke, comme tous les cours d’eau du territoire, sont parfaitement cadastrés. Chacun d’entre nous peut posséder plusieurs claims. Si il y a un siècle, il suffisait de quelques dizaines de dollars pour être propriétaire et, peut-être, devenir riche, maintenant, il faut payer environ deux-cents dollars pour enregistrer une parcelle. Ce qui est encore un coût fort modeste.
Le problème est que les coûts d’exploitation sont un peu différents. Si vous n’avez pas deux-cent-mille dollars pour faire venir et ensuite mettre en fonctionnement le matériel nécessaire à une exploitation viable, vous pouvez rester chez vous ». Cheminant sur le terrain aurifère, Jerry sort de ses poches, des pépites grosses comme des noix. Nous touchons, on peut le dire, le but de notre expédition. Il les pose dans nos mains ; bon sang ! C’est incroyablement lourd. Voici donc l’objet de tous les fantasmes ; cette masse informe de métal jaune qui, encore aujourd’hui dirige, en partie, l’économie mondiale.
« Dis Jerry, il y en a pour combien dans ce morceau ? »
« Bah, disons dix-mille dollars » répond-il en riant. Gloups ! « Mais alors, combien en trouve-t-on encore des pièces comme celle-ci ? »
D’un coup, il rigole beaucoup moins Jerry. En substance, et pour résumer une conversation devenue plus intime, je dirai que l’or extrait représente des sommes… que personne ne connaît réellement. Bien sûr, des comptes sont faits, mais disons qu’il y a un côté « forfait général », qui arrange bien tout le monde. Les volumes sont précisément connus par les exploitants, mais peut-être moins précisément déclarés. Ces propos n’engagent que moi, je ne crains plus rien ici.  Je pense qu’il en est de même dans d’autres professions.

Finalement, Jerry, au fil des heures, finira par se confier :
« Vous savez, dans le monde salarié normal, les gens travaillent onze mois, pour prendre un mois de congés ; ici, c’est plutôt… l’inverse ».
Chapeau Jerry ! Et vive l’orpaillage.

Vous comprendrez qu’on ne peut en rester là.

« Jerry, lui fait-on, est-il possible de tamiser un peu de terre, histoire de ne pas rentrer idiots ? »
« Allez, bien sûr, avec plaisir ; je prends trois batées, une pelle  et vous m’accompagnez ».
On ne se le fait pas dire deux fois.

Installés au bord  de l’eau, il ne reste que quelques minutes peut-être entre nous et le but ultime.

L’un à côté de l’autre, Bernard, Pierre-Marie et moi-même regardons  les pelles de terre tomber  dans les trois  batées (Pauline scrute attentivement l’opération). De l’eau prise à la rivière commence à diluer le sable, de la terre, des cailloux. Nos gestes sont  maladroits et lents, les cœurs battent la chamade. Que ce devait être difficile à l’époque, les mains dans l’eau glacée, les pieds souvent mouillés, le confort inexistant sous les tentes, exposés à la maladie, au froid, à la famine, et  à la convoitise des voisins.

Lentement, les déchets s’éliminent emmenés par l’eau, et l’or, si or il y a, plus lourd, doit se déposer au fond et normalement n’en plus bouger. La batée à moitié vide, il nous semble apercevoir quelques petites choses brillantes encore mélangées au reste. Ça y est, on y est presque, on tient notre trésor.

Et au bout d’un quart d’heure, nous n’avons pas « le coup de main », les paillettes apparaissent, collées au fond de l’outil. Nous sommes submergés de bonheur et d’allégresse. En un quart d’heure, nous retirons chacun des paillettes pour une dizaine d’euros. C’est peu certes, mais suffisant à notre bonheur.
Alors vous imaginez avec les bulldozers, les tractopelles !

Nous transvasons précieusement notre trésor dans les petits tubes en verre, où nagent déjà les minuscules paillettes de « Gold Bottom ». Ah, du coup, tout cela à fière allure !

« Bon,  c’est pas tout ça, les gars » fais-je absolument ragaillardi et prêt à tamiser des montagnes, « on continue ? ».
« Jerry, finalement il n’y en a pas beaucoup, on pourrait tamiser encore une pelle ? »
« Stop, les gars, c’est juste un souvenir » nous rappelle Jerry, « une expérience, un aboutissement à votre voyage ».

Dommage, mais nous comprenons que Jerry ne tienne pas à ce que  les gens fouillent trop longtemps dans ce qu’on peut appeler tout à la fois  son jardin, sont porte-monnaie,  et sa banque ! On ne peut bouder notre plaisir ; être reçu comme nous à reçu  Jerry, et repartir avec en poche, un petit tube alourdi de quelques paillettes supplémentaires. Décidément ce voyage n’aura été qu’un feu d’artifice d’un bout à l’autre.

Nous nous quittons à regret, après que Jerry nous ait appelé un taxi, chargé de nous ramener à Dawson. Mais : l’aventure n’est pas terminée.

Après avoir trouvé l’or, il fallait le dépenser. Aussi, nous réintégrons l’Aurora Inn, pour une grande toilette, et un rasage méticuleux. Ce soir, il faut qu’on ait de l’allure, on sort.

Arrivés devant le « Diamond Tooth Gertie’s » situé 4ème avenue et Queen Street, reconstruit dans la vieille bâtisse  Arctic Brotherhood Hall qui date de 1899, nous goûtons l’instant, presque identique à celui vécu par les chercheurs d’or du siècle dernier, qui venaient chercher ici, l’envers de leur décor quotidien, fait de froid, d’inquiétude, de souffrance. Ici, c’est chaleur, musique, strass et paillettes.
Pourquoi « Diamond Tooth » ? Parce que Gertie, la propriétaire et ancienne danseuse, portait un diamant incrusté entre les dents.
Ce casino est le premier établissement de jeux à être légalisé au canada, c’est aussi le seul casino du Yukon.
La pénombre de l’entrée nous avale ; passé l’accueil, nous pénétrons dans une immense salle où, sur la gauche, des clients se penchent sur les machines à sous, pendant qu’aux tables, on joue au black-jack, à la roulette, ou au texas hold’em,  jeu de poker qui rencontre un succés retentissant chez nous comme partout. Pour l’anecdote, Patrick Bruel fut champion du monde de cette discipline.
A droite, un immense comptoir long comme un porte-avions, brillamment éclairés, derrière lequel de jolies jeunes femmes en tenues d’époque, servent boissons et aliments divers. Devant nous une trentaine de tables, et une scène encore dissimulée derrière son rideau rouge. Et dans le coin au fond à gauche, l’inévitable piano, son pianiste,  une batterie… et son batteur, qui déjà mettent l’ambiance.

Nous sommes si j’ose dire, dans le saint des saints. Les murs sont couverts de fresques représentant les étapes de la ruée vers l’or : chariots chargés tirés par des bœufs, scènes hivernales, pour ne pas oublier que derrière ces murs, les températures polaires, les maladies, les accidents vous tuaient aussi rapidement qu’un claquement de doigt. En pantalons et chaussures de rando, nous quittons nos anoracks et nous installons à  une table au milieu de la salle.

J’avoue que c’est un grand moment.  Nous avons connu les aléas du voyage, dans l’espoir de nous fondre dans cette aventure de l’or ; parcouru la piste Chilkoot, rejoins Whitehorse, et sauté dans les canots pour une aventure nautique de sept cent cinquante kilomètres. Puis trouvé l’or pour finir au « Diamond Tooth Gertie’s ». C’est exactement ce que nous voulions faire. Nous l’avons fait.
Nous commandons moult nourritures bien grasses et pesantes en attendant le début de l’un des trois  spectacles quotidiens qui se déroulent de mi-mai à mi-septembre, même si l’été est fort court, dois-je le rappeler.
Puis soudain, le rideau s’ouvre sur une très belle femme vêtue d’une longue robe rouge satinée, d’un bustier vert et de gants rouges à longues manches.
Le micro à la main, elle entonne d’une très belle voix des chansons dont nous ne comprenons pas les textes, mais si cela ne parle pas d’amour, alors là, je n’y connais rien.
Le nez dans nos assiettes, les yeux rivés sur la scène, une porte s’ouvre sur quatre danseuses dont on reconnaît rapidement la spécialité : le « French Cancan ».
Eh oui, ici à douze mille kilomètres de Paris, et depuis un siècle, on danse le french cancan de Paris !  Au départ, il y a un siècle et demi, le cancan, était un quadrille qui puisait son inspiration chez les blanchisseuses, qui aimaient exhiber les jupons et froufrous propres. Une danse populaire, de la rue, une sorte de provocation des femmes du peuple envers l’autorité. Cette danse rencontra un tel succès, que les bals parisiens décidèrent d’en faire un spectacle. Ainsi le « Tout Paris », pu s’initier à l’art d’agiter ses jupons, et montrer son postérieur !
L’agilité des danseuses dans le lever de jambe, grand écart et autre figure artistique, les bas noirs et porte jarretelles, les cris poussés pendant les danses, en faisaient, sans doute à tort, des femmes peu farouches.
Néanmoins, grâce à elles, le « cancan » s’exporta jusqu’au far-west, et ici, au fin fond du Klondyke, pour le plus grand plaisir de tous.

Et le nôtre pour ne rien vous cacher.
Mais tout plaisir a une fin. Tard, très tard, et malgré notre envie d’assister à un deuxième spectacle, il faut se décider, et rentrer. Dawson nous aura tout donné.
Les rues fraîches et silencieuses nous ramènent à l’Aurora Inn, pour une dernière nuit, un dernier rêve.

La route du retour Dawson – Whitehorse se fait en van, les canoës sur la remorque.
Et  les péripéties ne sont pas terminées. L’hôtel Riverview nous accueille avec de bien mauvaises nouvelles. La salle réservée au matériel des voyageurs, salle fermée, au sous-sol, sans fenêtre, a été cambriolée.

Vous connaissez Arpagon : Ma cassette ! Ma cassette ! Pierre-Marie c’est pareil, avec un motif plus noble à nos yeux : « mes cassettes ! Mes cassettes « ! Car il s’agit des bandes tournées sur la piste chilkoot, laissées avec nos affaires, où ça ? Dans la pièce du sous-sol. Nous sommes invités au plus vite à faire l’inventaire de la pièce où règne un capharnaüm indescriptible. Indescriptible aussi notre état d’énervement devant ce désordre, où chacun retrouve qui une chaussette, qui un tee- shirt ; quand sur une étagère, jeté avec désinvolture, car sans valeur pour autrui, le sac plastique contenant nos précieux films. L’essentiel est sauf, car sans eux, notre film se trouve  amputé d’une partie de sa vie, de son cœur, que nous ne pourrions partager avec vous.

Tout est bien qui finit bien.

Maintenant, la nature prend ses couleurs d’automne, et se pare des ors les plus variés et les plus éclatants.  La neige va s’installer, le froid figer le pays pour de longs mois ; la vie va se calfeutrer pour les uns, s’endormir pour les autres ; la nature se réveillera à nouveau l’année prochaine,  intacte, comme l’année précédente,  toutes les années précédentes, comme au siècle dernier comme… depuis toujours.
Alors, ce sera peut-être à votre tour de parcourir cette terre, comme si personne n’y avait mis les pieds, car elle est suffisamment vaste pour croire que nous sommes toujours les premiers.

A l’heure du toujours plus : plus vite, plus cher, plus grand, plus d’informations,  plus d’émissions qui n’ont de réalité que le nom, dont on nous gave jusqu’à la nausée, et dont beaucoup trop d’entre nous, à mes yeux,  avalent  béatement le contenu fade et sans saveur, qu’elle impression de force, de tranquillité dans ces paysages où rien n’est acquis, et qu’il faut découvrir lentement, lentement pour se découvrir soi-même.
Qu’il est bon de décider, de prendre sa vie en main, de ne pas compter que sur les autres, que sur la société.  S’il y a de quoi être anéanti, c’est surtout par l’indigence sans nom, le vide cosmique du monde télévisuel dans lequel nous nous engluons un peu plus chaque jour, cette espèce de  pâtée immonde qu’on essaye de nous faire prendre pour un met délicat, ces informations que j’estime dirigées, et destinées à semer la psychose, à nous maintenir dans un état neuro-végétatif pour mieux nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

A force d’être assurés,  contre les accidents, le feu, la noyade, la perte des clés, la fièvre jaune, la rougeole, assurés contre la bêtise, l’obésité, assurés contre les chutes des cours de la Bourse, et  tout évènement qui pourrait bousculer notre petit monde, bien tranquille, bien isolé, nous ne saurons bientôt plus faire trois mètres tous seuls dans la nature sans être assurés. Et vous ne manquerez surtout pas de porter  plainte contre une taupinière sur laquelle vous aurez trébuché, au lieu de regarder où vous mettez les pieds

Alors, à quand l’ultime défi : l’assurance contre la mort ?

Que dire de plus, si ce n’est : si vous en avez envie faites -le. Vous savez, ou même si vous ne le savez pas, le plus difficile à faire, c’est prendre la décision de partir. Enfin  pour nous c’est partir ; vos projets seront probablement ailleurs. Mais le plus dur est ici ; après c’est juste une question d’organisation. Tout se met en place et quand tout est prêt, vous avez pratiquement fait le plus dur.
Alors, ne vivez pas la vie des autres ; ne vivez pas par procuration. Surtout ne dites pas : « Je vais essayer ». Si vous dites : « Je vais essayer », vous acceptez l’idée de la défaite avant d’avoir commencé.

Réfléchissez ; dans la vie, il n’y a ni marche arrière, ni partie gratuite.

Au sommet du Dôme, la colline qui surplombe la petite ville  de Dawson, à quelques kilomètres de l’Alaska, nous regardons tous les quatre à gauche, en amont,  le serpent majestueux et lumineux du Yukon qui nous a portés tout au long de cette aventure.

Nous regardons à droite,  le Yukon qui  s’éloigne et semble nous dire : « Allez les gars, encore deux-mille-sept-cents kilomètres avant la mer de Behring ; les canots sont encore là ». Comment ne pas avoir envie. Hormis mes genoux, et quelques kilos en moins, nous sommes tous dans une grande forme. Même Pauline, je pense se pose la question.
Mais en fait de navigation vers le nord, ça sent plutôt… le bureau, et ça, c’est beaucoup moins bien.

Dans nos poches, les petits tubes de verre, qui contiennent les quelques paillettes arrachées à la terre et à la rivière, sont les seuls témoins de la folie des hommes.

Comme écrit dans la lettre que Jean-Louis ETIENNE m’avait adressée  dont je suis très fier, et que j’utilise un peu comme un aboutissement au voyage, à mon voyage : « …les lentes traversées donnent de l’espace au temps, et du relief à l’essentiel, c’est l’enrichissement de la vie intérieure, l’ouverture vers une vision dépouillée et simple de notre existence, vers quoi nous devons tendre. Aussi je ne peux que vous encourager à continuer de marcher sur la terre, et à laisser aller votre esprit ».

A méditer.

Merci à toutes et à tous de nous avoir, encore une fois suivi dans nos aventures. Puissent-elles vous  avoir fait passer un bon moment, et vous donner envie.

Philippe BEAUMOIS

A   Vincent.